dimanche 10 janvier 2016

La théorie du complot (Gazzaniga II)


Une théorie du complot est l'affirmation d'une explication généralement étayée par un mélange de d'éléments de vérité, de preuves douteuses et d'assertions gratuites pour donner un sens à un évènement.

Le complotomane se donne généralement un rôle qu'il pense prestigieux, parce qu'il sait. Aussi parce qu'il apporte aux autres l'information. Et encore parce qu'il apparaît comme celui qui a réfléchi plus loin, et qu'il est donc plus intelligent.

On voit donc qu'on a tout intérêt à être complotomane.

Il y a un autre intérêt à la complotomanie : c'est de faire avancer ses propres idées à travers les explications fournies. Ainsi, l'antisémite pousse ses billes quand il explique que l'attaque de Charlie a été organisée par le Mossad.

J'ai souvent pensé qu'il fallait être un peu con pour être complotomane. C'est une erreur. D'abord, pour ceux qui ont intérêt à présenter le complot comme explication, il y a simplement du cynisme et de la manipulation. Mais même en mettant de côté ce groupe, il n'est pas nécessaire d'être abruti pour être tenant d'une théorie du complot. Je connais un honorable professeur de Droit qui m'a autrefois entraîné sur des pistes douteuses, dans un domaine où je n'avais aucune compétence pour être critique. A ma décharge, je pense qu'il y a complot et complot, certains plus subtils que d'autres.

Pour être complotomane, il me semble qu'il ne faut pas avoir eu de formation scientifique - la prudence dans l'affirmation est la caractéristique de la Science, et à ce titre, elle est antinomique avec toute théorie du complot.

Surtout, il faut avoir un grand besoin de s'affirmer devant les autres, besoin qui va de pair avec le sentiment qu'on n'est pas reconnu à sa juste valeur.

Hormis les cas où il avance sa théorie pour des raisons de pur cynisme, le complotomane croit en ce qu'il avance. On rencontre assez souvent ces gens, qui sont d'un contact désagréable, car aucun échange n'est possible avec eux, ils ont forcément raison. Est-ce que ce sont des paranoïaques pour autant ? Non, même si l'on peut dire qu'ils ont un délire "en secteur" sur un secteur très restreint. Mais c'est un trait commun à tant de gens qu'il n'est pas significatif.

En effet, on parle de théorie du complot pour les grandes affaires, les grands évènements. Mais je suis entouré de gens qui affirment péremptoirement que l'explication de tel ou tel fait banal, ils la connaissent. De quelle manière ? Si j'évoque l'intuition, ils se récrient, le terme les blesse. Si je demande des preuves, ils se drapent dans leur dignité, et dans un silence méprisant : je devrais être de connivence avec eux, je devrais comprendre, pas besoin de mots. La connivence… on retombe sur un concept classique de la paranoïa (Joseph Capgras, il me semble).

Parfois, le complotomane n'a à peine besoin d'avoir de bénéfices secondaires. Il assène, il affirme. Il dit "pas besoin d'être bien malin pour comprendre que…". Il n'y peut rien, cela sort tout armé de son crâne - sauf que ce n'est pas la sagesse d'Athéna.

On voit en action une fonction cérébrale dont on a déjà parlé. C'est le fameux Interprète, un de nos nombreux modules, qui fonctionne de manière si trompeuse quand il n'a pas les éléments nécessaires pour construire une interprétation solide des évènements qu'il perçoit.

Peut-être est-ce le moment d'en dire plus sur notre cerveau. Je recommande la lecture de cet excellent ouvrage de neurophysiologie mis à la portée de tout esprit un peu scientifique : Libre arbitre et la science du cerveau, de Michael Gazzaniga, dont je préfère le titre en anglais : "Who is in charge" (c'est qui le patron ?)

Les dualistes, ceux qui pensent qu'ils ont une âme, ou bien que le corps et l'esprit de l'homme sont deux entités distinctes, doivent maintenant peut-être se demander s'ils doivent continuer leur lecture. Si on ne peut même pas s'entendre sur la base, à quoi bon continuer ?

A la lumière des travaux récents on comprend que la notion de moi est illusoire. L'idée d'un genre de "chef du cerveau", qui centraliserait les informations, prendrait les décisions, et formerait en quelque sorte un Moi stable, celui auquel toutes les psychologies font référence, cette idée est battue en brèche par la science contemporaine[1].

Il n'y a donc pas de moi. Il y a (juste) une batterie de circuits eux-mêmes alimentés par des sous-circuits, qui décident en permanence, voient leur décision et action reportée à la télévision qu'est notre attention immédiate par l'Interprète, et d'autres qui recueillent le retour d'influences extérieures et le diffusent vers les parties concernées du cerveau.

Heureusement, pour nous, la plupart des circuits agissant ne passent pas à la télé. Ainsi, ceux qui font battre nos cœurs, secréter nos glandes ou équilibrer notre corps dans l'espace travaillent dans l'ombre. Ceux qui parviennent à l'attention ne sont connus qu'en raison du reportage et commentaire de l'Interprète. Sachant qu'il ne peut animer simultanément plusieurs émissions - en somme qu'on ne peut prêter attention à plusieurs choses simultanément.

Curieusement, j'ai toujours eu l'intuition de cette absence d'unité. A ceux qui se poseraient la question, non, je n'ai pas été diagnostiqué comme schizophrène, je suis juste parfois un peu bizarre. Mon vécu interne est bien celui d'un équipage, entraîné dans une course par un ensemble de chevaux qui tirent parfois à hue et à dia, et sans maître. Cela n'aboutit pas à un sentiment d'éclatement ou d'inconfort, car il y a des routes tracées qui permettent de ne pas tout balancer dans le décor. Et les fonctions historiques de mon cerveau ont fini par avoir un peu de familiarité avec certains des chevaux, à force de les voir agir, ce qui assure une certaine prédictibilité à leur comportement.

Mes amis en sont témoin : je n'ai jamais prétendu diriger ma vie, mais j'ai laissé les décisions se prendre toutes seules, en fonction des obstacles du terrain. Cette absence de moi ne me gêne pas du tout.

Un autre apport de la neurophysiologie moderne, c'est la réponse à la question du tableau vierge : le cerveau est-il une matière malléable à merci, ce qui permet d'imaginer toutes les imprégnations culturelles possibles et imaginables a posteriori (par exemple une orientation sexuelle, ou une inclination à faire le bien) ? Ou bien sort-il du ventre maternel avec déjà un certain nombre de programmes, d'imagos relevant de la génétique. Aujourd'hui, la théorie du tableau vierge est reléguée aux oubliettes par la neuroscience. Nous portons un héritage considérable, obtenu par sélection naturelle, fonctionnel dès la naissance. Nous sortons de l'usine largement pré-câblés. L'apprentissage fait le reste.

Je suis longtemps resté méditatif à l'idée que mon matériel génétique était comparable à plus de 98% avec celui du chimpanzé. Encore plus perplexe à l'idée que celui d'un homme était plus proche de celui d'un chimpanzé de sexe masculin que de celui d'une femme. Ces ressemblances en termes de volume sont impressionnantes.

Si vous comparez tous les livres qu'un architecte a étudié ou va consulter pour construire un pont, et tous les livres qu'il a étudié ou va consulter pour la construction d'une tour, vous aurez peut-être l'impression d'une quasi identité. Mais ce qui compte, c'est le plan final, et le résultat ne sera pas du tout le même. C'est la même chose pour l'ADN : tous ces bouquins de codage génétique ne vont pas être utilisés également, et pour le même but.

Au-delà du niveau génétique, les avancées de la neurobiologie nous apprennent que la matière même des cerveaux et leurs organisations sont très différentes. L'homme se distingue des singes par la nature même de certains neurones, par l'architecture de ses cellules neurales, par l'agencement du cerveau en modules qui ne transmettent que le résultat de leur analyse ou décision au niveau supérieur. L'homme présente aussi beaucoup plus d'asymétries neuroanatomiques que l'animal, c'est-à-dire de circuits qui ne se retrouvent que dans un côté du cerveau. Il a d'ailleurs de tout : des circuits situés exclusivement à gauche, d'autres exclusivement dans l'hémisphère droit, et d'autres dont on sait qu'ils sont des deux côtés. Le crâne de l'homme est un coffre rempli de millions de microprocesseurs avec leurs circuits, et ces processeurs sont reliés - non pas tous ensemble, car nous aurions alors une tête de vingt kilomètres de haut à cause du câblage, mais en série.

L'homme est fondamentalement différent du singe le plus évolué. Il y a une distance infiniment plus grande entre son cerveau et celui du bonobo, qu'entre ceux du bonobo et des petits singes très peu évolués.

Bref, le roi n'est pas mon cousin.

[1] Il y a des psychanalystes qui essaient de s'accrocher aux branches ; c'est drôle de les voir se tortiller dans tous les sens pour avoir l'air d'avoir tout prévu, ou du moins de ne pas avoir tout faux