lundi 23 avril 2018

L'habit de lumière



Perros ou La Pérouse ?

Je n'ai jamais su grand-chose du passé de Georges ni de Marguerite. Même longtemps après les avoir rencontrés, un beau jour, sur la mer des Caraïbes. Marguerite était prof d'anglais au lycée de Pointe-à-Pitre. Je ne sais plus trop ce que George faisait - ou avait fait, car il ne semblait pas très occupé. Ils avaient tous les deux dépassé la cinquantaine. George était un grand échalas, sec au moral comme au physique avec des yeux bleus délavés, presque blancs comme ceux d'un aveugle. Un taiseux, genre sarcastique. Marguerite, c'était une petite boulotte rigolote. Elle travaillait dans le même lycée qu'un ami, et comme nous étions tous les quatre des navigateurs enragés, nous nous sommes donné rendez-vous sur l'eau. C'est bien simple,  Georges et Marguerite, je ne les ai jamais rencontrés à terre.

Ils étaient bretons, tout comme mon ami et moi-même. Ils étaient des côtes du nord - et nous du sud, mais ça n'empêche pas l'amitié. Ils avaient au pays une petite ferme que Marguerite remplissait de meubles et d'objets précieux - alors qu'ils vivaient sur des grabats dans leur appartement de fonction, à la cité des profs. Ils avaient même des photos de cette maison de pierre et de ces meubles cirés, qu'ils montraient fièrement :
- A notre retraite… commençait Marguerite d'une voix songeuse.

Mon ami s'étonnait : "Ils habitent ici depuis des années, et Dieu sait quand ils rentreront… s'ils rentrent un jour…" Mais cette maison du côté de Perros aspirait tous leurs rêves, celui d'un retour imaginaire et triomphal, tandis qu'ils vivaient ici comme l'oiseau sur la branche. On dit qu'à Itaque, Ulysse est mort d'ennui...

Georges et Marguerite avaient un vieux Jeanneau de 11 ou 12 mètres de long, avec un gréement divisé qui facilitait la manœuvre. C'était un bateau moche, au plastique mal vieilli comme tous les Jeanneau de cette époque. Il était ventru et sous-toilé : sans doute très confortable. Et d'autant plus lourd qu'il embarquait une grosse quantité de liquide dans les cales…

Car Georges et Marguerite avaient la maladie des coteaux.

Je ne sais plus sur quelle unité je naviguais ce jour-là - avec mon ami comme capitaine. Notre route avait croisé celle du vieux Jeanneau. Comme d'habitude, Georges était à poil. C'était, disait-il, son habit de lumière. Il le revêtait à la moindre occasion, sitôt qu'il s'éloignait du quai. Cela nous faisait bien marrer.

Ce jour-là, nous avions mouillé par vingt mètres dans une passe - ce qui est beaucoup - en attendant le vent et en sifflant comme des furieux. C'était une calmasse épouvantable, une pétole de Pot-au-noir. De guerre lasse, je me suis mis à l'eau avec mon fusil, espérant tirer du poisson migrateur dans le courant à mi hauteur, car la marée était bonne. Alors que je remontais sur le pont avec quelques prises médiocres, j'ai vu mon ami faire de grands signes du bord de Georges et Marguerite. Je me suis remis à l'eau, et je suis allé les rejoindre à la nage - ils n'étaient pas loin, juste de quoi éviter sur l'ancre.

Georges avait quitté son habit de lumière. Marguerite avait sorti le cubi de rosé, perlant de fraîcheur. Nous avons pris l'apéritif sur le coup de onze heures. Parlé de moteurs - sur un bateau à voile, le moteur et son presse-étoupe sont une source d'ennuis infinis et l'objet d'interminables ratiocinations. Au troisième verre, j'étais pompette - c'était pas des dés de tafioles qu'elle nous servait, Marguerite. J'ai décidé de rentrer à la nage pour me rafraîchir, tandis que mon capitaine continuait la conversation. En sautant dans l'eau, j'ai eu une vision : Marguerite enfoncée dans son coussin, avec ses yeux chassieux perdus - et j'ai compris qu'elle avait une bonne avance sur nous. Elle regardait Georges avec une tendresse mouillée - car ils s'aimaient, les deux poivrots.

Georges et Marguerite ont continué leur vie semi-nomade - en mer dès qu'ils avaient un instant de libre. On se donnait parfois rendez-vous dans une île, sur un mouillage forain. On buvait un coup. Ou trois. Ou plus.

Et puis je suis rentré en métropole - bien forcé : j'avais mis une fille sous spi. On a quand même un peu d'honneur, dans la marine, on répare.

J'ai appris l'année suivante que leur Jeanneau avait été coulé par le cyclone. Ils étaient à bord. Jamais ils ne reverraient les meubles cirés de la maison de Perros. J'espère simplement que ce jour-là, Georges avait son habit de lumière.

"Il y a une telle majesté dans la mer qu'elle honore jusqu'à ses plus simples servants" (fronton du temple de Kos).


mercredi 4 avril 2018

Clifford Pickover, The Physics Book : sympathique et facile à lire




Pickover est un auteur américain prolifique, de formation scientifique tout à fait honorable (Yale) - mais il n'est pas physicien. Son livre est un ensemble d'entrées indépendantes les unes des autres sur la physique de l'époque grecque jusqu'à aujourd'hui (ou plutôt hier, car il ne tient pas pour certaine la découverte du boson de Higgs et il espère encore que l'accélérateur du CERN va mettre en évidence la supersymétrie).

Le livre est sympathique, sans erreurs à mon niveau. Je craignais que cet auteur qui s'est beaucoup dispersé nous serve une soupe insipide. Certes, le livre n'est pas génial et on peut lui faire de petits reproches. Par exemple la distinction entre ce qui est de l'ordre de la théorie et ce qui a été démontré n'est à mon sens pas assez claire (outre que les cordes, pure théorie, apparaissent au moins deux fois alors que la gravité quantique à boucle, théorie peut-être plus démontrable, est absente). Et certains chapitres sont ratés. Mais globalement, il tient bien la route.

J'ai bien aimé la personnalisation des découvertes : sortent ainsi de l'ombre ou de l'oubli tous ceux dont on ne parle pas dans Voici (et qui n'ont pas eu l'honneur d'avoir le président de la république à leurs obsèques). On oublie souvent qu'ils ont créé les conditions qui façonnent l'essentiel de notre vie quotidienne. Faut rappeler ce que j'ai dit ailleurs ? En 1920, Paul Valéry publiait le Cimetière Marin et Schrödinger mettait au point son équation d'onde. Lequel des deux a une incidence quotidienne sur notre compréhension du monde ?

Le livre de Pickover est très facile à lire. Il ne faut pas y chercher le pourquoi du comment - le format limité oblige parfois à des sauts logiques qu'on doit admettre. Comme je connaissais déjà le contenu de ce qui y est raconté, je lui ai trouvé une cohérence, mais je suis incapable de dire s'il paraîtra comme une bouillie informe au lecteur néophyte. Ce qui est certain, c'est que Pickover n'a pas l'ambition d'expliquer, ni de faire de l'histoire des idées, ni de donner une vue globalisante de la physique.

En 200 mini-chapitres, il raconte l'aventure de l'Homme qui se réveille dans son coin minuscule (si, si, minuscule !) et se demande quel est cet endroit étrange où il a atterri. Il braque le projecteur sur certaines découvertes, leur contexte, et leurs auteurs. Son livre n'est pas un simple dictionnaire - il pique agréablement la curiosité. Excellent livre pour attendre chez le dentiste. A noter qu'il est écrit en américain - à ma connaissance, il n'y a pas de traduction française.

Je vois que Pickover a aussi publié The Math Book et je pense que je vais l'acheter : signe que le premier ne m'a pas du tout ennuyé (et que j'ai encore d'autres rendez-vous chez le dentiste !)



vendredi 23 mars 2018

Le hooligan et les flashes de la vie


S'imposant par la douceur des mœurs, la vivacité du regard et la subtilité de la pensée...

Est-ce que tu serais vexé si je te disais que tes sensations de plaisir étaient exactement les mêmes que celles d'un hooligan amateur de bière à 8°, de porno squalide, et de castagne ? Pas glop ! Et pourtant...

Au commencement était le median forebrain bundle, le faisceau médian du télencéphale qui rassemble les impressions positives du mésencéphale pour les diffuser dans les différentes régions d'intégration corticale. Une voie commune à tous les plaisirs, celui du camembert comme celui de l'ariette mozartienne. Y a-t-il une hiérarchie ? Des plaisirs plus fins que d'autres, avec des voies spécifiques ? A priori non. Ce qui fait de toi l'égal neurologique du hooligan - au moins de ce point de vue.

Car tu es trop malin pour confondre l'objet, simple source du plaisir, avec le sentiment de plaisir que tu éprouves… La source est à l'extérieur. Et l'organe du plaisir, celui que tu as en commun avec ton ami hooligan, il est dans toi. L'objet peut être différent, une émission de téléréalité ou la visite de la pinacothèque. Mais dans la tête, c'est exactement pareil, c'est la même structure neurale.

Alors pourquoi j'ai senti le besoin de recenser et subdiviser les plaisirs, je n'en sais rien. J'en ai trouvé cinq… ou six, mais pour le dernier, je suis mal à l'aise.

Pour moi, les plaisirs de la vie se définissent obligatoirement par un flash : c'est bon, c'est fort, ça change la réalité et ça perturbe le jugement. Voilà :

1/ D'abord le sexe. L'orgasme. Mais pas uniquement. Souvenir de mon premier patin : j'étais debout dans le hall d'un bowling, j'ai failli tomber. Coupure de courant dans la tête.

2/ L'état amoureux. Pas besoin de décrire ce sentiment qui rend tout léger, facile et agréable : tu connais.

3/ La compréhension. Des maths par exemple. Quand la solution arrive dans la tête, s'installe plus ou moins rapidement - après un moment de recherche que je n'arrive pas à décrire : je regarde les données et j'attends - un état indéfinissable. Et puis la lampe s'allume (enfin pas toujours), tout s'organise et devient très beau, très bien rangé. Je ressens un bien-être qui dure quelques temps, une caresse sur les neurones - et j'en veux encore !

4/ Les ivresses des paradis artificiels, du rêve et des flashbacks. Alcools et substances plus ou moins dysleptiques, avec euphorie, bienveillance universelle, impression que tout est facile. Yes ! Problème : la descente. Et moins souvent qu'on ne le dit, la santé.

Dans le même chapitre, le réveil d'un rêve. Un rêve très agréable qui va t'habiter toute la journée et te rendre heureux. Un genre d'état second. Tu as déjà eu cette expérience, je suis sûr ?

Et puis la madeleine. Passé qui fait irruption dans ton présent. Tu te retrouves dans deux vies à la fois - un peu comme un déjà vu. Celle d'avant fait remonter des parfums. Tu es envahi par une sensation douce, insaisissable : ne bouge pas, sinon elle va s'évaporer.

Plage d'Irlande du sud, la nuit avec au fond la ligne blanche de l'écume : très onirique.

Ce sont des états intermédiaires de la pensée, proches du dédoublement. J'en rapprocherais le succès qui monte à la tête, les plaisirs d'orgueil. Concours longtemps préparé et réussi, ivresse de passer le premier la ligne d'arrivée. Putain, je l'ai fait !...

5/ Les émotions que procurent parfois la beauté - le spectacle de la nature par exemple. Ou la musique. Elles ne sont pas forcément euphorisantes. La musique particulièrement : parfois un tel arrachement que je préfère ne plus risquer... Mais le flash y est - aucun doute possible.

Le sixième plaisir, c'est la bouffe. Là, j'hésite. Je sens comme une différence de nature. Un bon repas, c'est magnifique mais ce n'est pas planant. Je suis pourtant gourmand, incapable de résister à un gigot d'agneau aux flageolets, à une tablette de Lindt aux noisettes. Va comprendre. Des physiologistes, gens d'ordinaire raisonnables, ont décrit un sentiment de bien-être sinon de gloire à l'issu d'un bon repas. Mais s'il était arrosé ? Alors ça compte pour du beurre... D'un autre côté, un excellent repas à l'eau du puits, je n'arrive même pas à imaginer.

Tu vas dire que j'en ai oublié beaucoup, des plaisirs. La convivialité. Les petites attentions dont on est l'auteur ou le bénéficiaire. La pratique d'un sport cardio-respiratoire comme la course à pied. Et même des sensations plus étranges comme le fait de voir - exemple - quelque chose de très grand et de très bien rangé comme la bibliothèque de Borgès. Ou bien observer un mécanisme qui "tourne rond" - un moteur, la valse de deux étoiles avant la formation d'un trou noir, un bout de code avec un algorithme très malin - et éprouver une certaine joie de cette contemplation.

Pour le cardio, il est temps de passer aux aveux. On parle souvent des endorphines qui t'envahissent la tête dès que la course dure plus de quarante minutes. Elles sont plus anesthésiques qu'euphorisantes. Je fais semblant d'y croire. Mais il y a aussi le plaisir de la plage déserte, l'odeur d'iode, l'affection que je porte à celui ou celle avec qui je partage cet effort, la suspension des soucis ordinaires qui me pourrissent la vie, la satisfaction du devoir accompli envers mon corps. Comment faire la différence ?

Pour la convivialité, ou l'amitié, j'aurais tendance à les rattacher au numéro 2 de ma liste, le plaisir d'être amoureux. Le mot amour a trop de sens, il les a tous perdus. C'est un monstre imaginaire, une chimère de l'attirance amicale et de l'envie sexuelle.

Car les deux existent de manière autonome. L'admiration enthousiaste pour un ami, les sentiments affectueux, l'attraction qu'il exerce, tout cela n'implique pas un désir sexuel. J'ai aimé beaucoup d'hommes mais peu me considèrent comme un homosexuel refoulé (ou ils me l'ont bien caché !) J'ai souvenir d'une femme pour laquelle j'ai eu une passion obsédante, mais avec qui je n'ai jamais eu envie de coucher - alors qu'elle aurait sans doute consenti.

Quant au reste (j'en oublie sans doute), j'ai tendance à le classer comme satisfaction plutôt que plaisir. Quelle est la différence ? Les satisfactions ne donnent jamais de flash. Mais j'ai bien conscience que la ligne est ténue : l'intensité joue, comme les réverbérations de nos aires corticales d'intégration.

Cette complexité rend inimaginable la reproduction du plaisir chez un robot humanoïde. Mais au fond, le plaisir, ça sert à quoi ? Ça sert à donner un élan, une impulsion. Rien d'autre. Or motiver un robot, c'est ce qu'il y a de plus simple. Il suffit de programmer un petit : Tant que... fais... Fin tant que.

Finalement, tu es comme le hooligan, mais tu es aussi très proche du robot. Car ta passion pour le tennis, les préliminaires romantiques, l'afghan, les réunions de famille, les fruits de mer etc., ça t'est venu comme ça : un peu comme si tu avais été programmé, au fond. Mais si ! Programmé par ta génétique et ton environnement. Car je ne t'imagine pas une seconde décrétant : tiens, dorénavant je vais prendre un grand plaisir à écouter Motor Head (ou Glenn Gould)...


Tu la vois en tout petit, celle-ci. Mais grandeur nature, avec le solaire qui buffle à 5, la barque qui t'invite en frétillant...


lundi 19 mars 2018

L'art du silence et du point d'orgue


"Oh combien de blaireaux, combien de croq'-mitaines"... (d'après Hugo)

J'ai déjà noté dans ce blog à quel point la pratique des mathématiques était un exercice de français - chaque mot, comme dans un poème de Baudelaire, étant choisi avec attention pour composer un sens.

"Combien de cubes au minimum pour remplir sans vides une boîte (31.2 x 13 x 7.8) ?"

Bel énoncé ! Un petit poème en prose. L'art du silence et du point d'orgue. Comment raconter l'histoire…

On a une boîte, manifestement parallélépipédique étant donné la présentation de ses trois dimensions. Si c'était un cylindre ou une pyramide, la présentation eût été différente.

Et puis la boîte doit être remplie sans vides, ce qui a deux sens :
- d'abord, elle est remplie, on ne la laissera pas à moitié vide ;
- ensuite, elle est remplie sans vides, c'est-à-dire que les cubes rempliront tout l'espace. Pas question d'y glisser un demi-cube comme un morceau de sucre cassé en deux pour remplir un trou - il ne doit pas y avoir de trous !

Elle va être remplie de cubes, ce qui simplifie diablement le problème. Imagine s'il avait fallu y empiler des lampadaires télescopiques, des miroirs et des guéridons ! Un ami qui travaille dans l'import-export expédie en Angleterre des containers de meubles indonésiens - il est tous les jours confronté à ce genre de puzzle. Il me dit qu'il utilise un logiciel dont c'est l'unique fonction. Mais nous : tout dans la tête !

Ensuite, on veut remplir complètement la boîte, mais avec un minimum de cubes. Donc les cubes doivent être aussi gros que possible.

Et au début, l'exorde : combien de cubes...

Y a-t-il un mot inutile ici ? Non. Tu peux compter, six mots et trois nombres : tout est là, nécessaire - sinon on ne pourrait pas répondre à la question.

Et suffisant : pas besoin d'autres données. Par exemple : il n'y a pas de dimensions. On ne sait pas si la boîte est plutôt du genre container, promesse d'odeurs de port et de voyages lointains, ou jolie petite boîte à couture ancienne en marqueterie, doux cadeau d'un amant. Inutile de savoir pour rêver à cette boîte à secrets, chacun y met ce qui lui plait.

Voilà. On arrive au bout. Juste quelques divisions à faire, des petites divisions par deux ou par trois, pas bien compliquées, et une multiplication qu'on fait de tête.

Et tac, le résultat tombe : cent soixante cubes...


dimanche 11 mars 2018

Cinquantenaire de mai 68 : le balancier


Tu crois qu'on y aura droit ? Je suis curieux de voir quel vieux hibou va célébrer la chienlit...

Le cinquantenaire des évènements de mai 68 va avoir lieu... au mois de mai, il paraît !

Célébrer une révolte qui a fait des morts, mis le pays dans un désordre indescriptible et son économie sur les genoux ? (ben oui, recouvrir de goudron les pavés de la rue Soufflot pour rendre la plage inaccessible, t'imagines que c'est gratos ?)

Tout cela pour un résultat dont le bénéfice ne m'apparaît pas clairement. Le départ de de Gaulle ? Un changement sociétal radical et positif ? La fin du capitalisme sauvage, l'amour libre et la fraternité des classes sociales non bourgeoises ? Euh…

D'autant que 68 a laissé un lourd héritage : une pensée unique dans l'intelligentsia qui a imposé sa loi au-delà des années 2000, un terrorisme intellectuel à rebours, une pensée sclérosée qui se complait dans le paradoxe et l'affirmation péremptoire, finement décrite par Michel Onfray.

Difficile d'oser dire qu'on n'était pas de gauche quand on était universitaire : on était alors considéré comme un salaud ou un con (et souvent les deux). Et pour un jeune mec, avouer qu'on n'était pas de gauche à une fille, c'était la veste presque assurée, sauf à fréquenter les cercles fermés des filles de généraux, de la petite noblesse, et des cathos à sandales et socquettes blanches ! J'en frémis encore… d'excitation, pervers que je suis !

Avec des conséquences pratiques désastreuses. Par exemple, en psychiatrie, les théories délirantes de l'antipsychiatrie, jetant dans la rue des patients nécessitant des soins. Théories qui, sous forme atténuée, ont abouti à une diminution excessive des lits d'hôpitaux sous couvert de désaliénisation.

Alors célébrer mai 68 ? Pas sûr.

Pourtant, honnir cette révolution, dire qu'elle n'a rien apporté de positif, ce serait tout aussi injuste. La société était fermée, verrouillée. Recouverte d'un couvercle de conformisme bourgeois dont on n'a plus trop idée.

Il était interdit d'afficher. Mai 68 a voulu que tout s'affiche, tout soit transparent. Je pensais que c'était bien. Maintenant, j'ai un doute. Mais il y a réellement eu une libération - des mœurs par exemple. Même si certains pensent qu'elle ne servait que les hommes (ce qui me semble très injuste quand je pense à l'explosion des mouvements de libération de la femme, à la loi Veil, à la loi Neuwirth).

La contestation est apparue. La belle contestation qui demande : "mais après tout, pour quelle raison exacte fait-on ceci, au fait, pourquoi continue-t-on de…" Trop vite remplacée par la fausse contestation : ça existe, c'est vieux, donc c'est mauvais, il faut changer, il faut du neuf.

Tout de même : 68 nous a laissé un air délicatement parfumé de liberté.

Mais les "évènements", on aurait peut-être pu s'en passer. Mai 68, au fond, ce n'était que la manifestation tangible d'un courant de pensée puissant, libertaire, contestataire qui a fleuri dans tous les pays occidentaux à la même époque.

Le pendule de Foucault au Panthéon. Caractéristiques des sociétés, les mouvements pendulaires : l'époque victorienne, la fin du règne de Louis IV, et en sens inverse, la teuf sous Louis XV, les années folles de l'après guerre.

La société a horreur du vide…

Mai 68 a engendré un mouvement de libération des esprits. Une libération avant tout morale. L'individu n'avait plus l'obligation de se conformer à l'éthique du groupe, du village, de la bonne société et des codes bourgeois. Chacun fait ce qui lui plaît.

Mais depuis cette époque, les administrations gouvernementales n'arrêtent pas de nous bombarder de textes de loi dont les trois quart sont ineptes, témoignent d'une bien-pensance niaise quoique laïque et sont totalement intrusifs. L'un des derniers en date, c'est la loi sur la fessée que j'évoque dans un post précédent.

C'est un empilement continu. Une diarrhée. A ce titre, la lecture des Actualités du Service Public est édifiante, déconcertante... Comme l'État s'occupe bien de nous ! Il nous guide dans notre vie quotidienne, il nous assiste, il nous protège… Quand je lis ça, dans ma tête, une voix qui hurle : "Mais lâche-moi la grappe, putain...!"

Comparer le passé et le présent, c'est difficile. Pourtant, on ne peut pas s'empêcher de faire le rapprochement : d'un côté le mouvement de libération des années 60 - 70, de l'autre le mouvement d'encadrement réglementaire de nos vies quotidiennes à partir des années 80.

Comme si les gens que ne limitait plus la morale commune devaient à tout prix être guidés, bornés, bordés, conseillés. Par ces lois innombrables qui nous disent ce qu'on doit faire. Un vide qui doit être comblé - car ce n'est pas facile d'être libre, quand on est con : toujours on fait les mauvais choix.

Même les humoristes s'en plaignent : aujourd'hui, on ne peut plus rire de tout.

Un mouvement de balancier qui fait suite à la libération de mai 68. Un retour à l'interdiction, à la sournoise privation de liberté, au contrôle - dans notre intérêt bien sûr (mais surtout celui des autres), et pour l'harmonie générale. Seriously ?

Si tu es invité chez des bien-pensants, n'oublie surtout pas  de faire de discrètes allusions au fait que tu n'es pas raciste, que tu es homophile, soucieux d'écologie et surtout féministe. Sinon, tu seras vite considéré comme un salaud ou un con (et souvent les deux).

Il y a pourtant des causes plus graves. Ne serait-ce que la faim dans le monde dont je ne lis plus grand-chose dans les journaux. Parce qu'on en est venu à bout ?

Tu vas me dire qu'il faut tout traiter en même temps, qu'il faut lutter sur tous les fronts, que l'un n'empêche pas l'autre.

Justement si. L'un empêche l'autre. Et puis tout traiter en même temps ? Une appréciation volumétrique de ce qui mobilise les médias montre bien que la société est focalisée sur des problèmes secondaires.

Aujourd'hui, à l'école de la Magistrature, on enseigne aux futurs magistrats à agir dans tous les domaines. Il faut bien, vu la pléthore de textes. Le résultat, c'est qu'une fois en poste, les jeunes magistrats sont incapables de faire la différence entre ce qui est grave et ce qui ne l'est pas. Ils sanctionnent tout, sans discernement. Ils sont frappés d'un étrange trouble de la vision : tout leur semble sur le même plan.

Et c'est très exactement ce que je reproche à notre société.



Moi, 68, j'ai des super souvenirs. D'abord, l'école en pointillé. Ensuite, j'ai appris à chanter l'Internationale dans les manifs. C'était vachement émouvant, quand on chantait tous ensemble, ça prenait aux tripes. Et puis il y avait plein de jolies meufs. Quand c'est devenu un peu dangereux, les grands m'ont mis derrière, c'était moins drôle. Alors je suis parti en stop au bord de la mer avec un copain. Les seuls qui avaient de l'essence, c'était les chefs syndicaux. C'était un peu chaud d'expliquer qu'on allait se la couler douce dans la baraque des parents - résidence secondaire... Le soir, on écoutait sur Europe les journalistes commenter ce qui se passait au carrefour de l'Odéon. Et pendant la journée, il y avait la belle Odile que son lycée avait libérée. Alors finalement, mai 68, comment tu veux que j'en dise du mal ?

mardi 6 mars 2018

Quand j'étais petit, on m'a donné des fessées, et cela m'a fait beaucoup de bien...


Nif-Nif et Nouf-Nouf subissent la machine à fesser, selon Disney : politiquement correct ? 

Un texte interdisant de donner la fessée aux enfants devrait être bientôt publié. Je croyais même que c'était déjà fait.

Combien de fois as-tu lu :
"Quand j'étais petit, on m'a donné des fessées, et je ne m'en porte pas plus mal."
Curieusement, on ne lit jamais :
"Quand j'étais petit, on m'a donné des fessées, et cela m'a fait un bien fou."

Comme s'il y avait une petite réticence à dire que c'était une expérience positive ? Allons donc...

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La question de l'interdiction légale de la fessée est souvent mal traitée car elle recouvre deux problèmes distincts :
a/ le droit moral de frapper un enfant et les éventuels bénéfices qu'il peut en tirer
b/ le droit de l'État d'intervenir dans les affaires familiales à ce degré d'intimité et le type de société qui découle de ce genre d'intervention.

Ces deux problèmes peuvent recevoir des réponses contradictoires, raison pour laquelle la solution n'apparaît pas clairement.

On sera tous d'accord pour dire qu'on ne pourrait frapper un enfant que si et seulement s'il en tirait un bénéfice majeur.

Car dans la cour d'école, un sixième qui frappe un petit neuvième, on se dit que c'est mal... et on pense que le sixième est un lâche.

Qu'un mec beaucoup plus fort que moi, ou qui a une arme pour me menacer, exerce une violence sur moi - rien que l'idée : insupportable.

C'est pourtant ainsi que les enfants nous voient. Tout puissants. Et faisant ponctuellement usage de la force pour obtenir quelque chose d'eux et les contraindre. Tu l'avais oublié, non ?


Alors qu'un adulte frappe un enfant qui est désarmé, qui n'a d'autre moyen de réagir que de crier, c'est a priori condamnable. A moins que l'enfant n'en tire bénéfice…?

Le bénéfice supposé, c'est que l'enfant apprend.

Mais quand l'enfant est très jeune, il n'a pas de moyens d'expressions sophistiqués, il ne comprend pas bien ce qu'on lui dit, et il ne peut exprimer son désaccord ou sa peine qu'en pleurant. Fesser un enfant qui pleure et qui n'a pas d'autre moyen d'expression, c'est comme punir un sourd parce qu'il n'entend pas. Cool.

Beaucoup d'adultes considèrent leur enfant comme un petit animal, un chiot auquel on apprend la caisse. Le problème, c'est qu'à âge égal, la maturation neurologique d'un chiot est bien plus grande que celle d'un enfant (cela dit, donner une tape à un chiot avant un certain âge est totalement inutile).

Pas la peine de faire cette tête ! Tu penses que j'exagère. Mais non : le schéma "dressage" existe chez beaucoup de gens - tout simplement, on l'affuble de noms plus nobles. Et là, c'est valable pour des enfants plus âgés.

On dit : il est important qu'un enfant trouve des limites ("ça lui servira plus tard"). C'est exact : la découverte des limites fait partie de l'éducation. Mais il y a deux sortes de limites. Celles qui existent réellement (on ne peut pas sauter à trois mètres de haut du fait de la gravitation). Et celles qu'on invente à des fins soi-disant éducatives ("il ne faut pas qu'il ait l'impression qu'il peut faire tout ce qu'il veut... il faut lui apprendre à attendre...") Je ne souhaite pas entrer dans le détail, mais l'enfant a tout intérêt à comprendre les limites, plutôt que de se les voir imposées.

Ce qu'il va apprendre en recevant une fessée, c'est que la loi du plus fort est la meilleure. Pas la loi du plus intelligent… Alors dans la cour de l'école, pour peu qu'il soit un peu costaud, il va jouer les caciques. Bon ? Pas bon ?



Je reconnais, mon expérience est réduite. Je ne suis pas éducateur ou enseignant pour enfants. J'ai eu la chance d'avoir des enfants qui n'étaient pas suprêmement indociles... Il existe sans doute des enfants très difficiles.

La question est alors : les enfants qu'on élève à la fessée sont-ils plus épanouis dans la société à l'âge adulte que les enfants qui n'en ont pas eus ? Des données fiables seraient les bienvenues. Mais pas question de mener une enquête prospective en double aveugle pour des raisons éthiques. Et une enquête rétrospective poserait des problèmes insurmontables d'échantillonnage.

Alors la fessée a-t-elle un intérêt éducatif ? On n'en sait rien. Qu'est-ce qu'on fait quand on ne sait pas ? On s'abstient. Même si ce n'est pas un drame épouvantable, à titre exceptionnel, qu'un adulte pète un plomb (car c'est bien de cela dont il s'agit) et frappe de manière retenue un enfant. Quitte à s'excuser...


Le second problème, c'est celui du droit de l'État d'intervenir dans les affaires familiales à ce degré d'intimité.


Et là, pour moi, il n'y a pas de discussion. C'est non. L'État peut éduquer les populations, pas de problème. Il peut sanctionner quand il y a faute, mais il existe une limite qu'il ne doit pas franchir.

Cette limite est certainement difficile à tracer. Tant pis. Je refuse de conforter cette culture béni-oui-oui de l'État-mère-poule. De l’État qui prend toutes les décisions. Le risque est trop grand. Risque de ne plus se poser de questions. Risque de s'en remettre uniquement à la collectivité. Ça me fout la trouille, ce Meilleur des Mondes rampant qui se met en place. Je sais bien qu'en majorité, les gens sont cons, mais c'est pas la peine d'en rajouter.

Et puis quelle preuve a-t-on de l'efficacité d'une politique répressive dans ce domaine ? A-t-on des études, des statistiques étrangères décisives ? Je n'en ai pas connaissance - je ne demande qu'à être instruit. Mais le Droit ne peut plus évoluer selon les modes intellectuelles. Il doit se fonder sur des critères aussi objectifs que possibles.

De plus, la violence physique que représente la fessée va focaliser l'attention. Quid des violences morales, humiliations en tous genres dont les enfants continueront d'être victimes ? Même si on les inscrit dans le texte de loi, elles passeront au second plan, alors qu'elles peuvent être tout aussi dévastatrices.

Il existe déjà des dispositifs pénaux relatifs à la maltraitance à enfant. Est-il besoin d'en faire plus ? Rajouter une couche de législation pour dissimuler l'incapacité publique sur le terrain ? Faire semblant, encore ?

Non merci. Cette loi est répressive et intrusive. Je n'ai pas vraiment pas envie d'un nouveau pan-pan-fefesses par l’État.

Comme quoi on peut être contre la fessée et contre la loi contre la fessée !

dimanche 4 mars 2018

Le frère de la côte, de Joseph Conrad : un godon me disait...


"Elle" est si belle ! Pas étonnant que les anglais l'appellent "she"

C'est fort, Conrad. Je viens de terminer "Le frère de la côte" (1923). En dépit de mes principes, je n'ai pas lu en anglais, alors que c'est dans cette langue que le polonais Konrad Korzeniowski a écrit ce roman sous un titre moins imagé, "The rover" (le trimardeur, le vagabond). Trop d'expressions de marine ancienne : j'ai été paresseux.

Le livre me rappelle un très beau film, Master and Commander, qui raconte l'histoire d'un long duel entre un bateau anglais et un bateau français lors des guerres napoléoniennes. J'ai souvenir du pincement lorsque je voyais le bateau français perdre l'avantage. J'estime le godon, son humour, son flegme et ses marins, mais étant marin moi-même, je ne le porte pas dans mon cœur, aussi grotesque et irrationnel que cela puisse paraître.

Vrai : j'ai mal pour elle.



Il se trouve que j'ai dîné avec un anglais il y a quelques jours. La conversation est arrivée sur un sujet un peu délicat, le caractère blessant ou non de l'appellation "brits" - qu'on n'entend qu'aux USA et qu'on ne lit que sur les tabloïds. Il m'a confié la raison personnelle pour laquelle il trouvait cette désignation slightly offensive :
- Ce sont les anglais qui ont conquis le monde autrefois - gênés par les français je reconnais. Pas les écossais, ni les gallois ni les irlandais. Ceux-là aussi, nous les avons conquis... Alors appelons un chat un chat. Certes, lors de nos conquêtes, nous avons fait beaucoup de mal aux autres pays, nous avons été extrêmement durs, voire carrément ignobles... Mais c'est bien nous - les anglais - les principaux acteurs de l'histoire de notre nation. M'entendre appeler "brit", je ne trouve cela ni spécifique ni même exact…

En voilà un qui est aussi ridicule que moi quand il s'agit d'endosser l'histoire de son pays ! Sans doute la raison pour laquelle je l'ai trouvé sympathique !

The Rover raconte aussi une péripétie du blocus continental. Dans ce roman, pas vraiment d'identification possible. L'ancien canonnier-corsaire, rude et taiseux - je passe. Le jeune officier incertain - je suis trop vieux. Les sympathiques seconds rôles, frustres et naïfs -  seriously ? L'étrange jeune femme à la santé mentale délicate - difficile. Et sa vieille tante séductrice de curés : non, évidemment.

Quand elle frétille du cul sous sa belle robe blanche...

C'est peut-être cette distance imposée qui fait le charme du livre. Des personnages trop nets, presque caricaturaux. La force du "il était une fois..." Avec le décor solaire de la presque-île d'Hyères au début du dix-neuvième siècle. Les pierres de la falaise et le panache des marins. Une action faite de silences. Qui s'étire puis se condense dans les cinquante dernières pages du livre… mais je ne me suis jamais ennuyé.

Les souvenirs d'autres Conrad me reviennent : Lord Jim, héros qui traîne sa misérable culpabilité... Et aussi Typhon, "simple" récit halluciné d'une tempête à bord d'un vapeur dans l'océan indien.

Je n'imagine pas vraiment les femmes s'attacher à ces histoires austères, presque arides. Je crains qu'il ne faille aimer trop fort la mer pour les apprécier, et c'est rarement dans leur culture.

Je n'arrive d'ailleurs pas à comprendre ce qui me fascine tant dans les romans de Conrad, dont j'imagine bien qu'on puisse ne pas les aimer. Pas d'invention dans la forme. Une psychologie assez rudimentaire. Une intrigue simple et qui parfois se traîne. Aucun humour, aucun second degré. Alors ?

Sans doute l'odeur puissante de l'aventure - mêlée au doux parfum de l'iode qui imprègne le papier. Et le fantasme de ces poupes habillées de grandes robes blanches qui se dandinent au gré des vagues...


Presque à sec de toile, en fuite - ou peut-être à la cape, car la voile de misaine me semble porter à contre.
A voir la mer, il y a largement plus de huit Beaufort. Mer grosse, sinon énorme.