mardi 19 janvier 2016

The blank slate, un livre remarquable




Je me rappelle un sympathique déjeuner que j'avais partagé avec l'ex-directeur de l'alliance française d'Odessa il y a quelques années. Je lui exprimais mon écœurement causé par cette atmosphère intellectuelle pesante où pour des raisons idéologiques et politiques, on avait un parti pris contre tout ce qui était génétique, prédispositions à la naissance, conduites "instinctives", et ce depuis plus de trente ans. J'ai souvenir que j'évoquais entre autres exemples des gestalt qui me semblaient innées, comme celles des courbes qui font le succès de revues comme Playboy - sans qu'on comprenne vraiment pourquoi. On connait tous l'histoire de la tache rouge sur le bec du goéland qui permet au bébé goéland d'interagir dès la naissance avec sa mère pour se faire nourrir. Nous avons nous aussi nos taches rouges.

Et des taches rouges, on en trouve à tous les niveaux dans "The blank slate", le livre que je viens de terminer. L'auteur s'appelle Steven Pinker, et c'est un psychologue cognitiviste nord-américain.

The blank slate date de 2002, et ce livre a été traduit en français sous le titre à mon sens moins "sexy" Comprendre la Nature humaine, aux éditions Odile Jacob. Je ne sais pas ce que vaut la traduction.

J'ai trouvé en Pinker un brillant porte-parole de mes élucubrations odessites. Je trouve ce livre remarquable, il est à lire absolument. Il change la vision qu'on a de son entourage et du monde.

Je ne résumerai pas the blank slate, on trouvera un résumé correct sur le blog suivant :

Cela dit, je vois trois petites faiblesses dans the blank slate - peut-être n'ai-je pas bien compris ou fait assez attention :

a/ Il me semble que Pinker tourne autour de la question du déterminisme, et l'évite soigneusement en affichant sa neutralité, mais bien plus loin, il évoque la question du libre-arbitre en donnant vaguement l'impression qu'il adhère. On dirait qu'il a (lui aussi) a peur de dire qu'aucun argument ne s'oppose au déterminisme (personnellement, j'incline à penser que c'est l'hypothèse la plus vraisemblable - selon la loi d'Occam).

b/ Son approche sur la définition de ce qui constitue l'héritage des enfants (génétique, famille, mutations, vie sociale extérieure à la famille… avec dans l'ordre 50% de variance expliquée par la génétique, au mieux 10% par la famille, 40% pour le reste) m'a passionnée et convaincu presque entièrement. Mais en ce qui concerne le rôle de la famille, je pense qu'il aurait dû mieux border l'objet de son étude. En effet, il ne mentionne jamais des dimensions éducatives/culturelles de la famille qui ne sont pas négligeables : par exemple l'éducation de classe qu'on a reçue de nos parents, les habitudes culinaires, le corpus de vocabulaire, les références identiques, et aussi les expériences qui nous ont été proposées par nos parents quand nous étions enfant - que nous ayons adhéré ou pas. Résultat, quand Pinker tente de démontrer qu'on ne doit quasiment rien à ses parents en termes d'héritage (hormis les gênes), il a sans doute raison si l'on s'en tient aux caractéristiques de la personnalité de l'adulte, mais cette démonstration perd un peu de sa force du fait que nous savons tous à quel point la famille laisse un bagage commun aux enfants d'un même foyer - ne serait-ce que des souvenirs de vacances. Même s'il ne s'agit que d'une coloration très superficielle, d'un habillage de notre fonctionnement, ce bagage reste quelque chose de prégnant dans nos pensées. Le fait que Pinker n'ait pas pris la précaution de mettre à part d'emblée ces éléments dans sa démonstration trouble le lecteur et le rend moins réceptif.

c/ Sur l'art, Pinker dit que le préjugé blank slate a donné licence aux artistes du dernier demi-siècle de faire n'importe quoi - puisque de toute manière, le goût pour l'art serait aussi une pure question d'éducation, sans la moindre incitation provenant de tendances innées. Observation très intéressante, quoiqu'on puisse en interroger la chronologie : la sonate de Berg a été publiée en 1910 et le dodécaphonisme est né en 1923, époque où the blank slate était loin de régner en maître. Je pense que l'analyse de Pinker sur l'art est très juste en ce qui concerne l'après-guerre. Avant, c'est plus compliqué.

Par ailleurs, il me semble que Pinker n'a pas vu un autre phénomène qui explique aussi l'évolution de l'art à partir des années 30 - 40 : c'est l'épuisement des arts classiques (musique, peinture, littérature) du fait d'un assèchement de ces formes. Les formes artistiques sont périssables, contrairement à ce qu'on pourrait penser - qui va composer aujourd'hui pour le luth ou le syrinx, qui va écrire pour le théâtre grec antique avec chœur et coryphée ? Les variations combinatoires des matières artistiques n'ont aucune raison d'être infinies, et un moment donné, on se retrouve forcément en train de créer quelque chose qui a déjà plus ou moins existé. Cela ne veut pas dire qu'il y a disparition de l'art. Il est simplement remplacé par d'autres formes - la création Photoshop entre autres pour la publicité et d'autres médias, les séries américaines, l'anime par exemple. Ces formes sont d'autant moins reconnues comme arts nouveaux qu'elles ne sont pas le fait d'un auteur unique souffrant dans sa chambre de bonne (ou dans un garage) en accouchant d'un chef d'œuvre, mais celui d'un groupe d'auteurs-metteurs en scène-producteurs-scénaristes-musiciens vivant bourgeoisement à NY, Tokyo ou sur la côte ouest (pourtant pas plus bourgeois que Bach à Leipzig et Rembrandt à Amsterdam), ce qui met le consommateur d'art très mal à l'aise en le confrontant avec ses préjugés romantiques.

En tout cas, l'assèchement des formes artistiques classiques du fait de leur obsolescence a sans doute participé à des surenchères des artistes pour faire du "nouveau" à tout prix. The blank slate justifie, mais n'explique pas totalement leur indifférence au goût du public.

Ce sont des détails. Retenons l'idée qu'il existe une "nature humaine", qui ne s'oppose pas forcément à la "culture humaine", mais dont il faut tenir compte. L'ignorer aboutit à des erreurs, des catastrophes et bien des souffrances.

Outre the blank slate, j'ai aussi lu the better angels of our nature. Ce livre publié en 2011 n'a pas encore été traduit (le sera-t-il ?)

C'est un ouvrage tout aussi remarquable. Il a également changé ma vision du monde. Il est largement illustré de courbes (nécessaires à la démonstration) mais ces courbes sont d'un accès simple et le livre reste extrêmement lisible (et souvent drôle). Son thème ? L'évolution de l'espèce humaine vers la non-violence à travers son histoire. Ne te récrie pas ! Lis le livre, et on en reparlera.