jeudi 20 juillet 2017

Le nouveau "la belle et la bête" des studios Disney : destroy !


Test : sur cette photo d'époque, dire qui est la Belle, qui est la Bête. Classer selon l'intelligence du regard.


Il paraît que le thème de la belle et la bête est transculturel, répandu aux quatre coins de l'univers. J'en ai lu ou vu quelques versions, et je considère celle de Madame de Beaumont, que me lisait ma grand-mère dans un vieux livre relié de rouge, comme la plus achevée.

Le dernier Disney ne prétend pas s'inspirer de cette version de référence - qu'il ne cite pas dans son générique. Mais il déclare sa filiation avec le dessin animé des mêmes studios Disney sorti en 1991. C'est peut-être aussi bien pour madame de Beaumont…

La version de Cocteau est appréciée des esthètes, mais je ne l'aime pas tant que cela : peut-être parce que je n'avais que douze ans quand je l'ai vue et qu'elle m'avait effrayé. Le dénouement, où l'on voit apparaître le prince alors que git à ses pieds la dépouille de la bête me dérangeait : la magie a des limites, et ce dédoublement me semblait incompréhensible. Quand j'ai revu le film à l'âge adulte, il m'a semblé sinistre limite ridicule : le carton-pâte vieillit mal. Et puis je n'aimais pas le prince, moins digne d'intérêt que la bête pathétique et effrayante - juste un bellâtre assez niais, pas de quoi grimper au rideau.

Hélas ! Je ne savais pas jusqu'à quel niveau de médiocrité Disney allait abaisser ce joli conte qui donne de l'espoir aux garçons (et sans doute aux filles) quand la puberté est ingrate. Cocteau écrivait (dans Les Enfants Terribles) : "leur jeunesse leur tenait lieu de beauté". Ça ne suffit pas toujours...

L'histoire se résume en une phrase : une jeune femme charmante à tous points de vue se trouve captive d'un homme hideux, mais découvre avec le temps les qualités de cœur du monstre et finit par s'éprendre de lui.

J'aurais mauvaise grâce de reprocher à Disney d'avoir modifié le scénario - tout le monde l'a fait. Encore eut-il fallu que les modifications apportent un plus, une tension. Malheureusement, l'introduction d'un rival n'ajoute rien, ni celle des villageois obtus. Le rival n'a aucune épaisseur, dès le départ, on comprend que c'est un "méchant", et il n'y a rien d'autre à en dire. Le combat entre lui et la bête sur les toits d'un château a été vu et revu cent mille fois. Il n'y a jamais aucun suspens. De même, l'adjonction de mascottes, d'une kyrielle de petits personnages censés être drôles en contrepoint de l'histoire principale tragique est maintenant d'une terrible banalité. S'ils sont réellement amusants et charmants, pourquoi pas. Mais là, ils sont d'une laideur repoussante.

Jusqu'aux couleurs criardes des scènes de magie, jusqu'aux effets spéciaux qui n'impressionnent pas, tout est minable, limite de l'intenable. Peut-être que des études ont été faites, qui démontrent que cette hideur est ce qui plaît aux petits enfants. Ça me donne honte pour ce que j'étais... mais je m'incline, si ça fait vendre.

L'intéressante morale du conte - laiderons et laideronnes, gardez espoir et soyez bons (et si possible intelligents), c'est ainsi que vous gagnerez votre salut - disparaît complètement dans la version Disney. Ce n'est plus qu'une histoire de bons et de méchants, sans la moindre réflexion, d'une désespérante platitude.

Tu me trouves dur ? J'ai bien remarqué que l'héroïne se distinguait par une qualité qui la rend différente des gens de son village : elle aime les livres. Ce qu'elle en fait, ce qu'elle en tire, qu'elle se mouche dedans ou se torche avec : aucune importance. D'ailleurs, rien ne dit qu'elle ne lit pas un Club des Cinq un SAS ou un titre de la collection Harlequin. Mais comme elle aime les livres, elle est spéciale, presque bizarre. Les scrutateurs du sexe auront beau jeu de hurler au sexisme. En effet, un garçon qui s'intéresse aux livres n'est pas forcément un ahuri, c'est plutôt quelqu'un d'intelligent - tout simplement. Tandis qu'une fille… tout de suite suspect !

Le choix même d'une passion pour les livres (même si l'histoire est censée se passer il y a bien plus de deux siècles) est grotesque. La morale de Disney est-elle : "si tu lis des livres, tu épouseras quelqu'un de vachement gentil ?" Ça me tue, une telle médiocrité. Aujourd'hui, il n'y a que les vieux qui lisent des livres de papier. Qu'on ne me dise pas qu'il s'agit d'éviter un anachronisme. Le film en est bourré (par exemple la marche funèbre de Chopin qui est exécutée dans le film alors qu'elle n'a été composée qu'en 1837). Le pire est qu'ils n'ont pas fait exprès.

Quand on pense aux innombrables versions qu'on aurait pu imaginer - bonnes ou mauvaises selon le traitement qui en aurait été fait - on pleure. En vrac, ce qui me passe par l'esprit, des versions délicatement psychologiques, des versions sociologiques, interrogations sur le rôle de la beauté dans la société ou dans les relations hommes-femmes, une version médicale avec George Clooney (il se dit que le modèle du conte aurait pu être une histoire vraie, la "vraie" bête étant frappée d'hirsutisme), voire une intelligente version homosexuelle - mais bon, je te l'accorde, ça aurait rajeuni Disney, mais ça aurait fait râler. J'aurais aussi aimé une version avec des protagonistes tous les deux très laids - beaucoup à dire sur une telle rencontre. Sans oublier la version psychiatrique : la Belle captive a en fait un syndrome de Stockholm et finit dans une unité de soins fermée, sous placement administratif. Zut, j'oubliais la version SF, où à la fin, la bête se transforme en Dr. Spock.

Tu vas me demander si j'ai regardé jusqu'au bout. Ben oui. J'étais dans un avion, coincé entre un étudiant pétomane et un obèse suant en marcel. Et ma liseuse oubliée ans la valise. Je n'avais pas envie de revoir pour la quatrième fois "Singing in the rain". Par parenthèse, les chorégraphies de Singing, c'est autre chose que les animations à trois balles de "la Belle et la Disneytte".

Et puis il y a la belle Emma Watson, qui semble se complaire dans les rôles de bas-bleu - tu sais bien qu'elle joue Hermione dans les Harry Potter. Elle ne repêche pas ce film insauvable, mais je suis très sensible à son charme d'intello sage.

Bref, ce film est d'une immense laideur, il est inepte et gâche un très joli conte. La version de ce prétentieux mondain de Cocteau a encore de l'eau à courir.

lundi 17 juillet 2017

J'ai (enfin) trouvé le meilleur livre d'initiation à la physique moderne !




C'est "A la poursuite des ondes gravitationnelles", de Pierre Binétruy.

Il a tout bon !

- le livre est écrit de manière parfaitement claire et compréhensible ; tout est bien expliqué ; Binétruy a le don de se mettre à la place de l'élève - du lecteur - pour gommer toute difficulté, tout grand écart logique qui rendrait la lecture difficile ; c'est néanmoins une lecture qui demande de la concentration, car Binétruy n'arrête (presque) jamais de suivre sa chaîne logique ; il faut donc parfois s'arrêter, regarder les titres des chapitres, faire le point, retrouver la "big picture" ;

- le livre est complet puisqu'il s'arrête en 2015 - juste avant qu'on ne confirme expérimentalement l'existence de ces étonnantes ondes gravitationnelles qui ont définitivement changé notre vision du monde : maintenant, tous dans la méduse !

- complet aussi parce qu'il passe toute la physique récente en revue ; non pas avec le point de vue d'un historien des sciences ou des idées, mais celui d'un maître qui veut donner une formation sans faille à son élève : à ce titre, ce livre est un monument de cohérence, il n'est jamais gratuit, jamais encyclopédique, il donne juste ce qu'il faut, mais tout ce qu'il faut ;

- je n'ai relevé aucune erreur - ce qui ne veut pas dire qu'il n'y en a pas car je ne suis pas une référence. A part ce qui est sans doute une petite faute d'inattention, tout à fait à la fin du livre, dans le glossaire - fermion à la place de boson.

Maintenant, il faut se méfier de moi : comme je l'ai déjà dit dans ce blog, à force de lire, j'ai fini par avoir une petite culture dans ce domaine, et peut-être le livre est un peu moins facile à lire que je ne semble le dire.

Le ton de Binétruy est celui de ces professeurs que nous adorions : sûr de lui, sans la séduction factice de traits d'esprit ou des plaisanteries trop nombreuses - juste parfois un bref clin d'œil. Mais l'élève est délicieusement entraîné par la discrète passion du maître. Au bout de quelques chapitres, j'ai pensé que le titre était une arnaque, je ne voyais pas venir les ondes gravitationnelles. Pas du tout ! Profondément attentif à son lecteur, Binétruy nous amène sans heurts et avec efficacité vers la fin du livre. J'avoue que j'ai eu de la peine quand j'ai vu cette fin arriver, comme la fin d'un trop bon roman. Mais je m'en fous, je vais le relire tout de suite.

Ce qui est profondément triste, c'est que Pierre Binétruy est mort de maladie en avril dernier à l'âge de 62 ans. C'est sans doute une perte pour la science, et aussi pour tous les amateurs de physique, car je n'avais jamais trouvé jusqu'à présent de livre aussi équilibré et clair.

Ma quête n'est pas achevée pour autant, la physique continue de progresser, et il reste cent domaines où mes connaissances sont vraiment minables. Mais c'est peut-être maintenant le moment pour moi de réviser le calcul infinitésimal, d'attaquer les espaces de Hilbert et les lagrangiens, bref, d'aborder la physique par la voie royale, celle des mathématiques.

Merci Pierre, honneur à toi - te voilà redevenu simple poussière d'étoile, de ces étoiles pour lesquelles, de toute évidence, tu avais de la tendresse.




dimanche 2 juillet 2017

Quelle force obscure s'est emparée de moi et m'a obligé à lire "Free will" (de Sam Harris) ?


Au Canada : un panneau pose la question d'un "motif raisonnable". Les américains sont plus concis : no loitering !

Surprise en lisant ce tout petit livre. J'y ai retrouvé ce que j'ai déjà noté plusieurs fois dans ce blog, avec beaucoup d'arguments identiques : le libre arbitre est une illusion.

Cela fait très longtemps que je m'en doute - depuis mon adolescence. C'est en lisant un livre de Gazzaniga (auquel j'ai consacré une analyse attentive - clic ici) que j'ai été définitivement convaincu. Pourtant, Gazzaniga plaide en faveur du libre arbitre. Avec des arguments qui m'ont semblé si faibles : en est-il si sûr en son for intérieur ? Il est possible qu'il adopte une attitude conforme aux attentes de la société : décréter que nous ne sommes que des pantins est très mal vu, car l'idée remet en question les notions de bien et de mal et de responsabilité pénale et autres. Mais Gazzaniga n'en pense peut-être pas moins…?

Pourtant, pas de doute : l'expérimentation montre que les décisions sont prises plusieurs millisecondes, voire plusieurs secondes avant qu'elles ne montent à la conscience. Elles ne sont donc pas prises en pleine conscience, c'est le moins qu'on puisse dire. Gazzaniga, qui est cognitiviste, le sait parfaitement.

Des raisonnements simples montrent qu'on croit connaître la cause des décisions que nous prenons, mais qu'en réalité, leurs traces se perdent derrière un rideau opaque : pourquoi ai-je réussi à résister à manger toute la tablette de chocolat aujourd'hui, alors qu'hier, j'ai succombé ? Pourquoi aujourd'hui alors que rien n'a vraiment changé ? Les justifications que l'on trouve sont des faux-semblants qui viennent en deuxième ligne… mais n'expliquent pas du tout ce qui se passe en troisième ligne, derrière le rideau noir.

Quant à dire qu'"on aurait pu faire autrement", c'est une affirmation sans aucune fondement. Faire autrement dans un monde parallèle ? Tu aimes la science-fiction, toi !... Nos coordonnées spatio-temporelles sont uniques, ce qui a existé existera de toute éternité et ce qui n'a pas existé ne peut être que le fruit de supputations absolument gratuites - bref, de notre imagination.

Harris montre aussi comme on vit mieux en prenant en compte l'inexistence du libre-arbitre. Ce n'est pas la catastrophe qu'on imagine, au contraire. Juste l'ego qui en prend un petit coup, pas grand-chose en fait. Mais on a alors une nouvelle vision du monde - absolument passionnante, et beaucoup plus relax.

J'ai de la peine à dire si le livre de Sam Harris est convainquant, puisque j'étais acquis à ses opinions dès le départ, et que je m'étais déjà formulé tous ses arguments. Je peux quand même dire qu'il n'est pas très bien écrit. Je l'ai lu dans le texte original, en anglais, et il ne semble pas qu'il y ait eu une traduction. Mais cinquante pages, c'est vite avalé : je recommande vivement… mais tu es libre, tu sais !

Ma pensée est plus compliquée que la sienne, mais je n'ai pas plus de libre-arbitre que lui.


vendredi 30 juin 2017

Le premier roman de Iegor Gran : ipso facto un bon livre ?


Non, ce n'est pas de cet ipso facto que je veux parler - aucun lien avec ces charmantes dames du rock gothique


Je ne sais pas pourquoi, mais les romans m'ennuient. Moi qui en ai lu autrefois plusieurs milliers, je n'arrive plus à m'intéresser. Il me semble qu'ils n'ont plus rien à dire - et je l'ai déjà exprimé dans ce blog : le roman fait partie des arts obsolètes (clic pour atteindre la page).

Les romans récents souvent "font du style", et c'est pénible. Sans doute parce qu'ils n'arrivent plus à innover. Tout a été raconté. Sauf bien sûr, les histoires qui font intervenir les dialogues de SMS, les voyages touristiques au bout du monde, les énigmes informatiques qui n'existaient pas il y a cinquante ans : quelle pauvreté. Le monde a changé, l'art aussi : à part ceux qui fabriquent au kilomètre la lecture des ménagères, ou celle des secrétaires épuisées dans le métro (et qui font donc œuvre d'utilité publique), les romanciers d'aujourd'hui feraient mieux de s'inscrire à l'ANPE.

Je fais exception pour Iegor Gran. Cet auteur ne raconte pas une histoire personnelle (quoi que...), il pose un regard critique sur notre monde et nous le raconte, à rebours des idées reçues. C'est un lanceur d'alerte : castigat ridendo mores.

Je viens de lire ipso facto, un excellent (petit) livre de cet auteur. Le premier publié paraît-il. J'avais déjà lu "L'écologie en bas de chez moi" et "O.N.G." (un clic sur ces titres pour atteindre les pages correspondantes). Chaque fois : une critique humoristique des excès de notre société bobo - sur l'écologie et sur la bonne conscience des militants des O.N.G.

Avec "ipso facto" on a encore droit à la critique - très gaie - de certains travers paléontologiques du monde actuel. Les administrations sont visées, mais pas seulement : partout où règne le culte de la paperasse, celui de la preuve écrite et du formalisme inutile, celui de l'exigence administrative exorbitante et dérisoire. La perte de temps et d'efficacité immense qui en découle est mise au pilori sous forme de conte - un conte au fond plutôt triste, une histoire dramatique et brutale... mais drôle. Avec une irruption du sexe extrêmement déroutante !

Tout est subtil, millimétré, parfaitement écrit, avec la simplicité des grands auteurs. Là encore, Gran fait son Molière, mais aussi son Franz Kafka et son Marcel Aymé : on entre  sans transition dans le monde de l'absurde et de l'étrange. Exercice de style difficile mais réussi : ce premier livre n'est pas un simple galop d'essai.

Je n'en dis pas plus. Lis Gran, ouvre les yeux, ris, et partage son indignation si plaisamment présentée !

Ce n'est pas non plus de cette chanson du groupe fresh dixie project - mais j'aime bien l'image



jeudi 22 juin 2017

True detective : pourquoi je ne regarderai (peut-être) pas la saison 2 de cette excellente série


Des bonnes gueules de flics américains qui auraient pu dater des années 50


True detective est une série policière classique d'excellente facture. La saison 1 (je n'ai pas vu la 2) n'est pas construite sur une série d'enquêtes comme par exemple Elementary ou NCIS. Elle est traversée par une enquête unique sur des crimes étranges, mais sans complications ni retournements spectaculaires.

L'enquête permet de visiter les inquiétants bayous de la Louisiane, avec ses cultes anciens dérivés du vaudoo. Beaux paysages sinistres... mais l'intérêt réside avant tout dans la personnalité des deux enquêteurs - l'un surtout, qui développe une philosophie pessimiste et ira en chercher les arguments jusque dans les D-branes, un chapitre assez fumeux de la théorie des cordes.

Il y a des bagarres, on boit beaucoup de bières, mais on fait aussi du travail de bureau. Ce n'est pas de la dentelle psychologique, et pourtant, les deux personnages sont bien campés, avec beaucoup de relief : ça tient bien la route, et toutes proportions gardées, c'est réaliste. Les histoires de femmes, amenées dans le contexte tranquillement machiste des vies de flics de petits bleds jouent le rôle auquel on s'attend. Les féministes bornées (est-il nécessaire de rappeler qu'elles ne le sont pas toutes ?) trouveront à redire sur cette description pourtant neutre, car purement descriptive d'un certain milieu. Quant aux psychanalystes, ils iront sans doute de leur couplet stéréotypé sur l'homosexualité inconsciente, qui comme tout ce qu'ils disent, est impossible à prouver et donc nul et non avenu.

Le contexte social de la Louisiane est évoqué, avec sa pauvreté (c'est un des états les plus pauvres des USA), et ce qui va avec, l'inceste, la prolifération de crimes sexuels, les superstitions, l'illettrisme, les paysages destroy avec les bâtiments laissés à l'abandon. Comment je sais ça ? J'ai les mêmes à la maison... dans certains coins du Nord-Pas de Calais.

Les dialogues anglais font appel à l'argot des flics, et beaucoup de personnages parlent avec un accent du sud prononcé, parfois à couper au couteau... Je recommande pourtant de voir la série en VO, utilement sous-titrée en anglais. Il faut avoir l'excellent Urban Dictionnary à portée de clic (à cette adresse). Une raison de regarder en VO, c'est la voix du flic philosophe : grave, lente, elle ajoute un énorme plus à la série.

La construction est intéressante car elle est non linéaire : on trouve à l'intérieur une enquête sur les enquêteurs, avec des retours en arrière, ou des parallèles entre une histoire racontée et ce qui s'est réellement passé. Mais sans prises de tête.

Une particularité de cette série, c'est son extension chronologique : l'enquête s'étend sur plus de vingt ans, avec de longues discontinuités. Élément essentiel pour ma conclusion...

Les acteurs qui jouent les flics ont un look très américain. Ils sont excellents. Leur vieillissement progressif au cours du temps est remarquablement mis en scène - pas simplement le maquillage (déjà bluffant), mais l'évolution du style, les options de vie de chacun - jusqu'au choix des voitures.

La fin de la série donne une closure, selon l'expression même des flics : il y a conclusion de l'enquête, mais aussi résolution des conflits psychologiques des enquêteurs eux-mêmes.

Beaucoup de temps est passé, et les héros sont arrivés au terme de leur évolution. Ils ne pourront plus resservir. Dans ces conditions, la série est terminée. Pour le réalisateur, il n'y a d'autre possibilité que de recommencer avec d'autres personnages, une autre construction sinon un autre style. C'est mission impossible.

Et c'est pourquoi je ne suis pas certain de regarder la saison 2 de True detective. Mais je t'encourage vivement à regarder la saison 1 !


mardi 20 juin 2017

Encore un livre de physique traduit de l'américain avec un nom à la c…


Tryphon Tournesol n'a jamais rencontré son contemporain, Albert Einstein : dommage...


"Trous noirs. La guerre des savants" : qui parle encore de savants aujourd'hui ? Le terme a dû tomber dans l'obsolescence à la fin des années soixante quand on a compris qu'il n'y aurait plus jamais de savants sur terre : la connaissance étant si vaste qu'aucun individu ne pouvait se l'approprier dans sa totalité.

Il a pourtant fallu que l'éditeur du livre de Susskind dénature "The black hole war" en ce titre ridicule. Les éditeurs français sont vraiment des putes : c'est systématique, ces titres qui se veulent racoleurs (et qui le sont peut-être). Je l'ai signalé à maintes reprises sur ce blog.


Ce livre ne manque pourtant pas d'intérêt.


Essayons de dire comment il est construit et ce qu'il contient :

a/ le livre raconte l'histoire d'un conflit scientifique autour d'une question introduite par S. Hawking en 1983, problème qui aurait été résolu (par l'auteur) au bout de vingt ans de travaux. J'utilise un conditionnel - tu verras pourquoi ;

b/ ce n'est pas un livre scientifique mais un livre de vulgarisation avec
- des passages qui racontent un peu l'histoire personnelle des savants en question et surtout l'ambiance entre physiciens,
- et d'autres passages, dans le dernier tiers, nettement plus abstraits.
Globalement, on trouve vraiment très peu de formules mathématiques ;

c/ la question traite d'un sujet que je n'avais jamais vraiment abordée auparavant, celle de l'information telle qu'elle est envisagée par les physicien - en l'occurrence la perte d'information dans un trou noir. Cette notion d'information est liée à l'entropie, et Susskind redéfinit l'entropie d'une manière plus moderne que ce qu'on en connait d'habitude - il faut un peu s'accrocher. La réponse à la question aboutit à une représentation holographique des trous noirs, et par extension de l'univers ; ah zut, spoiler !


Il m'est difficile de dire à quel point ce livre est compréhensible par tous.

 

D'abord parce qu'à force de lire des livres de ce type, je finis par connaître un peu le sujet, et certaines explications ne me sont plus nécessaires, je relie les pointillés. J'ai quand même un gros doute. En effet, les deux premiers tiers du livre apportent de manière très fine et compréhensible des explications préparant ce qui est le sujet du livre, la question de la perte de l'information dans les trous noir. A ce titre, Susskind est un excellent pédagogue. On trouve même une explication des marées comme je n'en avais jamais lue - et bien meilleure.

Mais… il s'agit d'un livre de physique théorique et non d'un livre de physique "avérée", appuyée sur des expérimentations. On y trouve bon nombre d'expériences de pensée, mais pas de véritables expérimentations. J'ai donc peine à tracer la limite entre ce qui est certain, et ce qui est possible. Après avoir terminé le bouquin, j'ai le sentiment que le problème était un devoir de math, que Susskind a réussi à traiter jusqu'à la fameuse cinquième question - mais est-on encore dans la réalité ?

Par ailleurs, il se trouve que Susskind est un théoricien des cordes. Il a clairement conscience des critiques qui sont faites à cette théorie considérée à l'extrême comme non-scientifique (malgré les superbes démonstrations mathématiques) pour une raison simple : elle n'est pas réfutable. Or, tout ce qui n'est pas réfutable - l'existence de Dieu, ma préférence pour les Sneakers par rapport aux Mars, etc. - ne peut faire partie de la science par définition.

Je dois dire que son plaidoyer, malgré quelques arguments intéressants, ne m'a pas convaincu. Je n'ai jamais réussi à reprendre pied sur des certitudes observationnelles, et je me demande si tout ce que j'ai lu dans le dernier tiers du livre n'est pas gratuit. Malaise.


Petit malaise aussi quand Susskind parle de Hawking.

 

Tu te rappelles forcément : Hawking est ce physicien atteint d'une maladie dégénérative neurologique gravissime qui ne se déplace qu'en chaise roulante, qui ne peut plus parler, etc. Ok. J'ai déjà critiqué un de ses livres sur ce blog - avec d'ailleurs une conclusion défavorable. Mais Hawking, c'est une icône médiatique, et ce d'autant plus qu'il a montré un courage exceptionnel au cours de sa maladie. Pas une raison pour considérer qu'il a raison sur tout, que c'est un saint. Mais Susskind dit à un moment qu'Hawking "n'a pas compris". Et pourquoi n'a-t-il pas compris ? Parce qu'à 56 ans, il n'était plus au faite de ses capacités intellectuelles. A cause de sa maladie. Sans doute vrai - vrai d'ailleurs de tous les physiciens, y compris d'Einstein qui était la risée de ses collègues sur la fin de sa vie car il refusait de cautionner le fonctionnement probabiliste du monde quantique. Mais que Susskind parle comme ça de son adversaire scientifique, cela ne m'a pas semblé élégant. Et tous les éloges qu'il déverse à la fin du livre sur Hawking (dont je n'ai personnellement rien à foutre) ne réparent pas ce manque de tact.


Je tiens pourtant à terminer sur une note positive.

 

...et j'encourage la lecture de ce bouquin en dépit des réserves que j'ai émises, et même si ce n'est pas un livre "d'initiation". D'abord, il est vraiment instructif car il aborde sous l'angle physique et non cosmologique un sujet que les livres de vulgarisation ne traitent que rarement et de manière superficielle - les trous noirs. Ensuite, il est bien fait et intéressant. Est-il clair ? Je n'arrive pas à me prononcer. Comme je l'ai dit, les deux premiers tiers sont limpides. Le dernier tiers me semble si spéculatif que je ne sais pas quoi dire. Autant on peut imager des résultats expérimentaux, autant il est difficile de "traduire" un raisonnement mathématique et d'en donner les articulations. Que faire ? En lire les deux premiers tiers avec la plus grande attention... La suite est plus touristique, l'armature logique manque un peu, tu auras peut-être l'impression d'être suspendu au dessus du sol...

L'avantage et l'inconvénient de ce bouquin, c'est qu'il donne la parole à un théoricien des cordes. Inconvénient, car la théorie semble clairement en perte de vitesse - alors à quoi bon ? Avantage, car en France, on entend plus volontiers les tenants de la gravité quantique à boucle que les cordistes : il est bon d'entendre toutes les cloches ! Les cordes n'ont peut-être pas dit leur dernier mot.

Je n'ai pas lu la version anglaise, mais pour une fois, la traduction m'a semblé bonne - le traducteur s'autorisant même quelques notes pertinentes au fil du récit.

Pour conclure, je dirais que Susskind est un mec splendidement intelligent, mais sans doute un drôle de pistolet. C'est ce que j'ai ressenti en lisant son bouquin. Et toi ?

dimanche 18 juin 2017

Parks and recreation : histoire d'un vol plané dans une fosse en construction


Une série familiale n'est pas forcément mauvaise...


On m'avait dit du bien de Parks and Recreation. J'étais d'autant mieux disposé que cette série est faite par ceux qui ont réalisé "The office", une série qui raconte la vie quotidienne d'une succursale de vente de matériel de bureau que j'avais adorée.

On y retrouve la signature des auteurs : les épisodes sont filmés comme s'il s'agissait de reportages amateurs, les plans et travellings sont délibérément mal soignés, et régulièrement les acteurs fixent la caméra (ce qu'on te dit de ne jamais faire quand tu fais de la figuration). Inversement, la caméra fixe les personnages et récupère leurs réactions off - comme si ça devait être coupé au montage. Le résultat est original et très drôle.

Le thème est la vie quotidienne de la petite administration des parcs et jardins d'une petite ville de l'Indiana - un état agricole qui est tout sauf touristique et représente l'Amérique profonde.

Alors que "The office" raconte presque équitablement l'histoire de tout un groupe de personnes, Parks cible avant tout la responsable de l'administration, Leslie Nope, qui est un genre de gourdasse gaffeuse, morale et bienveillante, idéaliste et bosseuse, célibataire un peu coincée qui rêverait de se faire sauter par les gentils garçons qu'elle rencontre... et que l'échec peut rendre un peu aigre.

Les autres personnages de l'administration sont tout aussi intéressants et drôles - on les a tous rencontrés. Les deux premières saisons sont donc burlesques, les personnages interagissent de manière suffisamment désynchronisées pour qu'on soit plié de rire, avec situations awkward en cascades.

La description du fonctionnement administratif d'une petite ville américaine ne manque pas d'intérêt pour un français. On est forcé d'établir certains parallèles...

Parfait. Mais… au cours de la troisième saison, les choses changent progressivement. Leslie est de moins en moins une gourdasse, elle réussit systématiquement ce qu'elle entreprend, elle quitte son habit de looser pour devenir brillante. Les valeurs morales triomphent systématiquement, les cyniques sont des philanthropes qui se dissimulent, les nuls ont des talents cachés et les méchants sont toujours punis. Leslie finit par rencontrer l'âme sœur et file le parfait amour. Un autre couple se forme dans l'administration, couple improbable sans grand intérêt. Bref, ça devient complètement chiant.

On aurait pu imaginer sauver la série de la répétition en faisant évoluer l'un des dix personnages (dix, quand même...). En pratique, c'est impossible : on ne peut pas transformer des archétypes sans leur faire perdre leur intérêt.

Je t'encourage pourtant à regarder les premières saisons. Elles racontent le combat de Leslie pour faire reboucher un chantier abandonné au stade des fondations afin de le transformer en parc. C'est une réussite. Le problème, c'est qu'en cours de route, la série tombe dans le trou et se casse les pattes.