mardi 29 mars 2016

Damages : une histoire de femmes qui plait aux hommes



New-York ou se passe l'action

Voilà une série forte et subtile. Une série américaine d'avocats où on ne voit pas de prétoire. En résumé, le combat de deux avocates qui n'ont pas les mêmes méthodes contre des truands en col blanc.

Le titre Damages n'est pas un faux ami. Il se traduit parfaitement par dommages, avec sa double notation, sens juridique (dommages et intérêts) et sens habituel de dégâts, torts, dommages, destructions. Titre représentatif de la série qui mêle une affaire judiciaire à la vie quotidienne. Mais n'attend pas des effets de manche et des retournements dans des prétoires avec des témoins surprise : c'est bien plus sophistiqué.

L'appareil judiciaire (américain) ne sort pas indemne de la série. L'une des avocates exprime un point de vue qui nous ramène à l'époque du talion : "Je ne crois plus au Droit, mais à la justice". Qui parle ? Contre toute attente, ce n'est pas l'avocate expérimentée, mais la jeune, jouée par une femme qui a un faux air d'Adjani, visage sensible, un peu triste, impression de fragilité.

Il y a une demi douzaine de personnages principaux qui interagissent tous les uns avec les autres. Les relations entre chaque binôme sont soigneusement ciselées. A part la relation amoureuse de l'héroïne avec son futur, relation classique et lissée qui tient en partie à la banalité du personnage masculin, surtout à la culture des séries US, qui est sans finesse dans ce domaine.

Ce n'est pas une série en noir et blanc : il n'y a pas de "bons". Même la douce et fragile héroïne : quand on l'imagine vingt ans après, on la voit de l'autre côté de la Force. Quant aux "mauvais", ils ont des états d'âmes et montrent leur vulnérabilité. On traverse facilement les stéréotypes moraux américains pour accéder à l'intimité psychologique des uns et des autres.

Tu les connais, ces personnages, tu les as fréquentés, ils t'ont agacés, parfois impressionnés ; ils laissent parfois transparaître leur sensibilité, à d'autres moments, ils sont imbuvables ; tu connais leurs dadas, leurs petites faiblesses - celles qui leur permettent de vivre avec eux-mêmes. Ils sont ta meilleure amie, ton oncle, ta cousine, ton boss, ton frère.

On n'assiste pas seulement à un affrontement de droits ou de forces brutales. Ce sont des psychologies qui veulent se plier l'une l'autre et obtenir la soumission. On voit défiler les faibles, les costauds, les suiveurs, les coyotes, les brutes, les chefs, les seconds.

L'inégalité des âges et ses conséquences sont aussi méticuleusement dépeintes - novices et vieux renards, soumission et intimidation. Et même l'inégalité sociale, mais dans une moindre mesure.

Il y a une parfaite cohérence entre la vie privée et la vie professionnelle. On est bien loin des séries qui développent en parallèle à l'intérieur d'un même épisode des intrigues professionnelles et des péripéties privées (comme NCIS, Bones, Dr. House, etc.) Dans Damages, il n'y a pas interférence entre les deux mondes, mais fusion complète.

Fusion aussi très subtile entre le monde policé des avocats, et la dérive mafieuse avec sa brutalité et son sang. La violence n'est jamais gratuite, ni sadique, ni racoleuse. Elle voisine avec la vie quotidienne banale de bons bourgeois new-yorkais. Le déroulement de la série ne devient jamais imaginaire, délirant - donc irréel. Tout au long des épisodes on continue à ressentir l'horreur.

La bande sonore de la série est très discrète, ce qui contribue au réalisme. La prise de vue est efficace, simple. Bande sonore et prise de vue ne jouent pas un rôle majeur dans cette série mais l'accompagnent parfaitement.

Le suspense est entretenu d'une manière originale. En effet, pour un scénariste, la question se pose de savoir s'il a intérêt à révéler ou non ce qui va se passer de terrible. S'il ne dit rien, il n'y a pas d'anticipation ni de tension . S'il dit tout, on sait déjà et on est moins motivé. Dans Damages, il y a des "flahes front", des séquences qui décrivent le futur - mais de manière confuse, hachée et incomplète. Comme il y a en plus des séquences oniriques - marquées comme les précédentes par des lumières et des textures particulières - on sait sans savoir, on a et l'avant goût du dénouement, et l'incertitude, ce qui est excellent.

Une bonne surprise : il n'y a pas d'érosion d'une saison à l'autre, ce qu'on déplore si souvent ailleurs. La dernière saison - la 5 - est toute aussi bonne que les précédentes. On aurait de la peine à en trouver une qui soit plus faible. Et le plus important, c'est qu'il y a une cohérence totale, cohérence qui traverse toute la série jusqu'au dernier épisode. La fin de la saison 5 vient conclure l'ensemble des saisons. Il y a "closure", comme dans Breaking Bad. Ce qui fait de cette série l'une des meilleures qui soient.

Damages est avant tout une histoire de femmes - deux femmes qui s'affrontent, l'une idéaliste, l'autre qui se fait plaisir. Je n'ai pas souvenir d'autres séries sans héros masculins. Les hommes paraissent vains (…), ou mous (…), ou affligés d'une faiblesse liée à un secret personnel (…), ou sentimentaux (…) ou manipulables  (…) ou corruptibles  (…)

Quand tu auras vu la série, tu n'auras aucun mal à remplir les parenthèses avec des noms.


Issues de secours : on en a besoin à la fin de chaque épisode...