dimanche 10 janvier 2016

Mauvaise conduite


Moi, je roule aussi vite que je peux. Et toi ?

La première raison, c'est que je veux gagner du temps. Le temps de trajet est souvent du temps inintéressant. Je veux le raccourcir. Le temps de ma vie m'appartient, il n'appartient pas à l’État, je ne veux pas le lui donner, encore moins qu'il me le prenne de force.

La seconde raison, c'est que j'aime la vitesse. J'aime ce défilement insaisissable du paysage sur le côté, j'aime le calcul qui me fait penser que je serais à Bruxelles dans deux heures si je continue à cette vitesse, j'aime aussi le risque. Je me rappelle cette descente vers un pont entre Amiens et Beauvais, sur l'autoroute, un soir d'été - personne sur l'asphalte depuis des kilomètres, et l'aiguille qui a atteint deux cent quarante sur le compteur de ma moto - première et dernière fois, tension complète du corps, impression d'angoissante légèreté qui a duré quelques secondes.

La troisième raison doit être ancrée en nous dans des zones archaïques du cerveau : même raison qui fait que lorsque deux chevaux courent ensemble, ils essayent toujours de passer devant. J'ai tendance à penser que cela ne joue sans doute pas beaucoup pour moi. Mais inconsciemment… en fait, je ne sais pas vraiment.

Pourtant, les autorités ne veulent pas qu'on roule vite. Politique qui ne recueille pas l'unanimité.

Il y en a qui disent que jouer sur la sécurité routière, c'est un peu facile : prétendre qu'on veut le bien des citoyens, épargner des vies humaines, ça permet d'éviter d'autre sujets plus compliqués. Et ça donne une bonne image.
Il y en a qui disent que les radars, c'est avant tout un prélèvement. Ça rapporte cinq cent millions d'euros (au moins) tous les ans. Combien sont réinvestis pour la sécurité ? On dit que l'argent sert à financer des radars plus perfectionnés qui vont rapporter plus d'argent et servir à financer des radars encore plus perfectionnés… En fait, un tiers des gains sert à entretenir les radars et à rémunérer le centre de traitement des amendes. Une autre fraction part aux collectivités locales pour être dépensée on ne sait pas trop comment - ces collectivités ne sont pas connues pour la rigueur de leur gestion. Le reste sert à rembourser la dette - preuve chancelante qu'il s'agirait d'une forme d'impôt. Il a aussi servi pour construire un TGV. Rien de très choquant.

Il y en a qui disent que la mortalité routière a augmenté récemment, alors que la répression augmentait - comme quoi elle ne servirait à rien. Mais en même temps, le système de récupération des points a été adouci. Et les conditions saisonnières ont pu changer, modifiant le trafic.

Tout est discutable, mais ce n'est pas le fond du problème. Le fond du problème c'est le rapport entre la vitesse et la mortalité.

C'est clair qu'il existe un lien direct entre la mortalité et la vitesse. Plus tu tapes fort sur la noisette, plus tu risques de la faire éclater. Mais quel est le prix à payer pour avoir moins de noisettes cassées ?

Attention ! C'est là que je démontre chiffre en main pourquoi le mieux est l'ennemi du bien. Tu roules à 80 avec ta voiture, tu dépenses par exemple 5 litres aux cent. Si tu roules à 100, tu dépenses 7 litres. A 120, 10 litres. A 140, 14 litres. Les forces de frottement qui vont ralentir ta voiture vont croître démesurément. A un moment, en admettant que ta voiture puisse aller à n'importe quelle vitesse, tu seras obligé de dépenser d'énormes quantités supplémentaires d'essence pour accélérer ta vitesse de manière infinitésimale. Il y a donc un rendement optimal.

Tendre vers le zéro accident, c'est pareil, ça demande aussi une énergie qui pointe vers l'infini. Le mieux est l'ennemi du bien.

Quand on a décidé de réduire la vitesse en 1973, ça n'a presque rien coûté à l’État, et on a épargné cinq mille vies en 1974. Maintenant, pour "gagner" trente vies, il faudrait investir énormément en équipement et mesures diverses. Le jeu en vaut-il la chandelle ? Je sais bien qu'une vie n'a pas de prix… (sauf celle des soldats français qui sont tombés silencieusement en Afghanistan ?) Mais qui est prêt à payer une centaine d'euros en panneaux de signalisation pour économiser - peut-être - la vie d'un inconnu ?

Alors on fait croire que la vitesse est la cause de l'accident, alors qu'elle n'est généralement qu'un facteur d'aggravation des conséquences de l'accident. C'est une escroquerie. Bien sûr, si tu réduis la vitesse à zéro km/heure, tu épargnes toutes les vies. Tu vas répondre qu'on ne propose pas zéro km/heure, mais trente ou cinquante. Évidemment, il y aura des vies sauvées. Mais à quel prix ? Quel est le bénéfice exact obtenu en sauvant une vie - par rapport à une éventuelle hospitalisation, la disparition d'un investissement éducatif, une absence de productivité dans la société, la consommation de prestations publiques, notamment sociales ? Il faut faire le calcul, pas certain qu'on y gagne. Le mieux est l'ennemi du bien.

La question se pose non seulement en termes de dépenses, mais aussi de droits du citoyen. On ne peut pas réduire sans arrêt la liberté des personnes. Là encore, il y a un équilibre à trouver entre sécurité et liberté, mais les pouvoirs publics sont en pleine surenchère de sécurité. Le mieux est l'ennemi du bien.

J'avais appelé quelqu'un du Ministère il y a quelques années pour savoir où trouver des statistiques sur les accidents et leurs circonstances de survenue. La personne m'avait très honnêtement fait part de ses difficultés : impossibilité d'avoir des statistiques fiables en provenance de la police (dont le dernier souci était le remplissage des formulaires - et on imagine assez bien), difficulté à avoir des données de la part des assurances, absence de certains critères importants dans les rapports standardisés, etc.

On dirait que la situation n'a pas évolué. Ce n'est pas par mauvaise volonté que les services publics ne fournissent pas de données précises ou d'études éclairantes. C'est parce qu'ils ne savent pas. Ils ne savent pas mais ils ne déploient aucun moyen pour étudier scientifiquement les phénomènes d'accidents. Les dires d'experts, autre façon d'appeler les intuitions, sentiments, impressions de ceux qui pensent à l'unisson de la politique du moment, sont la référence. Les administratifs estiment qu'ils peuvent se dispenser d'une étude sérieuse du problème qu'ils ont à traiter. Ils surestiment leurs propres capacités. Et peut-être ont-ils peur de voir démenties leurs certitudes, et remises en cause leurs politiques passées.

Sur le site de la prévention routière, la liste mal ficelée des causes d'accidents (je préfèrerais qu'on parle de concomitances avec les accidents mortels) on trouve d'ailleurs la mention suivante :

"ATTENTION !
On ne peut pas établir de hiérarchie entre tous ces facteurs d’accident.
Parce qu’un accident peut comporter plusieurs facteurs et parce que les procédures d’évaluation ne sont pas identiques pour chacun."

Avertissement d'une honnêteté qui fait honneur à son rédacteur. L'Etat ne s'est pas donné les moyens d'en savoir plus. Comme il ne sait pas sur quoi viser, il tape sur la vitesse, il est certain de gagner quelques vies. C'est la politique des collisions (de plein fouet) de deux limaçons.

Il n'y a pas eu d'enquêtes statistiques réalisées dans de bonnes conditions techniques. Des statistiques prospectives sur des échantillons définis de la population ? Je n'en ai pas entendu parler. J'ai pourtant l'intuition qu'on aurait des surprises. L'effet "personnalité" joue sans doute un grand rôle. Peut-être aussi ce qui s'est passé dans l'heure précédent l'accident. Il y a sans doute des éléments comportementaux difficile à mettre en évidence, mais qui jouent un rôle très important. Les assurances connaissent ces facteurs et essayent d'éviter les assurés à risque psychologique.

Il y a quelques années, une assurance avait augmenté les primes des conducteurs possédant une voiture rouge. Pourquoi ? L'assurance avait démontré de manière incontestable qu'il y avait une corrélation entre le nombre d'accident et la couleur rouge des voitures. Est-ce que la peinture rouge était en elle-même un danger ? Dégageant au fil du temps des vapeurs enivrantes pour le conducteur ? Réfléchissant la lumière qui rendait la voiture moins visible par les autres ? Bien sûr que non, le rouge n'était qu'une variable intermédiaire, liée à un profil psychologique particulier des acheteurs de voitures de cette couleur - acheteurs "vroum-vroum/Ferrari". Venant de l’État, des solutions discriminantes pour les conducteurs à risques seraient peut-être mal reçues, à moins d'être bien expliquées.

Autre paradoxe, il est établi que les accidents surviennent plus volontiers avec des voitures neuves qu'avec de vieilles voitures. On devine facilement pourquoi - prudence du conducteur qui compte moins sur son engin pour piler ou faire des acrobaties, ou modicité des revenus qui incite à ménager sa monture. La dimension psycho-sociale est bien plus explicative que les éléments de sécurité ajoutés ces dernières années.

Ces facteurs n'ont pas été officiellement étudiés à ma connaissance. Que donnerait le croisement entre accidentologie et classe sociale, revenus, niveau d'étude, voire religion et choix sexuels de ceux qui les ont provoqués (toutes choses étant égales par ailleurs, âge et puissance des voitures notamment) ? Pourtant, les assurances le savent bien - par exemple les mutuelles médicales, ou bien mutuelles d'instituteurs, qui font leurs bénéfices sur la modération de leurs clients. Bien sûr, comme tous les hommes sont égaux en droit, ça ferait désordre que l’État introduise des distinctions… aussitôt appelées inégalités.

Heureusement, les flics, dans leur exercice quotidien, font des différences. A la vue de mon caducée (ou maintenant, grâce à leur accès à distance du fichier des cartes grises), ils se sont toujours montrés avec moi d'une gentillesse, d'une courtoisie et souvent d'une compréhension dont je les remercie. Pas certain que tout le monde les voient sous cet angle. Il faut dire que je ne leur dit pas qu'ils ont tort et je ne cherche pas d'excuses - il faut être particulièrement inattentif pour brûler un feu sans le savoir, ou infantile pour penser qu'on peut le faire croire à un gendarme. La police française est, pour autant que je puisse en juger, la meilleure que je connaisse. Si je compare avec la brutalité des cops américains, la rudesse des kapos allemands, la crainte qu'inspirent la militia ukrainienne et russe, la corruption des thaïs ou des indonésiens… quand j'arrive à Roissy, j'ai envie de faire la bise au monsieur en képi qui regarde mon passeport.

Quand j'ai trop bu et que je prends le volant, je respecte toutes les obligations, et je suis hyper-vigilant pour tenter de compenser ce qu'il peut y avoir d'amorti dans mes réflexes. En plus, je suis genre pas énervé, zen, placide à ces moments-là. A mon avis, j'ai alors moins de risques d'avoir un accident que le reste du temps. J'ai cru comprendre que ce n'était pas le cas de tout le monde.

Je me doute qu'il serait difficile d'accorder le droit de rouler bourré à certains et pas à d'autres. Pourtant, une vieille étude très sérieuse (suédoise, je crois, datant de 1960 ou 1961) avait démontré qu'on conduisait mieux quand on avait un peu bu… Il est sans doute possible de sérier un peu plus les conducteurs, et d'avoir une attitude répressive plus nuancée. L'attitude culpabilisante actuelle donne à la majorité l'impression d'être considérée comme dangereuse, composée de mauvais conducteurs, ce qui est peut-être complètement faux.

Outre les facteurs personnels, il y a aussi la variabilité des circonstances. Par exemple, à quoi sert l'obligation de rouler au pas quand on passe un dimanche devant une école. A quoi servent certains limitations quand il n'y a personne sur la route, qu'il y a de la lumière et qu'il fait beau. En théorie, une électronique peu coûteuse et intelligente devrait nous permettre de déterminer des vitesses variables en fonction des circonstances. Mais la tendance actuelle ne va pas du tout dans cette direction : c'est tout le monde au pain sec, partout et tout le temps.

J'ai mon permis de conduire, mais il n'y a pas de quoi se vanter. Aux USA, le permis est une formalité (je sais, c'est là-bas que je l'ai obtenu), et le plastique du permis, informatisé depuis des dizaines d'années, sert essentiellement de carte d'identité. En France, le permis est un diplôme, une certification, un tableau d'honneur, une récompense. Il en résulte qu'une fois obtenu, personne n'est incité à contester sa propre capacité à conduire. Dommage. Je préfèrerais qu'il n'y ait pas de permis du tout, et que chacun, au moment de prendre le volant, se pose la question de savoir s'il s'autorise à conduire, s'il s'en juge digne. Et que l'erreur soit sanctionnée, car il faut bien des sanctions, par un permis de non-conduire.

Je ne sais pas si je conduis bien ou mal. Je n'ai jamais eu d'accident (j'ai souvenir d'un accrochage il y a très longtemps). Je n'en tire aucune conclusion : si la probabilité de provoquer un accident est de dix pour cent au cours d'une vie, j'ai simplement eu de la chance. Aux yeux de la loi, je suis un mauvais conducteur. Pourtant, je ne suis en excès que dans des circonstances très tranquilles de circulation, je n'ai jamais l'impression de commettre d'imprudences, je ne commets d'infractions qu'après m'être entouré des plus grandes précautions. L’État et moi, on ne se comprend pas, bouh sniff…

On ne perd qu'un point quand on roule à moins de vingt kilomètres au dessus de la limite. J'entends souvent des gens pleurnicher qu'ils n'étaient que deux kilomètres au dessus de la limite et qu'ils ont été flashés. Ça me fait bien rigoler, ils étaient sans doute à plus, d'une part parce qu'ils ont eu le temps de ralentir un poil, ensuite parce que la machine des flics donne une marge de cinq kilomètres.

Tant qu'à faire, je roule bien au delà, je bloque ma vitesse exactement dix neuf kilomètres au dessus de la vitesse limite. Quarante euros à payer. Et un point de moins, punition six mois d'escargot. En roulant pendant cent heures à des vitesses excessives de cet ordre, je gagne approximativement deux journées de travail. Comme ça, si je prends une prune, je n'ai pas de regret : j'en ai bien profité.

Maintenant, j'espère que cette sincérité qui n'est en rien prosélyte ne sera pas considérée comme une incitation à la haine routière. Dieu sait ce que peuvent inventer les rond-de-cuir.