jeudi 7 décembre 2017

Shingeki no Kyojin : l'attaque des titans


Non, ce n'est pas du Charlier. Et pourtant !... Incapable de reconnaître le membre... de la bande garroté sur la glace.

C'est une série d'animation japonaise - je pense, car ils disent alogato, le seul mot de japonais que je reconnaisse. Mais il doit y avoir un lien avec la Chine, le générique me semble moitié en chinois moitié en japonais.

Je ne sais rien d'autre. Sinon qu'il y a trois saisons dont une en cours de réalisation. Je me suis gardé de lire quoi que ce soit sur internet afin de garder un regard neuf : cette série japonaise, c'est une première pour moi. J'avais bien picoré des bribes de Naruto, mais je n'avais pas accroché - il faut dire que je prenais en cours à la saison 237.

Dès la première minute de vidéo, il y a quelque chose de gênant : la pauvreté des moyens d'animation. On bouge un plan fixe, paysage par exemple, pour faire croire au mouvement. On fait osciller deux images de la pupille pour donner une impression de vie. Tout semble étudié pour épargner le moindre travail au dessinateur. Il faut du temps pour s'adapter, avec le sentiment désagréable de se faire arnaquer - mais on y parvient.

Les dessins de visages sont des classiques japonais, avec l'arrête du nez tranchante comme un cimeterre qui rebique. Surprise, les yeux ne sont pas immenses comme dans les mangas classiques. Et parfois les nez s'allongent. On se rapproche du style occidental. Ce n'est ni beau ni laid (à mon goût).

Les décors sont plutôt sympathiques. Curieusement, ça se passe dans des cités qui pourraient évoquer le moyen-âge européen. Avec des maisons à colombages et toits en tuiles serrées autour de beffrois, avec des grosses cloches, un mur qui évoque le mur du nord de Game of Thrones. Quant aux noms des personnages, la plupart sont saxons et on trouve même un Levi ! Si je te dis que dans la bande originale, il y a un morceau de cornemuse, tu ne me croiras pas et pourtant c'est vrai.

Un groupe de titans : on voit qu'ils ont des enfants (chauves) donc ils se reproduisent. Mais avec quoi ?

Shingeki no Kyojin, c'est une histoire militaire, une histoire de combats. Je m'étonne de voir une série populaire sur ce thème. Autrefois, les histoires de Rambo étaient destinées à la partie la moins éduquée de ma génération. L'armée était critiquée et considérée comme un repaire de tarés brutaux. L'Amérique digérait avec peine le Vietnam avec Platoon, Full Metal Jacket ou Apocalypse Now. Et s'il se trouvait un ennemi à combattre, on n'utilisait pas la force mais la ruse. Évolution des goûts !

L'histoire est censée se dérouler dans deux siècles. Des géants nus aux sexes gommés mais aux traits masculins ont envahi la terre. Ils ont décimé l'humanité. Ils dévorent tout cru les hommes et les femmes qui se trouvent sur leur chemin. Les survivants ont construit des murailles, vivent en reclus, et n'ont plus entendu parler d'eux depuis cent ans. Jusqu'au jour où…

Pause. De temps à autre, la vidéo s'arrête et donne des explications sur la situation - ça surprend. Certain trouveront lourd. Cela ne me gêne pas.

Le dessin animé est cruel, mais pas gore. Le dessinateur tourne discrètement la tête quand le géant est sur le point de manger un humain. Mais l'atmosphère générale est violente, extrême - la situation s'y prête.


Il va le manger mais tu ne verras rien (sinon une pluie de gouttes de sang)
Le héros est un jeune garçon bouillonnant, qui veut se combattre les titans. Il est modéré par sa grande sœur, qui joue le personnage raisonnable - indispensable à sa survie. Le héros a un ami blond au visage un peu efféminé. Assez effacé il serait plutôt intellectuel (heureusement qu'on me l'a dit, sinon j'aurais pas capté).

Je me demande ce que représente dans l'imaginaire japonais ce héros, enfant courageux au point d'être téméraire, entêté au point d'être frondeur : un idéal social, l'enfant souhaité ? En tout cas, c'est un garçon - et les rôles sont tranchés. Au tout début de la série, on voit la famille réunie, avec le père qui travaille à son bureau tandis que la mère fait la vaisselle. Il y a bien des filles qui foutent des raclées aux garçons - mais c'est parce que leur père leur a appris !

Les questions en l'air, c'est le courage (et la persévérance). Ne jamais perdre la face. L'idée qu'un enfant motivé peut faire mieux que des adultes couards, pourtant présentés comme brutaux, toujours prêts à gueuler. Niveau psychologie, c'est le niveau zéro. On voit les larmes couler, et on comprend qu'on doit être triste.

Les personnages sont dotés de quelques caractéristiques qui n'évolueront pas : un peu comme tu peux choisir les propriétés de ton personnage dans un jeu vidéo. Ils constituent une bande qui cohabite en caserne, avec des qualités et des défauts qui pourront se révéler complémentaires : un prêchi-prêcha pour la tolérance. Sur cette base psychologique, le héros peut apprendre de la vie, acquérir de l'expérience, principes fondamentaux dans ce genre de manga.

C'est d'ailleurs la raison du manque de suspens. Je te paye un coup de cidre si le garçon ne va pas en baver, passer par toutes sortes d'épreuves, mais finalement triompher, accomplir les vœux qu'il prononce au tout début de la série (éradiquer tous les titans de la terre) grâce à son courage et sa ténacité. Une série finalement très morale. Même si un génocide, quand on y réfléchit, c'est pas trop écologique.

J'aimerais tant voir un jour une série qui montrerait un enfant à peine plus doué que la moyenne, plein de projets magnifiques, qui deviendrait adulte - un adulte banal et plein d'imperfections - après avoir vécu quelques petites aventures et tué tous ses rêves. Flaubert a d'ailleurs écrit un excellent scénario sur cette idée, l'Éducation sentimentale, tu as lu...? Et on m'a fait cadeau d'une belle série anglaise en quatre épisodes qui racontait une telle histoire - dommage, je n'arrive plus à retrouver le titre. Un genre sans doute pas très porteur…

Bref, je n'irai pas jusqu'à dire que Shingeki no Kyojin, c'est fin, c'est beau, c'est passionnant, c'est original. Mais c'est dépaysant. Et comme c'est ma première vraie série japonaise, j'ai l'intention d'aller jusqu'à la fin de la saison. Tu me diras que je la regarde en VO sous-titrée et que je ne perçois pas toute la finesse littéraire du texte japonais. Bien trouvé... mais ça m'étonnerait. Baka, va !

Mais où sont donc les drones ? Ici on continue à se battre au sabre : les samouraïs on la vie dure !


lundi 4 décembre 2017

J'te paye un coup d'cid', mon gars ?



Les vertus du cidre breton sont malheureusement méconnues. Ici, un yogi à jeun. Voir en bas avec un coup de cidre.

J'ai toujours aimé les probabilités et détesté les jeux de hasard.

Les probas, c'est la mathématique la plus littéraire et sciences physiques qui soit :
- littéraire, parce qu'en fait, il n'y a pas tellement de formules, pas tellement de codes, une bonne partie du plaisir passe par la lecture des subtilités de l'énoncé ;
- sciences physiques, parce qu'on n'est pas dans l'abstraction, on s'amuse avec les jeux qui sont rangés dans l'armoire pour les jours de pluie : le jeu de yams, les dominos, les cartes... mais aussi les boules de lotos dans leur sac noir opaque. Bref, les probas, ça explique comment de vrais objets fonctionnent.

C'est bien simple, les probas, ça me chatouille.

Une petite pour la route, ultra simple : j'ai trois cartes, as, roi, dame. Je t'en fais tirer une à l'aveugle. Tu la pose sur un coin de la table sans regarder. Je prends les 2 qui restent et je retire le roi ou la dame, selon mon humeur (et ce qui reste). Et je repose la dernière carte devant moi.

J'ai promis de te payer un coup de cidre si tu prenais l'as. Cochon qui s'en dédit ! Et j'ai acheté du bon, du brut bien rustique, celui que tu aimes (et qui file la cliche).

Alors quelle carte retournes-tu ? Celle que tu as déjà prise, ou celle qui est devant moi ?

Car selon toi, la probabilité de trouver l'as dans le second tas est :
- plus petite,
- égale
- ou plus grande que celle de retourner la première carte que tu as tirée ?

Aucun tour de cochon, aucun coup de Jarnac, promis ! Juste des probas.

(et ta réponse en commentaire, par mail ou sur FB)

Aussi bien que le yogi, sans entrainement, mais avec un coup de cidre.

jeudi 30 novembre 2017

Suits : comment faire la Guerre des Etoiles en costume-cravate


Des costumes moins chers que ceux de François Fillon : 2000 USD

Tu prends un jeune héros sympathique, mignon diront les filles, avec la peau encore brouillée d'acné. Orphelin comme il se doit, élevé par sa grand-mère à laquelle il se montre tendrement reconnaissant. Tu le laisses se débrouiller dans un grand cabinet d'avocats new-yorkais : objectif survie!

Le passage de l'adolescence à l'âge adulte, c'est la recette de mille livres, feuilletons, séries, films plutôt orientés ados. Rien de très original.

Dans ce monde cynique et brutal (évidemment), il se montre ingénu, loyal et capable d'empathie. Mais rattrape ces faiblesses par des qualités exceptionnelles. Surtout qu'il a un super-pouvoir : il retient tout ce qu'il lit sans effort. Tiens-tiens, ça nous rappelle quelqu'un : la mémoire eidétique de Sheldon Cooper, le chercheur Asperger de The Big Bang Theory (un TV show sympathique qui raconte la vie de quatre geeks et d'une actrice ratée).

Bref, notre jeune homme appartient à la caste des super héros, entre Clarke Kent et Rocambole, auquel il emprunte un passé de hors-la-loi qui lui colle aux fesses.

Maintenant, tu lui donnes un mentor, sévère mais juste, bien sûr. Il fait son éducation en lui cachant l'amitié - on peut même parler d'affection - qu'il a pour lui. Normal !

Pour une fois, le mentor n'a pas une barbe blanche et une voix chevrotante, c'est au contraire un bel homme encore jeune, brillant avocat dans la firme de notre héros.

Autour de notre Harry Potter de prétoire, il y a deux jeunes minettes qui en pincent pour lui. Les péripéties de leurs amourettes, tu t'y intéresseras si tu as envie.

Il y a un demi-méchant, bully, rival du mentor, envieux, ridicule et d'une grande laideur : il ressemble à un gros rat - l'enfant caché de Chicaneau et Le Frisé.

Il y a aussi l'ami d'enfance malsain, déloyal, qui le plombe en s'accrochant à lui.

New-York est le dernier personnage de cette liste - and not the least. Belles vues de la cité, d'en haut et d'en bas, ballet de taxis jaunes, agitation entre les skyscrapers. Je ne m'en lasse pas. 

Et quelques ingrédients supplémentaires.

D'abord l'argent qui pour une fois a une odeur, celle du caviar frais des grands restaurants. On s'habille avec des costumes sur mesure, on rencontre des petites filles riches et on a des contrats en millions de dollars.

Ensuite les dialogues genre table de ping-pong - et totalement bidon. Classique mais distrayant. Je regarde la série en anglais, et je me demande bien comment font les traducteurs (même si l'américain utilisé est très classique, très clean, et pas trop bourré de références).

Les histoires ? Toute ressemblance avec une quelconque réalité des prétoires américains ne pourrait être qu'un caprice du hasard. On nage en plein conte de fée en permanence. Non, j'ai bien écrit conte de fée. C'est totalement invraisemblable - délibérément.

Voilà, c'est tout. Tu viens de lire la recette d'une série très classique telle qu'on aurait pu la composer à partir du Writer's Guide To Characterization, le livre de chevet des apprentis-écrivains.

Erreur 404 : ici je voulais mettre une image pour illustrer un peu mon texte, et reposer ton esprit qui en a bien besoin. J'ai googlé Suits, en images, et figure-toi que je n'ai rien trouvé. Si, un tas de photos du héros avec son mentor, les différents personnages que j'ai cités, mais aucune photo montrant un moment, le passage marquant d'un épisode. Un signe ! Qui ne veut pas dire que la série n'est pas intéressante. Mais elle n'est pas très visuelle - ce n'est pas une série d'action. On n'y voit d'ailleurs pas un cadavre ni même une goutte de sang.

Moins fin et original que Damages, une autre série d'avocats. Nettement moins bon que The Wire, qui voit le problème de la délinquance à l'autre bout de la société, dans les quartiers - avec une langue d'anthologie et des personnages d'une autre épaisseur. Le fait est qu'il n'y a aucune complexité dans Suits, tout est attendu, sans stress, on sait qui va gagner.

Mais bon, la recette est là, elle est vieille mais elle est excellente. On est toujours content quand on voit le tigre sauter à travers le cercle de feu (quoique), et notre héros dicter de mémoire à sa super-secrétaire l'arrêt de vingt-cinq pages qu'il a lu par-dessus l'épaule de quelqu'un d'autre.

Pour moi, j'ai terminé la première saison, je ne vais pas bouder mon plaisir, je vais attaquer la saison deux. Six ont déjà été produites - pas sûr que je regarderai jusqu'au bout. J'aime bien, mais je pense que je vais me lasser. Les lawyers ont beau être pétés de thune, la série n'est pas très riche.

lundi 27 novembre 2017

La chronique éthique-tique-tique d'un professeur d'informatique contre la reconnaissance visuelle des gays…



Quelle éjaculation ! Le robot est gay, pédophile, et ça se voit sur son visage ! Preuve : le manitoba ne répond plus...

Jean-Gabriel Ganashia (JGG) est professeur d'informatique, mais pas seulement : il préside le comité d'éthique du CNRS. Je le retrouve dans le numéro de décembre de La Recherche où il signe une chronique éthique.

Il y pourfend les travaux de deux chercheurs de Stanford. Le programme de reconnaissance faciale que ces chercheurs ont mis au point permettrait de repérer l'orientation homosexuelle des sujets dans 91% des cas - donc plus performant que l'homme.

D'après les auteurs retranscrits par JGG, "ce travail donne un fondement scientifique à l'antique physiognomonie" c'est à dire la reconnaissance des qualités de l'esprit par l'aspect du visage. Ce que JGG oublie de préciser, c'est que les auteurs prennent immédiatement leurs distances avec "ce mélange de superstition et de racisme déguisé en science" (tiré de l'article des deux auteurs et traduit par moi).

Oui, le travail de ces auteurs donnerait un fondement scientifique si ce travail était reproduit et vérifié. Ce qui ouvre d'autres perspectives : la reconnaissance faciale de ceux dont la connerie se voit comme le nez au milieu du visage, le chômage assuré pour ceux qui ont la gueule de Iago, etc.

On est bien d'accord, cela pourrait poser des problèmes. C'est d'ailleurs ce qu'écrivent les auteurs - noir sur blanc. Tu peux être sûr que les armées se jetteront sur ce type de logiciel, rapidement suivies par le monde du business. Il faut donc contrôler l'exploitation de ce genre de recherche - mais en aucun cas l'interdire.

Ce qui me gêne dans le billet de JGG, c'est l'absence de position scientifique. En dramatisant et avec pas mal d'exagérations, il expose un enchainement d'idées et de conclusions très personnelles. Ainsi, selon lui, l'expérience affirme "le primat de l'extérieur sur l'intérieur". Pourquoi primat ? Est-ce qu'il n'est pas naturel d'imaginer qu'il existe un lien équilibré, entre l'intérieur et l'extérieur, sans primat ? Le mot semble mal choisi, ou c'est une interprétation erronée, car les auteurs rappellent divers travaux qui établissent les rapports entre l'apparence et le psychisme - dans les deux sens - et se gardent d'évoquer un quelconque "primat".

Comme on pouvait s'y attendre, JGG évoque la persécution des homosexuels par les nazis. Mais est-ce que justement, les pratiques nazies n'étaient pas fondées sur de fausses théories ? Est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux savoir, plutôt que de laisser un vide qui peut être comblé par les élucubrations d'un crétin à moustache ?

On a ensuite droit à un coup de violon sur le thème de la liberté et de la responsabilité : "les désirs seraient causés par des enchaînements de processus physiologiques indépendants du sujet… nous serions tous les jouets de phénomènes hormonaux sans disposer d'aucune liberté [...] et a fortiori d'aucune responsabilité."

Et bien oui, il y a des chances que ce soit vrai. Et qu'est-ce que ça change ? Pire, est-ce que par hasard JGG serait en train de nous dire que les gays pourraient s'amender - par la puissance de leur volonté et grâce au libre choix ! - pour rejoindre enfin les rangs des hétéros ?

Bref, JGG est persuadé qu'il dispose d'un libre-arbitre malgré tous les travaux récents (et solides) qui tendent à mettre en cause ce concept encore in-démontré aujourd'hui. Dommage : un président de comité d'éthique devrait avoir un sens un peu plus aiguisé de ses limites.

Et puis il donne un dernier coup d'archet. Celui-là, il me fait trop plaisir : la peur d'être dominé par la machine. Je cite : "cela suggèrerait que les machines en savent plus sur nous même, et donc qu'elles nous dépasseraient au point de prétendre nous gouverner plus rationnellement , et donc mieux, que nous-mêmes."

Bite my shiny metal ass !

Mauvaise nouvelle pour JGG : il y a déjà pléthore de machines qui en savent plus que lui. Mais bonne nouvelle, elles n'ont pas encore pris le pouvoir ! On a l'impression de nager en plein fantasme. A moins qu'il n'y croie pas et veuille simplement tirer à la ligne en invoquant une des grandes peurs du siècle ?

La conclusion est à l'image du reste. Les travaux des américains sont déclarés "non scientifiques". Personnellement, je ne peux pas évaluer la qualité scientifique de leur travail (j'ai lu les 47 pages de l'article mais je n'ai pas vérifié les données). Je suis prêt à envisager que l'étude soit techniquement contestable - à noter que l'essentiel de leur travail, c'était la mise en place du learning par la machine et l'analyse des résultats. De là à dire qu'elle est "non scientifique", je ne comprends pas. Critiquer la contextualisation de cette recherche et ses à-côtés, je ne vois pas bien le sens : c'est tirer à côté de la cible. Ici, les auteurs indiquent clairement qu'on est dans le domaine d'hypothèses et de travaux non confirmés et se montrent très prudents ("Importantly, we would like to warn our readers against misinterpreting or overinterpreting this study’s findings"). Il me semble donc que JGG est à la limite du manquement à... l'éthique et à la déontologie envers des confrères. Qui heureusement pour lui, sont loin.

Au fait, pourquoi JGG dit que le travail n'est pas scientifique ? Parce qu'il pourrait y avoir une variable intermédiaire : "les résultats obtenus ne prouvent aucunement qu'il y a causalité". Mais il parle de quoi, JGG ? J'ai bien peur qu'il n'invente. Car les auteurs, eux, ne parlent pas de causalité, c'est en dehors de leur champ de compétence, ils ne sont pas biologistes : ils se bornent à dire dans leur abstract que leurs travaux sont compatibles avec une théorie hormonale du genre déjà existante ("Consistent with the prenatal hormone theory of sexual orientation, gay men and women tended to have gender-atypical facial morphology, expression, and grooming styles").

"Comment le comité d'éthique de Stanford a-t-il pu donner son approbation ?" s'interroge finalement JGG. Tu m'arrêtes si je me trompe, mais j'entends : moi au CNRS, j'aurais bloqué ces irresponsables. Sans connaître leurs conclusions ! Juste sur le principe de la recherche ! On ne touche pas aux gays ! Perso, je trouve ce blocage discriminatoire.

Ce qui pose une question : pourquoi ce travail n'a pas été interdit aux USA alors qu'il le serait en France ? Peut-être parce qu'en France, on est nettement moins clair sur la question gay ?

Tu comprends pourquoi les américains nous qualifient d'arrogants et de donneurs de leçons ? Heureusement, Stanford, c'est loin, et je ne suis pas sûr qu'on y lise beaucoup La Recherche !



  

dimanche 26 novembre 2017

Transcendance, un film de SF qui aurait plu à ma grand-mère


Je t'avais dit qu'on aurait droit aux lignes de code bidon...

Quand j'étais tout petit, ma grand-mère me lisait des contes, et il y avait toujours un moment où le méchant monstre s'approchait, tandis que l'enfant se recroquevillait dans sa cachette et rentrait la tête. Nous avions alors une expression particulière pour ce moment-là. Ma grand-mère s'arrêtait de lire, me regardait avec un air malicieux et disait : on connaît qu'on a peur ! en ouvrant de grands yeux. Et je répondais, terrifié mais ravi :
- Oh oui mamie ! On connaît qu'on a peur…

Malicieux, délicieux… je ne sais pas pourquoi l'homme aime à se faire peur. Même adulte. Anticipation du soulagement qui viendra après ? D'après les cognitivistes, on fonctionnerait pas mal comme ça.

L'une des peurs de ce siècle, c'est la crainte d'être dépassé par la machine. Ça ne date pas d'aujourd'hui : prolifique progéniture de Frankenstein… Aujourd'hui, le monstre n'est pas couturé, il est tout lisse, en métal et silicium. Robot ou ordinateur - il n'y a pas vraiment de différence, sinon qu'on attribue au robot le don de se déplacer. En un sens, l'ordinateur est bien plus terrifiant, car il est partout dans le réseau : c'est l'hydre moderne.

Le thème a suscité une diarrhée de livres et de films avec pour principe la prise du pouvoir par un ordinateur central, et l'humanité rendue malheureuse par son hyper-rationalité.

Ne crois pas que ce soit juste un truc de scénaristes et de romancier. Beaucoup de gens ont vraiment peur - au point de vouloir pondre des lois pour se préserver (j'en parle dans un post récent que tu peux trouver ici).

Je viens de regarder Transcendance, un film de Wally Pfister - son premier en tant que réalisateur, car il a accompli l'essentiel de sa carrière comme directeur de la photographie. Ce qui se ressent dans le film : les décors, les visuels en général sont une réussite. 

Il s'agit d'un film de SF en plein dans le thème de la toute puissance informatique. Il emprunte au langage consacré des sagas d'ordinateurs : on a droit aux écrans qui zappent à toute vitesse - comme si un ordinateur avait besoin de faire défiler des images pour travailler ! Ainsi qu'au défilement de mystérieuses lignes de code façon Matrix - au fait, tu savais que le décorateur s'était servi d'une recette de cuisine japonaise pour réaliser ses écrans ?

Le film se laisse bien regarder. Le thème classique du savant fou mégalo est là, mais revisité. Je regarde avec un peu de tristesse ces décors high tech qui auront l'air ringards et obsolètes dans vingt ans - mais pour l'instant, c'est très joli.


Le mot "code" est utilisé dans toute son ambivalence, codage informatique, mais aussi avec son sens de code secret, presque magique, qu'un seul homme peut faire et défaire, ce qui est assez faux. Et la différence entre virus informatique et virus biologique est joliment estompée.

Seuls les nigauds prendront ce film pour une réflexion sur l'avenir de l'homme informatisé. Il n'y a aucune morale à tirer, sinon affreusement banale. C'est un simple divertissement, assez bien fait, et avant tout une belle histoire d'amour, avec son tiers, ses incertitudes et ses ambigüités. De ce point de vue, c'est plutôt une réussite.




samedi 25 novembre 2017

Le Cardinal de l'Univers, ou comment apprendre à lire Proust par les nombres


- Tu crois que c'est lui, le Cardinal de l'Univers ? - Mais non, lui c'est le Cardinal de Richelieu.

On ne le dit pas assez : les maths sont une école de français remarquable. Dans un sens, meilleure que le meilleur cours de français car bien plus exigeante.

Quand on te donne un problème à faire, tu dois absolument scruter tous les coins de l'énoncé. D'abord, parce que tu n'es pas à l'abri d'une lecture trop rapide. Je me demande d'ailleurs quel est le taux d'erreurs aux examens du à une lecture bêtement erronée du texte, mais il ne doit pas être négligeable. Ensuite, parce que l'énoncé peut contenir des subtilités. Par exemple les opérateurs logiques, et, ou, etc. - qui sont pure grammaire et qui prennent tout leur sens... et rien que leur sens.

En calculs de probabilités plus qu'ailleurs, la qualité de la lecture et la compréhension extensive du texte sont décisifs.

Un exercice tout bête destiné aux enfants.

Tous les jours, Eusèbe prend au hasard un dragon Uber, une bicyclette à eau ou de la poudre de téléportation pour se rendre de son domicile au café. Après s'être abreuvé, il rentre par la même méthode aléatoire. Calcule la probabilité pour qu'il prenne une fois le dragon Uber un jour donné.

On y va !

Le principe d'abord : la probabilité cherchée sera le nombre de cas possibles, divisé par le nombre de cas favorables.

Commençons par compter ces cas favorables.

Le matin, Eusèbe peut prendre le dragon Uber et rentrer le soir par l'un des trois moyens à sa disposition : ça fait déjà 3 cas distincts où il utilise le dragon.

Les fois où il ne prend pas le dragon le matin, il pourra le prendre le soir, soit en association avec la poudre de téléportation, soit avec la bicyclette à eau, ce qui fait encore deux cas. Donc trois plus deux, cinq en tout. Vérification... je passe en revue tous les cas… non je n'ai rien oublié.

Pas compliqué de calculer le nombre total de cas possibles, c'est trois au carré, donc neuf. Parce que le tirage au sort du soir est indépendant du tirage au sort du matin - je n'entre pas dans les détails, mais tu peux me faire confiance. Par parenthèse, ce nombre de cas, on appelle ça le Cardinal de l'univers. Ça jette, non ?

La probabilité pour qu'Eusèbe prenne une fois le dragon Uber un jour donné est donc de 5/9.

Raté ! Elle est de 4/9, car la fois où il a pris le dragon matin et soir, il n'a pas pris le dragon une fois ce jour-là, mais deux. Relis l'énoncé. Il n'est pas écrit : au moins une fois. Un, c'est un, c'est pas deux.
- Alors il faut lire Proust avec la même attention ?
- Oui, sans aucun doute : c'était pas le genre de mec à donner dans l'approximation. Et c'est là que tu risques de voir les petits trucs marrants qu'il a glissé dans son texte !

ps : bon, tu as compris, je frime, je frime, mais je me suis fait niquer grave sur ce petit exo, et je suis très vexé !

mercredi 22 novembre 2017

La femme infanticide



Que reste-t-il de nos asiles...


Il y a très longtemps, dans une ancienne vie, je travaillais dans un hôpital spécialisé. Une de mes patientes était une femme d'aspect rustique, rude et fermé. On la disait schizophrène.

Depuis des dizaines d'années, on l'appelait l'infanticide. Elle n'était plus rien d'autre. Déchue parmi déchus - l'humanité asilaire qui constituait son seul environnement.

Elle était en hospitalisation sous contrainte - placement judiciaire. Une patiente calme, sans problème, dont on savait qu'elle allait finir sa vie à l'hôpital : les faits qui l'y avaient conduite étaient trop graves et sa pathologie trop fixée pour permettre d'imaginer une seconde la possibilité d'une sortie.

Lors de ma prise de fonction, j'avais commencé des visites systématiques avec l'idée de n'oublier aucun patient, même le plus chronique. Son nom était dans la liste. Le surveillant du pavillon m'a conseillé de la laisser tranquille, puisqu'il n'y avait rien à faire. En effet, la situation était bloquée par son mode de placement - régulièrement reconduit tous les six mois d'un mot laconique du médecin-chef à la préfecture.

Le surveillant avait largement plus de vingt ans de plus que moi. Un surveillant de la vieille école qui m'aidait à enlever ma capote d'interne pour l'accrocher à la patère, façon cauteleuse d'afficher un respect qu'il n'avait plus, avec l'espoir d'atténuer la fougue d'un jeune médecin. Il se piquait de sophrologie et il était intarissable sur le sujet : tout plutôt que de me laisser en tête-à-tête avec les malades. Car il avait une autre raison de me tenir à l'écart de la patiente - une philosophie pratique dont il m'avait fait part dès notre première rencontre, sans vergogne et en toute amitié : dans ce pavillon, plus un patient est vu par le médecin, moins bien il se porte.

J'étais sans aucun doute un jeune interne plein d'énergie, d'espérance et d'illusions. J'ai demandé à lire le dossier de la patiente. Des feuilles jaunies avec des écritures italiques et des boucles. Des passages tapés à la machine avec des lettres anguleuses et baveuses qui traversaient parfois le papier pelure. Et quelques coupures de journaux. Effectivement, cette femme avait bien tué sa dernière fille, un nourrisson de quelques mois, en la noyant : elle l'avait glissée dans la machine à laver le linge et avait mis la machine en route. Puis elle était partie vaquer à ses occupations - s'occuper de sa maison et de ses enfants, elle en avait quatre autres - dont elle s'occupait bien - lors du procès, personne n'avait jamais rien eu à en dire, au contraire : "on ne se serait jamais douté..."

Une belle photo de Robert Peyne - asile abandonné à NY

Son mari était cuisinier, un petit homme sanguin au visage enluminé - maladie professionnelle disait-on dans les vieux livres de médecine. Cette nuit-là, il était rentré tard du travail. Les enfants étaient au lit et dormaient tranquillement. Il avait trouvé la mère avec la petite fille morte dans les bras, assise devant la machine, immobile comme une statue au milieu des draps blancs - il avait décrit la scène à l'audience. Elle lui avait tout dit, sans rien dissimuler. Il avait alerté la police qui était accourue mettre la meurtrière derrière les barreaux.

L'histoire avait été reprise par les journaux, elle avait fait les gros titres, bien sûr, trop sensationnel, trop terrible ! La mère est passée en jugement et après de longues délibérations, elle avait été déclarée article 64 par le jury : ainsi désignait-on ceux qui échappaient à la prison pour aller à l'hôpital psychiatrique. Sort qui n'était pas riant : on savait quand on allait sortir de prison, même si c'était au bout d'un long tunnel de trente ans, mais on ne sortait pas de l'asile quand on avait tué.

Le dossier, comme beaucoup de dossiers de l'époque, était indigent. Le diagnostic de schizophrénie avait été porté sur des signes "négatifs", c'est-à-dire le retrait sur soi, l'isolement, la pauvreté des sentiments apparents, et non sur les signes beaucoup plus éclatants qui dénotent habituellement cette maladie : le délire et les hallucinations. La femme infanticide n'avait pas expliqué son geste - et le caractère incompréhensible, étrange de l'acte, l'absence de justification et aussi de dissimulation avaient été retenus pour conforter le diagnostic : tout le monde sait que les schizophrènes sont bizarres.

Depuis : rien. L'infanticide suivait docilement les consignes qu'on lui donnait, jamais un mot plus haut que l'autre. Elle était d'ailleurs taciturne, à la limite du mutisme : on parlait de retrait autistique. Elle n'avait jamais manifesté de symptômes autres. Elle n'avait pas d'amis - ni d'ennemis - dans son pavillon. Son mari venait la voir tous les mois, une brève visite sans les enfants - elle n'avait plus le droit de les revoir, évidemment.


Malgré les recommandations du surveillant, j'ai décidé de la rencontrer régulièrement. On a poussé dans mon bureau une femme de taille moyenne, d'aspect gris et terne, plutôt enveloppée, au visage ingrat et fruste. Elle était ralentie, inerte, docile comme un bête blessée. Il est vrai qu'on lui faisait prendre des doses importantes de neuroleptiques depuis des années. Mais il n'y a pas d'intoxication aux neuroleptiques alors qu'on observe généralement une forme d'accoutumance - sans addiction.

Du premier au dernier entretien que je lui ai imposés, mon infanticide ne s'est pas animée une seule fois. Passive, elle n'avait aucune demande à faire valoir, aucune revendication quant à sa vie à l'hôpital - ces petites grâces pathétiques que mendient tous les aliénés - aucun grief à exposer. Elle était résignée.

Je suis revenu à plusieurs reprises sur les faits. Je me rappelle, la première fois, c'était en présence du surveillant. Il était assis en quinconce derrière sa chaise - comme il était coutume afin d'assurer la sécurité du médecin. Par dessus l'épaule de la patiente, je le voyais qui me faisait les gros yeux.

Je posais à ma patiente des questions précises sur des détails anodins, comme si les faits eux-même avaient perdu toute importance : effet de surprise, de soulagement qui pouvait l'amener à se détendre et parler. Elle répondait sans hostilité, mais avec une économie de mots qui rendait l'échange difficile. Je l'ai légèrement provoquée et n'ai jamais rien trouvé de délirant, de bizarre, d'hallucinatoire dans ses réponses.

Sur le plan de la logique et des capacités intellectuelles, la patiente n'était pas une lumière, mais pas non plus la quasi demeurée que certains passages du dossier décrivaient. Je l'ai aussi interrogée sur sa vie maritale sur ses souhaits de jeune fille, sur son avenir ici, sur ce qu'elle pensait de l'hôpital. Je n'obtenais que des réponses évasives et laconiques. Au point de me demander si elle n'était pas chapitrée par le surveillant avant les entretiens - dans son propre intérêt.

Bref, il ne se passait pas grand chose. Mon stage allait bientôt se terminer - ces choses-là se savent chez les patients.

Au fait, tu aimes les bigorneaux ? L'art de manger des bigorneaux consiste à faire tournicoter son épingle pour faire sortir l'intégralité de la chair de sa coquille. Chez les aliénistes, le mangeur de bigorneau est une idole. Comme lui, par ses questions habiles, l'aliéniste doit réussir à tirer de son patient l'ensemble de son délire, sans rien laisser dedans…

Eh bien figure-toi qu'un jour, peu de temps avant mon départ, ma patiente m'a parlé. Oh, non, elle ne m'a pas parlé spontanément, elle ne s'est pas confessée ! Mais elle a répondu à mes questions avec assez de détails pour compléter son histoire et la rendre cohérente.

"Nous n'avions pas beaucoup d'argent... Je faisais quelques ménages... Mon mari était encore commis de cuisine... A vingt ans, j'avais déjà deux enfants à m'occuper qu'il fallait bien nourrir... C'était une vie difficile, trimer toute la journée, s'occuper des mômes. Mais bon, je m'en sortais... Et puis je suis encore tombée enceinte. Mon mari ne faisait jamais attention, il rentrait le soir quand il avait bu un coup de trop, et hop, tagada !… Je lui disais pourtant... Il s'en fichait !

J'ai accouché. La vie est devenue encore plus difficile. Mais il continuait... Et j'ai eu mon quatrième enfant - que des garçons. J'avais vingt-cinq ans et déjà quatre gosses... J'ai fait comme j'ai pu, l'argent était rare... Mon mari y allait toujours... C'est alors que je suis tombée enceinte une cinquième fois. L'enfant est née. C'était une fille.

Ma vie était devenue insupportable. Alors j'ai pensé dans ma tête, je me suis dit qu'elle allait subir le même calvaire que moi, cette gamine.. Oui, j'ai beaucoup pensé, ça s'est pas fait comme ça... et finalement, je me suis dit que c'était trop dur, ce qu'elle allait supporter... Tout plutôt que ça... Alors le lendemain d'un soir où je m'étais encore fait monter dessus, je l'ai mise dans la machine à laver et j'ai tourné le bouton. Je me suis dis que je la sauvais... que je lui épargnais la misère de ma vie..."

J'ai laissé une note détaillée au dossier, discutant la possibilité d'une reconstruction a posteriori de son histoire. J'en ai parlé au chef de service. C'était l'air du temps, la mode de la désaliénation - j'avais été là au bon moment, j'avais eu de la chance. J'ai appris par la suite que le régime de cette femme avait été élargi et qu'elle avait eu des permissions qui s'étaient bien passées. Et même, qu'elle avait revu ses enfants.