dimanche 13 août 2017

Philosophie et physique : inutile de vouloir paraître intelligent, Aurélien Barrau…



…car nous savons que tu l'es !

J'ai hésité à faire un compte-rendu du livre d'Aurélien Barrau, Quelques éléments de physique et de philosophie des multivers. Pour deux raisons :

a/ d'abord parce que je ne l'ai lu qu'une seule fois, et pas avec toute l'attention qu'il aurait fallu. J'accepte donc par avance toutes les critiques de légèreté et d'inexactitude qui me seront faites.

b/ ensuite, parce que ce n'est pas un livre de physique même si la physique y est centrale : c'est un livre d'épistémologie et de philosophie, et la philosophie me donne des boutons.

C'est pourtant un très grand plaisir de voir la philosophie reprise en main - dans les domaines qui l'impliquent - par quelqu'un qui connaît l'état de la science quand il parle d'infini, d'univers, de hasard ou de temps.

Je suis un peu moins chaud quand je lis - une fois de plus - que les grecs ont tout inventé. Loin de moi l'idée de dénigrer la superbe culture grecque. Mais le sport consistant à rechercher tout ce qu'ils ont pu dire de prémonitoire tout en laissant de côté les innombrables et nécessaires bêtises qu'ils ont écrites m'agace. Ils ont fait très fort, je le reconnais volontiers, mais ils vivaient avec leur temps. Il n'y a pas eu de miracle, il ne pouvait pas y en avoir.

L'autre problème, c'est que Barrau est pollué par le beau parler de la philosophie contemporaine. Parfois verbeux, alors qu'il est ailleurs capable de la plus grande clarté. Avec ce style elliptique qui a des prétentions d'élégance. Trop content d'utiliser des termes peu usités - d'ailleurs sans les définir. Ou bien d'en utiliser d'autres, éculés, maintenant ridicules ("un réel pluriel"). Ou encore précieux ("mondes diaprés") qui ne veulent plus dire grand chose. Et de fondre dans une même phrase les références à plusieurs auteurs - ça fait tellement Kultur ! Et de jouer sur les mots - on échappe à la psychanalyse et à Lacan de justesse (je-de-mots ou jeu-de-mondes) !

Trop content tout simplement de jouer l'ouverture : il y a des ponts, il ne faut pas mettre de limites, on est dans un monde de correspondances, il ne faut pas figer les choses… Et par exemple de renvoyer dos à dos les relativistes en sciences et les néo-positivistes (cf. Hubert Krivine, De l’atome imaginé à l’atome découvert - Contre le relativisme). Désolé, mais c'est trop plon-plon et surtout, ça sent le racolage œcuménique. Et puis, franchement, tu miserais combien sur l'héritage du dodécaphonisme et son impact sur les jeunes générations ? Seriously…?

Quant à la physique, elle apparaît par fragments et références sans jamais être expliquée ou contextualisée, et il faut déjà bien connaître la chanson pour suivre. Là, je ne critique pas. Je me contente de dire que ce n'est pas du tout un livre de néophyte.

Honnêtement, il y a énormément de choses que je n'ai pas comprises, sans doute bien plus que la moitié. Nettement plus dans la partie purement philosophique que dans la réflexion sur la méthodologie de la science. Dans cette partie, j'ai pêché plusieurs discussions très intéressantes. Par exemple un inventaire des manières dont on peut arriver - par la physique - à l'hypothèse de multivers. Tu te rappelles ce que c'est, le multivers ? L'idée qu'il n'y ait pas qu'un seul univers, mais plusieurs… ou une infinité. Un univers se définissant par un jeu de constantes physiques et le fait qu'il soit pour l'observateur la totalité de ce qu'il pourrait observer (attention, je n'ai pas dit la totalité de ce qu'il peut observer). Cet observateur ne pouvant accéder par définition à un autre univers.

Beaucoup aimé aussi la critique de Karl Popper. Tu sais, c'est la référence classique qui permet(tait) de distinguer ce qui est scientifique de ce qui ne l'est pas, la réfutabilité : ce qui ne peut pas donner lieu à examen et démonstration contradictoire n'est pas scientifique. Ainsi, l'idée de dieu n'est pas scientifique puisqu'on ne peut pas démontrer qu'il n'existe pas.

Tout ça pour argumenter un plaidoyer intéressant et vigoureux en faveur de l'hypothèse du multivers - disant à la fois qu'il obéit au critère de Popper et que ce critère n'est pas valide, ce qui n'est pas contradictoire malgré les apparences. Car on peut prendre la pilule ET s'abstenir de niquer pour ne pas avoir d'enfant… Mais pour moi, son argument le plus recevable est ailleurs. Pour être considérée comme valable et explicative, il rappelle qu'il n'est pas nécessaire de tester toutes les conséquences d'une théorie (heureusement !) Ainsi, le multivers étant une résultante secondaire, presque latérale de certaines théories, il n'est pas nécessaire de démontrer son existence si déjà par ailleurs, dans des domaines où les vérifications sont possibles on peut trouver de bons arguments pour soutenir ces théories (et que ces théories impliquent le multivers).

Bref, il semble qu'il y a du bon et du mauvais dans ce livre. Vaut-il l'effort que j'ai fait ? Je n'en sais rien. Je ne jouais pas dans la cour où j'aurais dû jouer. Même si un tel livre m'en apprend plus que cent livres de philosophes "purs" et ignorants des sciences.

Je suis renvoyé à mon manque de puissance intellectuelle, et cela me rend triste. La critique que j'ai faite du style de Barrau : je me demande si je ne suis pas le sot qui regarde le doigt quand le sage montre la lune. En fait oui, j'avoue mon incompétence, mon incapacité à rendre compte de ce livre, je n'avais pas assez de billes, je suis petits bras…




PS : peut-être important de noter que ce livre - auquel Barrau se réfère toujours comme un "mémoire" - est disponible gratuitement sur son site. J'ai cru comprendre qu'il avait publié un livre (payant) sur le même sujet, qui serait d'un abord beaucoup plus facile. Je n'y ai pas encore eu accès. Il serait intéressant de connaître le rapport de l'un avec l'autre. Celui que j'ai lu serait-il un refus de l'éditeur ? Ou bien la version beta d'un autre - ce qui lui donnerait des excuses… et inciterait à féliciter Barrau pour cette transparence.

vendredi 11 août 2017

Narcos : le contrepoint de Breaking Bad


Le comédien à l'air triste qui joue Pablo Escobar...
Il est troublant que les deux séries américaines que je place au panthéon soient deux histoires de trafic de drogue. Qui se complètent parfaitement.

Je viens de terminer Narcos. L'histoire de Pablo Escobar et des cartels de Medellin. Les mots me manquent. Tout y est excellent, jusqu'à la musique lancinante de l'intro. Les constructions, les personnages, les histoires, la façon dont la vérité est romancée, la manière de filmer (et de mélanger des documents d'époque avec les séquences de la série), la morale (très discrète), l'humanité qui apparaît (parfois), l'hispanité… non, il faut que j'arrête les compliments.

Et peu importe que l'histoire que raconte la série ne soit pas l'Histoire vraie, comme l'assure le fils du trafiquant. L'essentiel est le plaisir du spectateur.

Et puis quand même, une critique. Le personnage (central) de Pablo Escobar est joué par un acteur qui arbore en permanence une expression de tristesse que ne semble pas avoir le vrai Escobar - si j'en crois les photos sur internet. Il semble porter un "douloureux secret", une lassitude confinant au taedium vitae. C'est un choix de la production, de toute évidence, pour donner de l'humanité au personnage sanguinaire. Je pense néanmoins qu'un comédien aux traits plus cyniques aurait tout aussi bien fait l'affaire.

Reste que Narcos est une série exceptionnelle. Oui, une série d'action, de suspens où on entend beaucoup de coups de feu et où on voit beaucoup de sang et de morts. On peut ne pas aimer. Mais si on aime ce genre, il n'y a pas mieux. La production s'offre même le luxe de ralentir le rythme sur les deux derniers épisodes… juste pour faire durer le plaisir, retarder la fin. Quelle maestria !
Le vrai... qui me semble nettement plus sinistre !


La comète qui avait de la barbe (A la rencontre des comètes, Lequeux et Encrenaz)





- Tu sais que l'eau des océans, elle ne vient pas de chez nous. C'est une immigrée. Je ne pense pas qu'elle ait pris un bateau pour venir. Quoique, dans un sens… En tout cas, elle s'est installée, et plus question de repartir. Elle est d'ailleurs parfaitement intégrée, à ce qu'il paraît...

Autrefois, quand la terre s'est constituée, elle contenait un peu d'eau. Un peu seulement. Et aujourd'hui, elle en est couverte. Il a bien fallu que quelqu'un l'asperge. Mais on ne sait toujours pas qui est le coupable. La seule chose dont on est certain, c'est qu'au départ, les océans n'étaient pas là. C'est clair, on s'est fait inonder. Et là, sûr, ce n'est pas le voisin du dessus.

L'hypothèse de comètes-arroseuses est à la mode. Mais pour l'instant, on n'a que des suspects. En effet, on peut caractériser notre eau à l'aide du rapport hydrogène / deutérium (un isotope de l'hydrogène), mais on n'arrive pas à trouver qui dans l'espace a exactement ce même rapport H/D - ce qui nous permettrait d'identifier le coupable avec certitude.

L'origine de l'eau sur terre est un des nombreux problèmes auquel l'étude des comètes peut apporter des réponses. On se demande aussi si la vie sur terre ne s'est pas créée à partir de briquettes chimiques apportées par les comètes. Du matos d'importation... On serait vraiment des métèques, alors !

Mais au fait, tu sais d'où sortent les comètes ? Il semble qu'il y ait deux garages à comètes aux confins de notre système solaire, la première à gauche après Neptune. Elles viennent frimer autour du soleil, elles virent un genou à terre en faisant des étincelles et elles se cassent. Parfois pour toujours. C'est follement romantique.

Tiens, une autre question : les comètes, elles gardent leurs cheveux toute la vie ?  Pas vraiment. D'abord, périodiquement - quand elles s'éloignent du soleil - elles perdent leurs cheveux. Mais ça repousse quand elles reviennent près de lui. A la longue, les comètes font comme moi : plus elles vieillissent, moins elles ont de cheveux.

Tout cela est drôle et instructif. Je l'ai lu dans un sympathique petit livre, A la rencontre des comètes, signé Lequeux et Encrenaz. Je ne dirai pas que ce sont les meilleurs vulgarisateurs du monde, mais leur prose est très facile à lire. La seule chose qu'il est mieux de connaître - et encore - c'est l'effet Doppler-Fizeau et le principe du spectromètre. Il suffit d'aller sur Wiki si on n'est pas trop sûr.

A priori, les comètes, ce n'est pas mon truc, mais je ne me suis pas du tout ennuyé, pas eu le temps. Et puis le bouquin est rempli de belles et nombreuses illustrations.

Il est paru en 2015 - et il a donc pu décrire l'atterrissage de Philae sur une petite comète de rien qui se baladait à cinq cent millions de kilomètres de l'endroit où il a été construit par nos petites mains - notamment en France. Atterrir à cinq cent millions de kilomètres de la maison ! Tu te rends compte ! En fait, c'est vachement émouvant…



jeudi 20 juillet 2017

Le nouveau "la belle et la bête" des studios Disney : destroy !


Test : sur cette photo d'époque, dire qui est la Belle, qui est la Bête. Classer selon l'intelligence du regard.


Il paraît que le thème de la belle et la bête est transculturel, répandu aux quatre coins de l'univers. J'en ai lu ou vu quelques versions, et je considère celle de Madame de Beaumont, que me lisait ma grand-mère dans un vieux livre relié de rouge, comme la plus achevée.

Le dernier Disney ne prétend pas s'inspirer de cette version de référence - qu'il ne cite pas dans son générique. Mais il déclare sa filiation avec le dessin animé des mêmes studios Disney sorti en 1991. C'est peut-être aussi bien pour madame de Beaumont…

La version de Cocteau est appréciée des esthètes, mais je ne l'aime pas tant que cela : peut-être parce que je n'avais que douze ans quand je l'ai vue et qu'elle m'avait effrayé. Le dénouement, où l'on voit apparaître le prince alors que git à ses pieds la dépouille de la bête me dérangeait : la magie a des limites, et ce dédoublement me semblait incompréhensible. Quand j'ai revu le film à l'âge adulte, il m'a semblé sinistre limite ridicule : le carton-pâte vieillit mal. Et puis je n'aimais pas le prince, moins digne d'intérêt que la bête pathétique et effrayante - juste un bellâtre assez niais, pas de quoi grimper au rideau.

Hélas ! Je ne savais pas jusqu'à quel niveau de médiocrité Disney allait abaisser ce joli conte qui donne de l'espoir aux garçons (et sans doute aux filles) quand la puberté est ingrate. Cocteau écrivait (dans Les Enfants Terribles) : "leur jeunesse leur tenait lieu de beauté". Ça ne suffit pas toujours...

L'histoire se résume en une phrase : une jeune femme charmante à tous points de vue se trouve captive d'un homme hideux, mais découvre avec le temps les qualités de cœur du monstre et finit par s'éprendre de lui.

J'aurais mauvaise grâce de reprocher à Disney d'avoir modifié le scénario - tout le monde l'a fait. Encore eut-il fallu que les modifications apportent un plus, une tension. Malheureusement, l'introduction d'un rival n'ajoute rien, ni celle des villageois obtus. Le rival n'a aucune épaisseur, dès le départ, on comprend que c'est un "méchant", et il n'y a rien d'autre à en dire. Le combat entre lui et la bête sur les toits d'un château a été vu et revu cent mille fois. Il n'y a jamais aucun suspens. De même, l'adjonction de mascottes, d'une kyrielle de petits personnages censés être drôles en contrepoint de l'histoire principale tragique est maintenant d'une terrible banalité. S'ils sont réellement amusants et charmants, pourquoi pas. Mais là, ils sont d'une laideur repoussante.

Jusqu'aux couleurs criardes des scènes de magie, jusqu'aux effets spéciaux qui n'impressionnent pas, tout est minable, limite de l'intenable. Peut-être que des études ont été faites, qui démontrent que cette hideur est ce qui plaît aux petits enfants. Ça me donne honte pour ce que j'étais... mais je m'incline, si ça fait vendre.

L'intéressante morale du conte - laiderons et laideronnes, gardez espoir et soyez bons (et si possible intelligents), c'est ainsi que vous gagnerez votre salut - disparaît complètement dans la version Disney. Ce n'est plus qu'une histoire de bons et de méchants, sans la moindre réflexion, d'une désespérante platitude.

Tu me trouves dur ? J'ai bien remarqué que l'héroïne se distinguait par une qualité qui la rend différente des gens de son village : elle aime les livres. Ce qu'elle en fait, ce qu'elle en tire, qu'elle se mouche dedans ou se torche avec : aucune importance. D'ailleurs, rien ne dit qu'elle ne lit pas un Club des Cinq un SAS ou un titre de la collection Harlequin. Mais comme elle aime les livres, elle est spéciale, presque bizarre. Les scrutateurs du sexe auront beau jeu de hurler au sexisme. En effet, un garçon qui s'intéresse aux livres n'est pas forcément un ahuri, c'est plutôt quelqu'un d'intelligent - tout simplement. Tandis qu'une fille… tout de suite suspect !

Le choix même d'une passion pour les livres (même si l'histoire est censée se passer il y a bien plus de deux siècles) est grotesque. La morale de Disney est-elle : "si tu lis des livres, tu épouseras quelqu'un de vachement gentil ?" Ça me tue, une telle médiocrité. Aujourd'hui, il n'y a que les vieux qui lisent des livres de papier. Qu'on ne me dise pas qu'il s'agit d'éviter un anachronisme. Le film en est bourré (par exemple la marche funèbre de Chopin qui est exécutée dans le film alors qu'elle n'a été composée qu'en 1837). Le pire est qu'ils n'ont pas fait exprès.

Quand on pense aux innombrables versions qu'on aurait pu imaginer - bonnes ou mauvaises selon le traitement qui en aurait été fait - on pleure. En vrac, ce qui me passe par l'esprit, des versions délicatement psychologiques, des versions sociologiques, interrogations sur le rôle de la beauté dans la société ou dans les relations hommes-femmes, une version médicale avec George Clooney (il se dit que le modèle du conte aurait pu être une histoire vraie, la "vraie" bête étant frappée d'hirsutisme), voire une intelligente version homosexuelle - mais bon, je te l'accorde, ça aurait rajeuni Disney, mais ça aurait fait râler. J'aurais aussi aimé une version avec des protagonistes tous les deux très laids - beaucoup à dire sur une telle rencontre. Sans oublier la version psychiatrique : la Belle captive a en fait un syndrome de Stockholm et finit dans une unité de soins fermée, sous placement administratif. Zut, j'oubliais la version SF, où à la fin, la bête se transforme en Dr. Spock.

Tu vas me demander si j'ai regardé jusqu'au bout. Ben oui. J'étais dans un avion, coincé entre un étudiant pétomane et un obèse suant en marcel. Et ma liseuse oubliée ans la valise. Je n'avais pas envie de revoir pour la quatrième fois "Singing in the rain". Par parenthèse, les chorégraphies de Singing, c'est autre chose que les animations à trois balles de "la Belle et la Disneytte".

Et puis il y a la belle Emma Watson, qui semble se complaire dans les rôles de bas-bleu - tu sais bien qu'elle joue Hermione dans les Harry Potter. Elle ne repêche pas ce film insauvable, mais je suis très sensible à son charme d'intello sage.

Bref, ce film est d'une immense laideur, il est inepte et gâche un très joli conte. La version de ce prétentieux mondain de Cocteau a encore de l'eau à courir.

lundi 17 juillet 2017

J'ai (enfin) trouvé le meilleur livre d'initiation à la physique moderne !




C'est "A la poursuite des ondes gravitationnelles", de Pierre Binétruy.

Il a tout bon !

- le livre est écrit de manière parfaitement claire et compréhensible ; tout est bien expliqué ; Binétruy a le don de se mettre à la place de l'élève - du lecteur - pour gommer toute difficulté, tout grand écart logique qui rendrait la lecture difficile ; c'est néanmoins une lecture qui demande de la concentration, car Binétruy n'arrête (presque) jamais de suivre sa chaîne logique ; il faut donc parfois s'arrêter, regarder les titres des chapitres, faire le point, retrouver la "big picture" ;

- le livre est complet puisqu'il s'arrête en 2015 - juste avant qu'on ne confirme expérimentalement l'existence de ces étonnantes ondes gravitationnelles qui ont définitivement changé notre vision du monde : maintenant, tous dans la méduse !

- complet aussi parce qu'il passe toute la physique récente en revue ; non pas avec le point de vue d'un historien des sciences ou des idées, mais celui d'un maître qui veut donner une formation sans faille à son élève : à ce titre, ce livre est un monument de cohérence, il n'est jamais gratuit, jamais encyclopédique, il donne juste ce qu'il faut, mais tout ce qu'il faut ;

- je n'ai relevé aucune erreur - ce qui ne veut pas dire qu'il n'y en a pas car je ne suis pas une référence. A part ce qui est sans doute une petite faute d'inattention, tout à fait à la fin du livre, dans le glossaire - fermion à la place de boson.

Maintenant, il faut se méfier de moi : comme je l'ai déjà dit dans ce blog, à force de lire, j'ai fini par avoir une petite culture dans ce domaine, et peut-être le livre est un peu moins facile à lire que je ne semble le dire.

Le ton de Binétruy est celui de ces professeurs que nous adorions : sûr de lui, sans la séduction factice de traits d'esprit ou des plaisanteries trop nombreuses - juste parfois un bref clin d'œil. Mais l'élève est délicieusement entraîné par la discrète passion du maître. Au bout de quelques chapitres, j'ai pensé que le titre était une arnaque, je ne voyais pas venir les ondes gravitationnelles. Pas du tout ! Profondément attentif à son lecteur, Binétruy nous amène sans heurts et avec efficacité vers la fin du livre. J'avoue que j'ai eu de la peine quand j'ai vu cette fin arriver, comme la fin d'un trop bon roman. Mais je m'en fous, je vais le relire tout de suite.

Ce qui est profondément triste, c'est que Pierre Binétruy est mort de maladie en avril dernier à l'âge de 62 ans. C'est sans doute une perte pour la science, et aussi pour tous les amateurs de physique, car je n'avais jamais trouvé jusqu'à présent de livre aussi équilibré et clair.

Ma quête n'est pas achevée pour autant, la physique continue de progresser, et il reste cent domaines où mes connaissances sont vraiment minables. Mais c'est peut-être maintenant le moment pour moi de réviser le calcul infinitésimal, d'attaquer les espaces de Hilbert et les lagrangiens, bref, d'aborder la physique par la voie royale, celle des mathématiques.

Merci Pierre, honneur à toi - te voilà redevenu simple poussière d'étoile, de ces étoiles pour lesquelles, de toute évidence, tu avais de la tendresse.




dimanche 2 juillet 2017

Quelle force obscure s'est emparée de moi et m'a obligé à lire "Free will" (de Sam Harris) ?


Au Canada : un panneau pose la question d'un "motif raisonnable". Les américains sont plus concis : no loitering !

Surprise en lisant ce tout petit livre. J'y ai retrouvé ce que j'ai déjà noté plusieurs fois dans ce blog, avec beaucoup d'arguments identiques : le libre arbitre est une illusion.

Cela fait très longtemps que je m'en doute - depuis mon adolescence. C'est en lisant un livre de Gazzaniga (auquel j'ai consacré une analyse attentive - clic ici) que j'ai été définitivement convaincu. Pourtant, Gazzaniga plaide en faveur du libre arbitre. Avec des arguments qui m'ont semblé si faibles : en est-il si sûr en son for intérieur ? Il est possible qu'il adopte une attitude conforme aux attentes de la société : décréter que nous ne sommes que des pantins est très mal vu, car l'idée remet en question les notions de bien et de mal et de responsabilité pénale et autres. Mais Gazzaniga n'en pense peut-être pas moins…?

Pourtant, pas de doute : l'expérimentation montre que les décisions sont prises plusieurs millisecondes, voire plusieurs secondes avant qu'elles ne montent à la conscience. Elles ne sont donc pas prises en pleine conscience, c'est le moins qu'on puisse dire. Gazzaniga, qui est cognitiviste, le sait parfaitement.

Des raisonnements simples montrent qu'on croit connaître la cause des décisions que nous prenons, mais qu'en réalité, leurs traces se perdent derrière un rideau opaque : pourquoi ai-je réussi à résister à manger toute la tablette de chocolat aujourd'hui, alors qu'hier, j'ai succombé ? Pourquoi aujourd'hui alors que rien n'a vraiment changé ? Les justifications que l'on trouve sont des faux-semblants qui viennent en deuxième ligne… mais n'expliquent pas du tout ce qui se passe en troisième ligne, derrière le rideau noir.

Quant à dire qu'"on aurait pu faire autrement", c'est une affirmation sans aucune fondement. Faire autrement dans un monde parallèle ? Tu aimes la science-fiction, toi !... Nos coordonnées spatio-temporelles sont uniques, ce qui a existé existera de toute éternité et ce qui n'a pas existé ne peut être que le fruit de supputations absolument gratuites - bref, de notre imagination.

Harris montre aussi comme on vit mieux en prenant en compte l'inexistence du libre-arbitre. Ce n'est pas la catastrophe qu'on imagine, au contraire. Juste l'ego qui en prend un petit coup, pas grand-chose en fait. Mais on a alors une nouvelle vision du monde - absolument passionnante, et beaucoup plus relax.

J'ai de la peine à dire si le livre de Sam Harris est convainquant, puisque j'étais acquis à ses opinions dès le départ, et que je m'étais déjà formulé tous ses arguments. Je peux quand même dire qu'il n'est pas très bien écrit. Je l'ai lu dans le texte original, en anglais, et il ne semble pas qu'il y ait eu une traduction. Mais cinquante pages, c'est vite avalé : je recommande vivement… mais tu es libre, tu sais !

Ma pensée est plus compliquée que la sienne, mais je n'ai pas plus de libre-arbitre que lui.


vendredi 30 juin 2017

Le premier roman de Iegor Gran : ipso facto un bon livre ?


Non, ce n'est pas de cet ipso facto que je veux parler - aucun lien avec ces charmantes dames du rock gothique


Je ne sais pas pourquoi, mais les romans m'ennuient. Moi qui en ai lu autrefois plusieurs milliers, je n'arrive plus à m'intéresser. Il me semble qu'ils n'ont plus rien à dire - et je l'ai déjà exprimé dans ce blog : le roman fait partie des arts obsolètes (clic pour atteindre la page).

Les romans récents souvent "font du style", et c'est pénible. Sans doute parce qu'ils n'arrivent plus à innover. Tout a été raconté. Sauf bien sûr, les histoires qui font intervenir les dialogues de SMS, les voyages touristiques au bout du monde, les énigmes informatiques qui n'existaient pas il y a cinquante ans : quelle pauvreté. Le monde a changé, l'art aussi : à part ceux qui fabriquent au kilomètre la lecture des ménagères, ou celle des secrétaires épuisées dans le métro (et qui font donc œuvre d'utilité publique), les romanciers d'aujourd'hui feraient mieux de s'inscrire à l'ANPE.

Je fais exception pour Iegor Gran. Cet auteur ne raconte pas une histoire personnelle (quoi que...), il pose un regard critique sur notre monde et nous le raconte, à rebours des idées reçues. C'est un lanceur d'alerte : castigat ridendo mores.

Je viens de lire ipso facto, un excellent (petit) livre de cet auteur. Le premier publié paraît-il. J'avais déjà lu "L'écologie en bas de chez moi" et "O.N.G." (un clic sur ces titres pour atteindre les pages correspondantes). Chaque fois : une critique humoristique des excès de notre société bobo - sur l'écologie et sur la bonne conscience des militants des O.N.G.

Avec "ipso facto" on a encore droit à la critique - très gaie - de certains travers paléontologiques du monde actuel. Les administrations sont visées, mais pas seulement : partout où règne le culte de la paperasse, celui de la preuve écrite et du formalisme inutile, celui de l'exigence administrative exorbitante et dérisoire. La perte de temps et d'efficacité immense qui en découle est mise au pilori sous forme de conte - un conte au fond plutôt triste, une histoire dramatique et brutale... mais drôle. Avec une irruption du sexe extrêmement déroutante !

Tout est subtil, millimétré, parfaitement écrit, avec la simplicité des grands auteurs. Là encore, Gran fait son Molière, mais aussi son Franz Kafka et son Marcel Aymé : on entre  sans transition dans le monde de l'absurde et de l'étrange. Exercice de style difficile mais réussi : ce premier livre n'est pas un simple galop d'essai.

Je n'en dis pas plus. Lis Gran, ouvre les yeux, ris, et partage son indignation si plaisamment présentée !

Ce n'est pas non plus de cette chanson du groupe fresh dixie project - mais j'aime bien l'image