vendredi 1 avril 2016

Les baratineurs ("Le crépuscule d'une idole" de Michel Onfray - III)



Dans mon post précédent sur le livre d'Onfray à propos de Freud, je me suis plaint d'avoir relevé nombre d'approximations et de conclusions hâtives. Pour illustrer mon propos, je vais commenter rapidement deux cas présentés par Freud et repris par Onfray.

On trouvera plus bas le texte de Freud correspondant au cas cité par Onfray, afin de pouvoir juger de soi-même. Ici, tout de suite, le texte d'Onfray :

Un autre cas permet de confirmer la permanence de la causalité magique dans la pensée freudienne – et aussi, malheureusement, dans sa thérapie… Katharina est la fille d’un aubergiste chez qui il passe des vacances en 1893. Informée du métier de son hôte, elle lui confie son malaise : les yeux brûlants, la tête lourde, des bourdonnements horribles dans les oreilles, des défaillances au bord de l’évanouissement, la poitrine opprimée, l’incapacité à reprendre son souffle, la gorge serrée, des angines récurrentes et des hallucinations – tableau clinique lourd…
Freud la questionne et obtient cet aveu, nous sommes en pleine période de théorie de la séduction chez le docteur viennois : elle a surpris son père dans le lit avec la bonne, un père qui, on s’en doute, a fait des avances sexuelles à sa fille – qui a refusé. Freud ne l’a ni examinée, ni auscultée, il n’a prescrit aucun examen clinique, mais, causalité magique, il diagnostique une hystérie. Aujourd’hui, au regard du tableau clinique, et en vertu d’une causalité scientifique, un médecin diagnostiquerait probablement une épilepsie du lobe temporal…

Onfray fait un résumé des symptômes de la jeune fille. Dans lequel apparaissent de mystérieuses "angines à répétition". Comment expliquer alors qu'on ne trouve aucune mention de ces "angines à répétition" dans le texte de Freud ? Y a-t-il un texte qui parle de Katharina autre que les Etudes sur l'hystérie ? Me suis-je trompé de cas ? Cela ne paraît pas très vraisemblable.

Onfray parle aussi d'hallucinations. Le texte de Freud se présente ainsi :
« Pensez-vous chaque fois à la même chose, ou bien voyez-vous quelque chose devant vous pendant votre accès ?
  Oui, chaque fois un visage horrible qui me regarde d’un air effrayant ; alors, j’en ai très peur. »

On comprend mal en quoi pour Freud, le fait de voir quelque chose constitue une alternative au fait de penser à la même chose. Bizarre formulation, problème de traduction ou manque de rigueur chez Freud, dont la question est presque de l'ordre de la suggestion. Tout cela aurait dû être creusé plus sérieusement. Une véritable hallucination s'explore et se recoupe - en aucun cas elle ne peut être admise comme Freud l'admet, et Onfray à sa suite. Aucun élément présenté par Freud ne permet de conclure à une perte de contact avec la réalité chez Katharina, qui puisse ouvrir la voie à des processus hallucinatoires (ou délirants). Ce serait aujourd'hui un point essentiel pour le diagnostic, donnant un indice de gravité et orientant entre psychose et névrose. Mais en 1895, la délimitation était moins nette. A ce moment, les hallucinations étaient considérées par des autorités de l'époque (Richet, Sidgwick, etc.) comme ayant une éventuelle signification télépathique. Freud a adhéré à l'idée, ce qu'Onfray lui reproche comme le signe d'un manque de sérieux scientifique. Il aurait été mieux inspiré en replaçant la position de Freud dans le contexte de l'époque. En tout état de cause, Onfray n'a pas l'excuse de Freud, et il aurait dû interroger un peu plus sérieusement la réalité de cette "hallucination".

Dans son résumé symptomatique, Onfray évoque "les yeux brûlants". A aucun moment, Freud n'en parle. Il évoque deux fois une pression sur les yeux. Les yeux brûlants pourraient orienter vers une conjonctivite ou un autre problème ophtalmo, alors que la pression sur les yeux fait plus "psy". En l'occurrence, cela n'a pas une importance majeure - sauf pour démontrer le mode approximatif sur lequel travaille Onfray.

A vrai dire, le tableau que propose Freud (et Onfray, malgré les infidélités) évoque bien, selon la classification française qui était encore en vigueur il y a trente ans, une névrose hystérique. Si l'on voulait un diagnostic plus actuel, suivant la classification internationale des maladies (CIM10), on regarderait plutôt du côté de la pathologie anxieuse chez l'enfant et l'adolescent (Katharina a 18 ans).

Il s'agit de diagnostics qu'on pourra poser après avoir fait toutes les vérifications somatiques nécessaires pour éliminer une cause physique. Il faudrait notamment explorer ce que sont cette "tête lourde" (céphalées, unilatérales, bilatérales, accompagnées, déclenchées…?), ces défaillances au bord de l'évanouissement (suspension de conscience, perte de connaissance, existence de vertiges gyratoires ou non, prodromes), cet essoufflement (pathologie respiratoire, cardiaque, antécédents ?), liste non limitative, et faire en fonction des résultats quelques examens complémentaires (bilan sanguin…)

Les explications tirées par les cheveux de Freud se concluent par un victorieux "l’hystérie dans ce cas, a été guérie plutôt par la divination [...]". Tu apprécieras - moi, je trouve ça très kitsch et très rigolo.

Onfray aussi m'étonne par sa conclusion : "un médecin diagnostiquerait probablement une épilepsie du lobe temporal" suivi des sempiternels trois petits points. Là, je ne vois vraiment pas sur quels arguments. Pour poser ce diagnostic, des examens complémentaires seraient bienvenus. Mais en admettant qu'on se fie à une impression clinique (ce qui est suffisant dans certains cas typiques), on peut dire qu'il n'y a rien de spécifique dans le tableau que présente Katharina qui puisse orienter avec autant de "probabilité" vers une épilepsie temporale. Je ne discuterais même pas les symptômes de ce type d'épilepsie - dont je ne rejette pas totalement l'hypothèse, mais qui est vraiment très improbable. Peut-être qu'Onfray a d'autres sources - et c'est dommage qu'il ne les mentionne pas.

Onfray est donc soit un mystificateur qui garde des cartes dans sa manche, soit un baratineur. Manifestement, il aime jouer au scientifique - en l'occurrence au docteur. En voici un autre petit exemple. Je suppose qu'on est toujours dans la critique des Etudes sur l'hystérie. Je n'en suis pas certain, car malgré l'identité des cas, Lucy R chez Freud devient brutalement Mary R chez Onfray. Extrêmement étrange… Enorme coquille ? Freud en personne trouverait-il ici matière à rédiger un nouveau chapitre de la psychopathologie de la vie quotidienne ?

Même comportement avec Mary R. affligée d’hallucinations olfactives – elle sent une odeur de pudding brûlé. Avec cette seule information, Freud pose son diagnostic : hystérie… Elle a pourtant été traitée pour une infection nasale chronique associée à des caries de l’os ethmoïde – entre le nez et le crâne –, une opération au cours de laquelle elle a perdu l’usage de ce sens à la suite de quoi les symptômes se sont manifestés, une information qui semble pourtant ne pas manquer d’intérêt nosologique.
Mais Freud ne veut pas en entendre parler : hystérie, voilà le sésame de toute sa pensée magique. Le psychanalyste échafaude alors le scénario explicatif suivant : Mary R. avait été éconduite par son employeur à qui elle avait déclaré son amour. Dès lors, ceci, l’éconduction, explique cela, l’hallucination olfactive. Selon quelles raisons scientifiques ? Le performatif, encore et toujours… Un médecin au fait de la science contemporaine soignerait probablement une parosmie causée par la détérioration du nerf olfactif lors de l’opération…

"Avec cette seule information, Freud pose son diagnostic" : voilà qui n'est pas tout à fait exact. D'abord, Freud indique : "Elle avait totalement perdu l’odorat et était, presque sans interruption, poursuivie par une ou deux sensations olfactives d’ordre subjectif. Cette sensation lui semblait fort pénible, elle se sentait en outre d’humeur morose, fatiguée, se plaignait de lourdeurs de tête, de manque d’appétit et d’adynamisme" (c'est moi qui met en italique).

Surtout, il se fie au confrère qui lui adresse la patiente car celle-ci présente "de nouveaux symptômes que ce praticien expérimenté ne put, cette fois, attribuer à une affection locale". Freud ne part pas de zéro, il y a ces nouveaux symptômes qui ne collent pas avec le tableau clinique ORL.

Freud s'appuie aussi sur le flair de son confrère. Là, évidemment, on ne sait pas du tout quelle confiance accorder au praticien. Est-il spécialiste ? Freud le décrit comme expérimenté. En tout cas, la remarque d'Onfray est tout aussi excessive qu'est rapide le diagnostic de Freud.

Onfray parle ensuite d'intérêt nosologique. Sait-il de quoi il parle ? Le Robert donne une bonne définition de la nosologie : "Discipline médicale qui étudie les caractères distinctifs des maladies en vue de leur classification méthodique". La nosologie est tout sauf de la clinique. C'est une science qui tente de classer les différentes pathologies en groupes autonomes. Sans elle, il n'y aurait qu'une seule maladie pour décrire tous les maux de la terre. Discipline qui s'exerce à froid, et fonde le cadre des différentes maladies. Qui permet par exemple de donner des critères permettant de différencier une appendicite d'une péritonite : l'appendicite concerne l'appendice, la péritonite le péritoine. Il ne faut surtout pas confondre la nosologie avec le diagnostic différentiel qui permet de définir les symptômes différenciant l'appendicite de la péritonite : la fièvre moins élevée, la défense localisée, etc. Un médecin sur le terrain utilise la nosographie, mais n'en fait jamais. En revanche, il fait du diagnostic différentiel en permanence.

Manifestement, Onfray l'ignore. Il veut sans doute dire que l'information ne manque pas d'intérêt clinique, qu'elle permet d'orienter le diagnostic, et de mieux rattacher les symptômes à une maladie préalable. En aucun cas il ne s'agit de nosologie.

Ensuite, Onfray parle d'"opération" à deux reprises : "Elle a pourtant été traitée pour une infection nasale chronique associée à des caries de l’os ethmoïde – entre le nez et le crâne –, une opération au cours de laquelle […]". La phrase en elle-même est un peu bizarrement construite. Surtout, le terme d'opération renvoie à l'idée de chirurgie. Là encore, il n'est nullement fait mention de chirurgie pour Lucy dans le texte de Freud. Onfray se dispense d'expliquer où il a trouvé cette notion d'intervention chirurgicale.

Qui est le médecin envoyeur ? S'agit-il de Fliess, l'ami de Freud, chirurgien ORL qui oublia une compresse dans le nez d'Emma Eckstein, ce dont elle garda des séquelles graves toute sa vie ? A ce moment oui, on peut imaginer que Lucy ait aussi "bénéficié" d'une intervention de Fliess, qui lui aurait laissé des séquelles. Mais Fliess était installé à Berlin. Et Lucy, simple gouvernante, aurait-elle fait 700 km pour se faire opérer dans cette ville ? Pas impossible mais pas très vraisemblable. Sans info sur ce médecin envoyeur, il est encore plus difficile de se faire une idée.

Dans sa présentation, Freud indique que Lucy "était atteinte d’une assez nette analgésie générale". En pratique, on donne des petits coups sur la peau avec un objet pointu (traditionnelle épingle à nourrice) et on observe la réaction du patient. S'il ne répond pas, c'est qu'il a un certain degré d'analgésie. Cette analgésie, quand elle n'est pas associée à d'autres symptômes évoquant une lésion de la moelle, connotait fortement psy, et pour tout dire, hystérie.

Quel sens attribuer à ce symptôme - s'il a bien existé ? On peut avoir la vérole et un bureau de tabac, disait mon professeur de médecine interne - ce qui veut dire qu'une maladie peut en cacher une autre. C'est peu probable, mais on ne peut pas exclure totalement que Lucy ait présenté une autre pathologie que sa pathologie ORL. Il serait d'ailleurs possible qu'il s'agisse d'une pathologie dépressive réactionnelle - pour laquelle on prescrirait aujourd'hui une psychothérapie de soutien ou des antidépresseurs ou les deux. Auquel cas le diagnostic que pose le docteur Onfray, celui de parosmie d'origine chirurgicale serait nettement insuffisant. La parosmie existe peut-être, mais il serait dommage de s'en tenir là.

Freud conclut son histoire de la maladie de la manière suivante : "J’examine son nez et constate que sensibilité et réflexes sont presque entièrement revenus, elle distingue aussi les odeurs, mais en hésitant, et seulement quand elles sont intenses. Je ne saurais dire jusqu’à quel point l’affection nasale était responsable de cette anosmie."

On n'a pas le détail de l'examen clinique. S'il y a réellement récupération du discernement olfactif, on peut se poser des questions. C'est ce que fait Freud - de manière pas très cohérente, mais du moins avec une relative honnêteté.

Encore une fois, entre les élucubrations de Freud et les interprétations hâtives d'Onfray, on est dans l'approximation, l'imprudent, le non-scientifique. Ils sont tous les deux très malins et brillants, mais pas vraiment plus fiables l'un que l'autre. Mais tandis que l'un déverse des tombereaux de sornettes, Onfray-le-bulldozer essaye - bien maladroitement - de déblayer.

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Citations du livre de Breuer et Freud, "Etudes sur l'hystérie", traduction Anne Berman

Katharina
Par S. Freud
Pendant les vacances de 189…, je fis une excursion aux monts Tauern afin d’oublier un moment la médecine et surtout les névroses. J’y avais presque réussi quand, un jour, il m’arriva de quitter la route principale pour gravir une montagne des environs, renommée pour son panorama et son refuge bien tenu. Parvenu au sommet et une fois réconforté et reposé d’une marche fatigante, je m’étais plongé dans la contemplation d’un point de vue magnifique, si oublieux de ma propre personne que lorsque j’entendis quelqu’un demander : « Est-ce que Monsieur n’est pas médecin ? », je ne rapportai tout d’abord pas ces paroles à moi-même. C’était pourtant à moi que cette question s’adressait et elle m’était posée par la jeune fille d’environ 18 ans qui m’avait servi à déjeuner d’un air assez maussade et que la patronne avait interpellée en l’appelant « Catharina ». Ses vêtements et son comportement indiquaient qu’elle n’était pas une servante, mais la fille ou la parente de notre hôtesse.
Rappelé à la réalité, je répondis que j’étais bien médecin et lui demandai comment elle l’avait appris.
Monsieur s’est inscrit dans le livre des étrangers et alors je me suis dit que si Monsieur le Docteur avait un petit peu de temps à lui… C’est que je souffre des nerfs et, une fois déjà, j’ai consulté un docteur à L… Il m’avait donné quelque chose à prendre, mais je ne me sens pas encore bien.
Je me retrouvai donc en face d’une névrosée, car il ne pouvait guère s’agir d’autre chose chez cette grande et forte fille à la mine chagrine. Intéressé d’apprendre que des névroses pouvaient si bien prospérer à plus de 2.000 mètres d’altitude, je continuai à questionner la jeune fille. Je reproduis ici l’entretien tel qu’il s’est gravé dans ma mémoire, sans modifier le dialecte local de mon interlocutrice.
« De quoi souffrez-vous donc ?
— J’ai du mal à respirer et, pas toujours mais quelquefois, ça me prend comme si j’allais étouffer. »
A première vue, ce trouble ne semblait pas névrotique, mais il me parut tout de suite probable qu’il s’agissait de la désignation d’un accès d’angoisse. C’est l’élément suffocation que la jeune fille soulignait dans ce complexe d’angoisse.
« Asseyez-vous là. Décrivez-moi ce qui se passe dans l’état où vous avez du mal à respirer » ?
— Ça me vient tout à coup. Je sens d’abord comme une pression sur les yeux, j’ai la tête lourde et un bourdonnement à n’y pas tenir, et puis j’ai des vertiges comme si j’allais tomber et je me sens un poids sur la poitrine à en perdre la respiration.
— Rien à la gorge ?
— J’ai la gorge nouée comme si j’allais étouffer.
— Et dans la tête, se passe-t-il encore autre chose ?
— Oui, ça me tape comme si tout allait sauter.
— Est-ce qu’en même temps vous avez peur de quelque chose ?
— Oui, je m’imagine toujours que je vais mourir et pourtant je ne suis pas froussarde en général, je vais partout toute seule, dans la cave et en bas, partout sur la montagne, mais les jours où j’ai ça, je m’imagine tout le temps que quelqu’un est derrière moi et va me saisir tout à coup. »
Il s’agissait réellement d’un accès d’angoisse auquel préludaient les indices d’une aura hystérique à contenu d’angoisse. N’y avait-il pas d’autre contenu ?
« Pensez-vous chaque fois à la même chose, ou bien voyez-vous quelque chose devant vous pendant votre accès ?
  Oui, chaque fois un visage horrible qui me regarde d’un air effrayant ; alors, j’en ai très peur. »
Peut-être pourrait-on, à partir de ce point, découvrir la voie aboutissant au nœud de la question.
« Reconnaissez-vous ce visage ? Je veux dire, est-ce un visage que vous avez réellement vu un jour ? » – « Non. »
« Savez-vous d’où sont venus ces accès ? » – « Non. » – « Quand les avez-vous eus pour la première fois ? » – « D’abord il y a deux ans, quand j’habitais encore avec ma tante sur l’autre montagne, c’est là qu’elle tenait autrefois un refuge ; il y a maintenant un an et demi que nous sommes ici, mais ça revient toujours. »
Fallait-il tenter une analyse ? Je ne me hasardai pas à essayer de transplanter l’hypnose sur ces sommets, mais peut-être une simple conversation aurait-elle un bon résultat ; je devais deviner juste. Combien de fois n’avais-je pas vu l’angoisse, chez les jeunes filles, être la conséquence de la terreur que suscite dans un cœur virginal, la première révélation du monde de la sexualité.
Je lui dis alors : « Si vous ne le savez pas, je vais vous dire à quoi, moi, j’attribue vos accès. Il y a deux ans, vous avez dû voir ou entendre quelque chose qui vous a beaucoup gênée, que vous auriez préféré ne pas voir. »
Elle alors : « Oh ! doux Jésus, c’est vrai. J’ai vu mon oncle avec cette jeune fille, Franziska, ma cousine ! »
« Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Voudriez-vous me la raconter ?
— On a le droit de tout dire à un docteur. Alors, n’est-ce pas, cet oncle, c’était le mari de ma tante que vous avez vue. Il tenait alors avec elle l’auberge sur le mont, maintenant il a divorcé et c’est de ma faute, ce divorce, parce que c’est par moi qu’on a su qu’il avait des relations avec Franziska.
— Comment l’avez-vous découvert ?
— Voilà. Il y a deux ans, deux messieurs arrivés là-haut, ont demandé à manger. Ma tante n’était pas là, et pas possible de trouver Franziska qui faisait toujours la cuisine. Pas moyen non plus de trouver mon oncle. Nous les cherchons partout, alors le gosse Aloïs, mon cousin, dit : « Peut-être bien que Franziska est chez Papa. » Nous avons ri tous les deux, mais sans penser à mal. Nous voulions aller dans la chambre de mon oncle, mais elle était verrouillée. Ça m’a paru drôle. Alors Aloïs m’a dit : « Sur le palier il y a une lucarne par où on peut regarder dans la chambre. » Nous allons sur le palier mais Aloïs refuse de regarder par la lucarne, disant qu’il a peur. Je lui réponds qu’il est idiot, que je vais y aller et que, moi, je n’ai pas peur du tout. Je ne pensais toujours à rien de vilain. Je regarde à l’intérieur, la chambre était assez sombre, mais je vois mon oncle avec Franziska, il était couché sur elle.
— Et alors ?
— J’ai tout de suite quitté la fenêtre pour m’appuyer au mur, et j’ai étouffé comme je fais depuis ; je me suis trouvée mal, j’ai senti une pression sur les yeux, et dans ma tête, ça cognait et ça bourdonnait.
— Est-ce que vous l’avez raconté à votre tante le jour même ?
— Oh non, je ne lui ai rien dit.
— Pourquoi avez-vous eu si peur en trouvant ce couple ? Avez-vous compris ? Avez-vous pensé à ce qui se passait ?
— Oh non ! A ce moment-là je n’ai rien compris, je n’avais que seize ans. Je ne sais pas pourquoi j’ai eu si peur.
— Fräulein Katharina, ce serait bien utile si vous pouviez vous rappeler ce qui s’est alors passé en vous, comment vous avez eu votre premier accès.
— Oui, si je pouvais, mais j’ai eu un tel choc que j’ai tout oublié. »
(Dans le langage de notre Communication préliminaire, tout ceci signifie que l’affect crée lui-même l’état hypnoïde dont les productions restent ensuite en dehors de toute association avec le moi conscient.)
« Dites-moi, Fräulein, la tête que vous voyez pendant vos suffocations est-elle celle de Franziska, telle que vous l’avez alors aperçue ?
— Oh non ! Son visage n’était pas aussi horrible, et puis c’est une tête d’homme.
— Peut-être la tête de votre oncle ?
— Je n’ai pas bien vu son visage, il faisait trop noir dans la pièce, et pourquoi aurait-il eu un air aussi affreux ?
— Vous avez raison. (La voie semblait soudain barrée. Peut-être trouverai-je autre chose dans la suite du récit.)
— Et qu’est-il arrivé ensuite ?
— Ils ont dû entendre du bruit et sont bientôt sortis de la chambre. Tout ce temps-là je me suis sentie très mal, il fallait tout le temps que j’y repense ; et puis deux jours après, c’était dimanche, il y a eu beaucoup à faire et toute la journée j’ai travaillé, mais le lundi matin, mon vertige m’a reprise, j’ai vomi, et j’ai dû rester trois jours à vomir tout le temps. »
Il nous était souvent arrivé de comparer la symptomatologie hystérique à des hiéroglyphes que la découverte de certains écrits bilingues nous avait permis de déchiffrer. Dans cet alphabet, vomissement équivaut à dégoût. Je lui dis donc : « Si trois jours plus tard vous avez eu ces vomissements, je crois que c’est parce que vous aviez été dégoûtée par ce que vous aviez vu dans la chambre. » – « Oui, sûrement que j’ai été dégoûtée, mais de quoi ? »
« Peut-être avez-vous aperçu quelque chose de nu. Comment étaient les deux personnes dans la chambre ?
— Il faisait trop noir pour voir quelque chose, ils étaient habillés tous les deux. Ah, si je savais ce qui m’a dégoûtée alors ! »
Moi non plus, je n’en savais rien. Mais je l’invitai à me raconter ce qui lui venait à l’esprit, étant certain qu’elle penserait justement à ce dont j’avais besoin pour expliquer le cas.
Elle m’apprit alors qu’elle finit par raconter sa découverte à sa tante qui la trouvait changée et de ce fait soupçonnait quelque mystère. Il y eut alors, entre l’oncle et la tante, des scènes pénibles pendant lesquelles les enfants entendirent des choses qui leur ouvrirent les yeux sur bien des faits et qu’il eût mieux valu qu’ils n’entendissent point. Finalement la tante décida de partir avec ses enfants et sa nice, de prendre l’auberge actuelle et de laisser l’oncle en compagnie de Franziska devenue enceinte. Puis, à ma grande surprise, Katharina lâche le fil de son récit et me raconte deux séries d’histoires antérieures de deux à trois ans à l’incident traumatisant. La première série comporte des faits où le même oncle chercha à la séduire elle-même alors qu’elle avait 14 ans. Faisant en sa compagnie une excursion dans la vallée, ils avaient passé la nuit à l’auberge. Il était resté au café pour boire et jouer aux cartes, et elle, ayant sommeil, alla de bonne heure se coucher dans la chambre à deux lits située à l’étage au-dessus. Ne dormant pas encore à poings fermés quand son oncle monta à son tour, elle se rendormit bientôt, mais fut soudain réveillée en « sentant le corps de l’oncle » dans sa couche. Elle sauta hors du lit et lui fit des reproches. « Qu’est-ce que vous faites, mon oncle, pourquoi ne restez-vous pas dans votre lit ? » Il essaya de l’amadouer : « Tais-toi donc, petite sotte, tu ne sais pas comme c’est bon. » – « Je n’en veux pas de vos bonnes choses, vous ne me laissez même pas dormir ! » Elle resta debout près de la porte, prête à fuir sur le palier, jusqu’à ce qu’il renonçât et s’endormît. Après quoi elle se coucha dans son propre lit et dormit jusqu’au matin. La manière dont elle s’était défendue semble prouver qu’elle ne s’était pas rendu compte qu’il s’agissait de tentatives sexuelles, et lorsque je lui demande si elle savait alors ce qu’il désirait d’elle, elle me répond : « Non, pas à cette époque, c’est bien plus tard que j’ai compris. » Si elle s’était rebiffée, c’était parce qu’elle était furieuse de voir son sommeil troublé et parce que « ça ne se faisait pas ».
Si j’ai relaté tous les détails de ces incidents, c’est parce qu’ils éclairent tout le reste. Elle raconte encore d’autres faits survenus plus tard. Une fois, dans une auberge, elle avait dû se défendre parce qu’il était complètement ivre, etc. Je veux savoir si, à cette occasion, elle a ressenti quelque chose d’analogue à ses suffocations ultérieures, et elle m’affirme avoir eu, chaque fois, l’impression d’un poids sur la poitrine et sur les yeux, mais pas avec autant d’intensité que le jour de la découverte.
Après avoir énuméré tous ces souvenirs, elle en évoque immédiatement d’autres. Il s’agit de certaines circonstances où son attention fut attirée par ce qui se passait entre son oncle et Franziska. Une fois, par exemple, toute la famille avait passé la nuit sans se dévêtir, dans un grenier à foin. Un bruit l’avait soudain réveillée ; elle crut remarquer que son oncle, allongé entre Franziska et elle-même, s’était reculé et que Franziska se redressait. Une autre fois, dans une auberge du village de N… ils avaient couché, son oncle et elle, dans une chambre, Franziska dans la chambre voisine. Dans la nuit elle se réveilla soudain et aperçut une longue forme blanche tout près de la porte et sur le point de soulever le loquet : « Jésus, c’est vous, mon oncle, qu’est-ce que vous faites près de cette porte ? » – « Tais-toi, je cherche quelque chose. » – « Mais, c’est par l’autre porte qu’on sort ! » – « Je me suis trompé », et ainsi de suite.
Je lui demande si, à cette époque, elle soupçonnait quelque chose. « Non, je ne me suis rien figuré du tout, ça m’avait frappée, mais sans plus. » Avait-elle ressenti de l’angoisse dans ces circonstances ? Elle le suppose, mais sans en être cette fois aussi sûre.
Après le récit de ces deux séries de faits, elle s’arrête, et semble transformée ; son expression maussade, douloureuse, a disparu, son regard s’anime, elle est soulagée, rassérénée. Pour ma part, j’ai pu, entre-temps, voir clair dans son cas. Ce qu’elle m’a raconté en dernier lieu, comme à bâtons rompus, explique parfaitement son comportement lors de la découverte. Elle portait en elle deux séries de faits dont elle se souvenait sans pouvoir les comprendre, ni en tirer quelque chose ; à la vue du couple en train de coïter, une jonction de l’impression nouvelle avec les deux chaînes de réminiscences s’établit immédiatement ; elle commence à comprendre et en même temps à se défendre. Une courte période d’élaboration, « l’incubation » s’ensuit ; puis apparaissent les symptômes de conversion, les vomissements, substituts du dégoût moral et physique. L’énigme était ainsi résolue ; ce n’était pas la vue du couple qui l’avait dégoûtée mais le souvenir réveillé par ce spectacle et qui, en fin de compte, devait être celui de la nuit où, attaquée, elle avait « senti le corps de son oncle ».
Quand elle eut achevé sa confession je lui dis : « Je sais maintenant à quoi vous avez pensé en regardant dans la chambre. Vous vous êtes dit qu’il faisait maintenant avec elle ce qu’il aurait voulu faire avec vous la nuit dont vous m’avez parlé et les autres fois. C’est cela qui vous a dégoûtée parce que vous vous êtes souvenue de votre impression en vous réveillant cette nuit-là et en sentant son corps près du vôtre.
Elle répond : « C’est peut-être vrai que j’ai été dégoûtée et que j’ai eu cette idée. »
« Dites-moi exactement ce qu’il en est. Vous êtes maintenant une grande fille et savez des tas de choses.
— Oui, bien sûr.
— Racontez-moi exactement quelle est la partie de son corps dont vous avez senti le contact. »
Mais elle ne me donne aucune réponse plus précise, sourit d’un air gêné, confondu, à la manière de quelqu’un qui est parvenu au cœur d’une question sur laquelle il n’y a plus grand-chose à dire. J’imagine bien la sorte de sensation tactile qu’elle apprit plus tard à interpréter. Elle suppose bien, comme le montre l’expression de son visage, que je vois juste, mais je ne puis pousser plus loin mon investigation. Je lui suis d’ailleurs reconnaissant de m’avoir parlé bien plus facilement que n’ont coutume de le faire les dames prudes de ma clientèle viennoise pour qui tout semble naturalia turpia.
Le cas serait ainsi éclairci, mais attention ! D’où provient l’hallucination répétée d’une tête effrayante ? Je l’interroge là-dessus. Comme si cet entretien avait élargi le champ de sa compréhension, elle répond aussitôt :
« Ah oui ! Je sais maintenant, c’est la tête de mon oncle, mais pas comme elle était à ce moment-là, je la reconnais maintenant. Plus tard, quand toutes les disputes ont commencé, mon oncle s’est mis contre moi dans une colère effroyable, il répétait que j’étais cause de tout ; si je n’avais pas bavardé, on n’en serait jamais arrivé au divorce ; il me menaçait tout le temps, me disant que j’allais voir ce qu’il ferait ; du plus loin qu’il m’apercevait, sa figure se contractait de colère, et il s’élançait sur moi les poings levés. Je m’enfuyais chaque fois et j’ai toujours eu très peur qu’il m’attrape sans que je l’aie vu. La figure que je vois toujours est la sienne quand il était en colère. »
Ce récit me rappelle que le premier symptôme de l’hystérie, le vomissement, a disparu, l’accès d’angoisse, lui, est demeuré chargé d’un nouveau contenu. D’où il s’ensuit qu’il s’agit d’une hystérie ayant été, en grande partie, abréagie, car la malade a réellement bientôt fait part de sa découverte à sa tante.
« Avez-vous également raconté les autres histoires à votre tante, les tentatives de votre oncle ?
— Oui, pas immédiatement, mais plus tard, quand il a été question du divorce. Alors ma tante a dit : « Réservons-nous ça ; s’il nous fait des difficultés devant les juges, nous le raconterons aussi. »
Je le vois, le symbole mnémonique date de cette époque plus récente, époque d’accumulation et de rétention d’affects, où les scènes à la maison se multiplièrent, où son état avait cessé d’intéresser sa tante, où cette dernière avait été entièrement absorbée par les dissensions familiales.
J’espère que cet entretien a pu faire quelque bien à cette jeune personne si précocement blessée dans ses émotions sexuelles et que je n’ai jamais revue depuis.
Je ne trouverais rien à répondre si l’on m’objectait que l’hystérie dans ce cas, a été guérie plutôt par la divination que par l’analyse. La malade, il est vrai, admit la vraisemblance de tout ce que j’ajoute à son récit, mais sans toutefois être en mesure de le reconnaît comme ayant été vécu. Pour obtenir cela, il aurait fallu, je crois recourir à l’hypnose. Si j’admets avoir vu juste et que j’essaie maintenant de réduire ce cas au schéma d’une hystérie acquise, comme celle du cas C, je suis alors amené à attribuer aux deux séries d’incidents érotiques le rôle de facteurs traumatisants, et à la scène de la découverte du couple, celui de facteur auxiliaire. La ressemblance vient de ce qu’un contenu de conscience se trouve, dans les premiers incidents, tout à fait exclu de l’activité mentale du moi, mais cependant maintenu. Dans la dernière scène, une impression nouvelle a entrané l’union associative avec le moi de ce groupe de perceptions resté à l’écart. D’autre part, il convient de ne pas négliger certaines anomalies. La cause de l’isolation ne dépend pas, comme dans le cas d’une volonté du moi, mais de l’ignorance de ce dernier qui, en fait des expériences sexuelles, ne sait quoi faire. A ce point de vue, le cas de Katharina est typique. Dans toutes les analyses d’hystérie fondé sur des traumatismes sexuels, on découvre que certaines impression reçues à une époque présexuelle et qui n’avaient eu aucun effet sur l’enfant, conservent plus tard leur puissance traumatisante, en tant que souvenir, une fois que la jeune fille ou la femme a acquis la notion de la sexualité. La dissociation des groupes psychiques constitue pour ainsi dire un phénomène normal au cours du développement des adolescents et l’on comprend alors que sa prise de conscience par le moi puisse assez souvent donner lieu à des troubles psychique. En outre, je me demande si une dissociation du conscient due à l’ignorance diffère de celle qui se produit par rejet conscient. Les adolescents n’ont-ils pas, bien plus souvent que nous ne le supposons et qu’eux-mêmes ne le croient, la connaissance de la sexualité.
Une autre anomalie dans le mécanisme psychique du cas tient de ce que la scène de la découverte, que nous qualifions d’auxiliaire mérite également d’être appelée traumatisante. Elle agit par son propre contenu et non pas seulement par le réveil des incidents traumatisants précédents, elle comporte à la fois les particularités d’une cause « auxiliaire » et d’une cause « traumatique ». Toutefois, je ne vois dans cette coïncidence aucune raison de renoncer à notion d’une division conceptuelle correspondant, dans d’autres cas à une division temporelle. Ce qui distingue encore le cas de Katharina, c’est que la conversion et la formation du phénomène hystérique ne succèdent pas immédiatement au traumatisme, mais n’apparaissent qu’après une période d’incubation. Charcot aimait appeler cet intervalle « temps d’élaboration psychique ».
L’angoisse dont souffre Katharina au cours de cet accès est une angoisse hystérique, c’est-à-dire la répétition de l’angoisse apparue lors de chacun des traumatismes sexuels. Je m’abstiens de parler ici du phénomène que j’ai régulièrement constaté dans un très grand nombre de cas, l’apparition chez les vierges de l’affect d’angoisse quand la notion de rapports sexuels s’impose à elles.



Miss Lucy R…, 30 ans
Par S. Freud
Vers la fin de 1892, un médecin de mes amis m’adressa une jeune personne qu’il traitait pour une rhinite chronique purulente, à rechutes. Comme on put l’établir plus tard, c’était à une carie de l’ethmoïde qu’était due la ténacité de son mal. En dernier lieu, la malade s’était adressée à mon ami pour le consulter sur de nouveaux symptômes que ce praticien expérimenté ne put, cette fois, attribuer à une affection locale. Elle avait totalement perdu l’odorat et était, presque sans interruption, poursuivie par une ou deux sensations olfactives d’ordre subjectif. Cette sensation lui semblait fort pénible, elle se sentait en outre d’humeur morose, fatiguée, se plaignait de lourdeurs de tête, de manque d’appétit et d’adynamisme.
Cette jeune personne, gouvernante chez un directeur d’usine habitant la banlieue de Vienne, vint me consulter de temps en temps. C’était une Anglaise, de constitution délicate, pâlotte, mais qui s’était bien portée jusqu’à l’époque de son affection nasale. Ce qu’elle me dit tout d’abord confirma l’opinion du médecin. Elle souffrait d’humeurs noires et de fatigue, était poursuivie par des sensations olfactives de nature subjective. En ce qui concerne les symptômes hystériques, elle était atteinte d’une assez nette analgésie générale avec sensations tactiles intactes ; l’examen superficiel (à l’aide de la main) du champ visuel ne révéla aucun rétrécissement de celui-ci ; l’intérieur du nez était parfaitement analgésique et dépourvu de réflexe. Les contacts étaient ressentis mais les perceptions olfactives étaient supprimées, aussi bien pour les excitations spécifiques que pour d’autres (ammoniaque, ac. acétique). Le catarrhe nasal purulent se trouvait justement dans une période d’amélioration.
Dans mes premiers efforts pour comprendre ce cas, il fallut bien ranger les sensations olfactives subjectives parmi les symptômes hystériques permanents. L’humeur maussade faisait peut-être partie de la charge affective du traumatisme et sans doute s’était-il produit un incident à l’occasion duquel les odeurs avaient été objectives, avant de devenir subjectives. C’était cet incident qui constituait probablement le traumatisme dont les sensations olfactives étaient le symbole resurgissant dans les réminiscences. Peut-être serait-il plus exact de considérer les hallucinations olfactives répétées, ainsi que la mauvaise humeur qui les accompagnait, comme des équivalents d’un accès hystérique. La nature des hallucinations récurrentes les rend impropres à jouer le rôle de symptôme permanent. Il ne s’agissait pas de cela dans ce cas rudimentaire, mais il fallait de toute nécessité que les sensations olfactives subjectives dénotassent une spécialisation pareille à celle qu’exigeait leur dérivation d’un objet réel bien déterminé.
Cette hypothèse se trouva bientôt confirmée lorsque je lui demandai quelle odeur la poursuivait surtout ; elle me répondit que c’était celle d’un entremets brûlé. J’admis donc simplement qu’elle avait dû réellement sentir cette odeur lors de l’incident traumatisant. Il n’est pas du tout habituel que des sensations olfactives soient choisies pour jouer le rôle de symbole mnémonique d’un traumatisme, mais ce choix était facile à comprendre. La malade était atteinte de rhinite purulente et c’est pourquoi le nez et ses perceptions étaient au premier plan de ses préoccupations. En ce qui concerne les conditions d’existence de la malade, je ne savais qu’une chose, c’est que dans la maison où elle soignait deux enfants, il n’y avait pas de mère, celle-ci ayant succombé quelques années plus tôt à une grave maladie.
Je résolus alors de prendre comme point de départ de l’analyse cette odeur d’entremets brûlé. Je raconterai l’histoire de cette analyse telle qu’elle se serait déroulée dans des conditions favorables ; en réalité, ce qui aurait pu ne prendre qu’une séance en exigea plusieurs, parce que la malade ne pouvait venir qu’à mes heures de consultation, pendant lesquelles je ne pouvais lui consacrer que peu d’instants. En outre, ces entretiens avaient lieu tout au plus une fois par semaine parce que ses obligations ne lui permettaient pas de faire plus souvent le long trajet de la fabrique à mon domicile. Nous nous interrompions donc au beau milieu de notre conversation et il fallait, la fois suivante, en renouer le fil coupé.
Miss Lucy ne céda pas au somnambulisme quand je tentai de l’hypnotiser. J’y renonçai alors et, pendant toute son analyse, elle demeura dans un état fort peu différent de l’état normal.
Il faut que je décrive ici avec plus de précision la technique du procédé que j’employai. Quand, en 1889, je me rendis aux cliniques de Nancy, j’entendis le grand maître de l’hypnotisme, le Dr Liébault, dire : « Ah ! si nous avions la possibilité de rendre tout le monde somnambule, la thérapeutique hypnotique deviendrait la plus puissante de toutes. » Et à la clinique de Bernheim, il semblait bien qu’il existât un art pareil et que Bernheim pût l’enseigner. Dès que j’essayai de pratiquer cet art sur mes propres malades, je remarquai que d’étroites limites bornaient, tout au moins en ce qui me concernait, le champ de mon action et que lorsqu’un patient ne s’endormait pas au bout d’une à trois tentatives, je ne possédais aucun moyen de le rendre somnambule ; le pourcentage des somnambules m’apparaissait bien plus faible que celui indiqué par Bernheim.
Je devais donc soit renoncer à la méthode cathartique dans la plupart des cas auxquels elle aurait convenu, soit essayer de l’utiliser en dehors du somnambulisme, dans des états légers, voire douteux d’influence hypnotique. Le degré d’hypnose qui correspondait à l’état non somnambulique, et qui était déterminé suivant une des échelles faites à cet usage, me semblait indifférent puisque chaque orientation de la suggestibilité est au surplus indépendante des autres et que le suscitement de la catalepsie, des mouvements automatiques, etc., ne permet pas de préjuger de l’éveil facilité de souvenirs oubliés, tels que ceux dont j’avais besoin. Je perdis bientôt l’habitude de pratiquer les épreuves destinées à déterminer le degré d’hypnose, car celles-ci, dans un grand nombre de cas, provoquaient chez les malades de la résistance et altéraient la confiance dont je ne pouvais me passer pendant ce travail psychique si important. En outre, j’étais las, après avoir répété cette affirmation et cet ordre : « Vous allez dormir. Dormez ! » de m’entendre répondre sans cesse, dans les degrés légers d’hypnose : « Mais Docteur, je ne dors pas ! » et de devoir faire une délicate distinction en disant : « Mais il ne s’agit pas d’un sommeil ordinaire, mais bien de l’hypnose. Voyez-vous, vous êtes hypnotisé, vous ne pouvez ouvrir les yeux, etc. Et d’ailleurs je n’ai pas besoin que vous dormiez ! », etc. Je suis bien convaincu que nombre de mes collègues psychothérapeutes savent se tirer de ces difficultés bien plus adroitement que moi, peut-être opèrent-ils de façon différente, mais je trouve que lorsqu’un mot risque aussi souvent de vous mettre dans l’embarras, il vaut mieux alors éviter ce mot et cet embarras. Donc, quand une première tentative n’aboutissait ni au somnambulisme, ni à des modifications somatiques nettes, j’abandonnais en apparence l’hypnose pour n’exiger que la concentration et ordonnais au malade de s’allonger et de fermer les yeux afin d’obtenir celle-ci. Sans doute suis-je parvenu ainsi à obtenir le degré le plus élevé possible d’hypnose.
Mais en renonçant au somnambulisme, je me privais peut-être d’une condition préalable dont l’absence ferait paraître impraticable la méthode cathartique. Cette dernière ne reposait-elle pas sur le fait que les malades disposaient, dans leur état de conscience modifié, de souvenirs et d’associations non présents lorsqu’ils se trouvaient dans leur état normal ? Là où l’élargissement hypnotique du champ de la mémoire ne se produisait pas, il devenait impossible d’établir une détermination causale, détermination que le malade n’offrait pas au médecin comme une chose connue. Or ce sont justement les souvenirs pathogènes qui « font défaut à la mémoire des malades dans leur état psychique ordinaire ou qui y sont seulement tout à fait sommairement présents ». (Voir la Communication préliminaire.)
Dans ce nouvel embarras, je me rappelai avec profit avoir entendu dire à Bernheim que les souvenirs du somnambulisme n’étaient oubliés qu’en apparence à l’état de veille. Ils pouvaient être évoqués par une petite exhortation alliée à un contact de la main pour marquer un autre état de la conscience. Par exemple, il avait créé chez une somnambule une hallucination négative suivant laquelle il n’était, lui-même, plus présent. Ensuite, il avait tenté, sans y parvenir, de se faire remarquer d’elle de toutes sortes de façons, en intervenant même de façon assez rude. Une fois la malade réveillée il exigea de savoir ce qu’il lui avait fait pendant qu’elle le croyait absent. Stupéfaite, elle lui répondit qu’elle n’en savait rien. Sans renoncer, il lui affirma qu’elle se souviendrait de tout, et lui posa la main sur le front pour qu’elle réfléchît. Elle finit alors par lui raconter ce qu’elle n’avait soi-disant pas perçu pendant son somnambulisme et qu’elle prétendait ignorer à l’état de veille.
Cette expérience, à la fois étonnante et instructive, me servit de modèle. Je décidai d’utiliser comme point de départ l’hypothèse suivante : mes malades étaient au courant de ce qui pouvait avoir une importance pathogène, il s’agissait seulement de les forcer à le révéler. Donc, lorsque je demandais au malade depuis quand il avait tel ou tel symptôme et d’où émanait ce dernier et qu’il me répondait : « Je n’en sais vraiment rien », j’agissais de la façon suivante : j’appuyais une main sur le front du patient, ou bien je lui prenais la tête entre les deux mains en disant : « Vous allez vous en souvenir sous la pression de mes mains. Au moment où cette pression cessera, vous verrez quelque chose devant vous ou il vous passera par la tête une idée qu’il faudra saisir, ce sera celle que nous cherchons. Eh bien, qu’avez-vous vu ou pensé ? »
Lorsque je commençai à utiliser ce procédé (ce ne fut pas pour Miss Lucy), je fus moi-même étonné de constater qu’il me livrait justement ce dont j’avais besoin et je puis dire qu’il ne m’a presque jamais déçu ; il m’a toujours montré la voie à suivre dans mes investigations et m’a permis de mener ces sortes d’analyses jusqu’au bout, sans recourir au somnambulisme. Je m’enhardis peu à peu à tel point que je dis aux malades qui prétendaient n’avoir rien vu ou n’avoir pensé à rien que ce n’était pas possible. Ils avaient certainement appris la vérité, mais se refusaient à la reconnaître et l’avaient rejetée ; je renouvellerais ce procédé autant de fois qu’ils le voudraient, et, chaque fois, ils reverraient la même chose. Et en fait l’expérience me donna chaque fois raison. Les malades n’avaient pas encore appris à abandonner l’usage de leur sens critique et rejetaient l’idée ou le souvenir resurgis parce qu’ils les considéraient comme inutilisables, ou comme un obstacle interfèrent ; mais une fois qu’ils l’avaient révélé, nous pouvions toujours constater qu’il s’agissait vraiment du fait important. Parfois, lorsque après la troisième ou quatrième pression j’avais fini par extorquer leur information aux malades, ils me disaient : « C’est vrai, je l’avais appris dès la première fois, mais je ne voulais pas le dire. » Ou bien : « J’espérais que ce ne serait pas ça ! »
Cette façon d’élargir le champ sans doute rétréci d’une conscience exigeait bien plus d’efforts que l’investigation à l’aide de l’hypnose, mais elle me rendit indépendant du somnambulisme et me permit de prendre connaissance des causes souvent déterminantes de l' « oubli » des souvenirs. Je puis affirmer que ces comportements sont souvent intentionnels, souhaités et ne réussissent jamais qu’en apparence.
Il m’a semblé peut-être plus étrange encore de faire resurgir, par un procédé semblable, des chiffres et des dates soi-disant depuis longtemps oubliés et de prouver ainsi la fidélité insoupçonnée de la mémoire.
La pauvreté des renseignements fournis par la recherche de chiffres et de dates permet, en effet, de faire appel au principe bien connu, tiré de l’étude de l’aphasie et suivant lequel reconnaître quelque chose exige moins d’effort mnémonique que celui de s’en souvenir spontanément.
On cite donc au patient qui ne peut se rappeler l’année, le mois, le jour où s’est produit un certain incident, les années, les noms des 12 mois, les 31 chiffres du mois, en lui certifiant que lorsqu’il entendra le chiffre ou le nom exacts, ses yeux s’ouvriront d’eux-mêmes, ou qu’il sentira quel chiffre est le bon. Dans la plupart des cas, les malades se décident vraiment pour une date déterminée et, assez souvent (comme dans le cas de Mme Cécilie M…), les notes prises à l’époque prouvent que la date indiquée est exacte. D’autres fois, et chez d’autres malades, l’enchaînement des faits revenus à la mémoire montre que les renseignements obtenus sont incontestables. La malade, par exemple, fait observer, après qu’on lui a présenté la date retrouvée par énumération, qu’il s’agit du jour de l’anniversaire de son père, et ajoute : « Mais naturellement, c’est parce que c’était l’anniversaire de mon père que je m’attendais à voir se produire l’incident dont nous avons parlé. »
Je ne puis qu’effleurer ici ce sujet. La conclusion que je tirai de toutes ces expériences fut la suivante : les incidents ayant une importance pathogène, ainsi que toutes les circonstances qui les accompagnèrent, sont fidèlement conservés dans la mémoire, même quand ils paraissent avoir été oubliés et que le malade n’arrive pas à se les rappeler.
Après cette longue mais indispensable digression, j’en reviens à l’histoire de Miss Lucy R… Mes essais d’hypnose ne provoquèrent pas chez elle de somnambulisme mais elle restait tranquillement allongée, soumise à une légère influence, les yeux continuellement fermés, l’expression quelque peu figée, sans remuer un membre. Je lui demandai si elle se souvenait des circonstances qui avaient entouré l’apparition de la sensation olfactive d’entremets brûlé.
Oh ! oui, dit-elle, je le sais très bien, c’est il y a deux mois environ, deux jours avant mon anniversaire. Je me trouvais dans la salle d’études avec les enfants et jouais avec elles (deux fillettes) à faire la cuisine. On me remet une lettre que le facteur vient d’apporter. D’après le timbre et l’écriture, je reconnais que c’est une lettre de ma mère qui habite Glasgow ; le veux l’ouvrir et la lire, mais les enfants se jettent sur moi, m’arrachent la lettre des mains en criant : « Non, tu ne la liras pas maintenant, c’est sûrement une lettre pour ton anniversaire, nous allons la mettre de côté. » Tandis que les enfants s’amusent ainsi autour de moi, voilà qu’une intense odeur de brûlé se répand tout à coup. Les enfants avaient planté là l’entremets qu’elles faisaient cuire, et il brûlait. Cette odeur me poursuit, je la sens tout le temps et elle devient plus forte quand je m’énerve.
« Vous voyez distinctement cette scène ? » – « Tout à fait comme je l’ai vécue. » – « Qu’est-ce qui a pu vous frapper à ce point dans cet incident ? » – « J’ai été touchée de voir combien les enfants se montraient affectueuses à mon égard. » – « Ne l’étaient-elles pas toujours ? » – « Oui, mais c’était justement au moment où je venais de recevoir la lettre de ma mère. » – « Je ne comprends pas comment les témoignages d’affection des enfants et la lettre de votre mère ont pu susciter le contraste auquel vous semblez faire allusion. » – « J’avais justement l’intention de partir chez Maman et il me parut bien pénible de quitter ces chères enfants. » – « Parlez-moi de votre mère, se sent-elle isolée, veut-elle vous faire revenir ? Ou bien est-elle malade en ce moment et attendez-vous de ses nouvelles ? » – « Non, elle est maladive mais non vraiment malade et elle a auprès d’elle une dame de compagnie. » – « Pourquoi, alors, allez-vous quitter les enfants ? »,— « La maison est devenue intenable, l’intendante, la cuisinière et la Française semblent penser que je me crois trop ; elles ont intrigué ensemble contre moi et ont raconté au grand-papa (des enfants) toutes sortes de choses sur mon compte. Je n’ai pas trouvé auprès des deux messieurs l’appui sur lequel je comptais quand je me suis plainte. Là-dessus, j’ai offert ma démission au directeur (le père des fillettes), il m’a dit très amicalement de réfléchir encore deux semaines avant de lui faire part de ma décision définitive. C’est dans cette période de flottement que je me trouvais, je pensais quitter la maison, mais j’y suis restée. » – « En dehors de l’affection des enfants, y a-t-il quelque chose d’autre qui vous attache à cette maison ? » – « Oui, à son lit de mort, j’avais promis à la mère des enfants, qui est une parente éloignée de ma mère, de me consacrer aux petites de toute mon âme, de ne pas les abandonner et de leur tenir lieu de maman. En donnant ma démission je trahissais ma promesse. »
Ceci étant dit, l’analyse de la sensation olfactive subjective semblait parachevée ; cette sensation avait été d’abord vraiment objective et étroitement liée à un incident, une petite scène au cours de laquelle des affects contradictoires s’étaient heurtés : le regret de quitter les enfants et les désagréments qui l’avaient contrainte à prendre cette détermination. La lettre, on le comprend, lui avait rappelé les motifs de cette décision, puisqu’elle songeait à retourner chez sa mère. Le conflit des affects avait donné à cet incident son caractère traumatisant, et la sensation olfactive qui y était attachée était demeurée en tant que symbole du traumatisme. Il reste à savoir pourquoi, parmi toutes les perceptions sensorielles qu’elle avait pu avoir pendant cette scène, c’était justement une odeur qu’elle avait prise pour symbole. Toutefois, je m’attendais bien déjà à me l’expliquer par son affection nasale chronique et lui posai à ce sujet une question directe. Elle me répondit qu’à ce moment-là elle était enrhumée et qu’elle avait presque perdu l’odorat. Dans l’état émotif où elle se trouvait, elle perçut l’odeur de l’entremets brûlé qui réduisit l’anosmie d’origine organique.
Je ne me contentai pas de l’explication ainsi obtenue. Tout semblait fort plausible, mais quelque chose manquait : un motif admissible, capable de faire comprendre pour quelle raison cette série d’émotions et ces affects contradictoires avaient justement abouti à une hystérie. Pourquoi tout cela n’était-il pas demeuré dans le domaine de la normalité ? Autrement dit, qu’est-ce qui justifiait la conversion en question ? Pourquoi la malade ne pensait-elle pas continuellement à la scène elle-même au lieu de penser à la sensation concomitante qu’elle avait choisie comme symbole du souvenir ? Ces sortes de questions paraîtraient oiseuses et superflues s’il s’agissait d’une vieille hystérique, coutumière de ces mécanismes de conversion ; mais cette jeune fille était devenue hystérique seulement à la suite de ce traumatisme ou du moins de cette petite histoire douloureuse.
Or, l’analyse de cas analogues m’avait appris que l’on découvre immanquablement dans tous les cas d’hystérie nouvellement acquise, une cause psychique et qu’il faut qu’une certaine représentation ait été intentionnellement refoulée du conscient et exclue de l’élaboration associative.
C’est dans ce refoulement intentionnel que gît, à mon avis, le motif de la conversion totale ou partielle de la somme d’excitation. Cette somme qui n’est pas destinée à entrer dans une association psychique trouve d’autant plus facilement un mauvais débouché vers l’innervation corporelle. Ce refoulement ne peut être dû qu’à un sentiment de déplaisir, celui de l’incompatibilité de l’idée à refouler avec l’ensemble des représentations dominantes du moi. L’idée refoulée se venge alors en devenant pathogène.
Mais du fait que Miss Lucy R… avait succombé à ce facteur de conversion hystérique, la conclusion suivante s’imposait : parmi les faits ayant provoqué le traumatisme devait s’en trouver un que la jeune fille désirait laisser dans l’ombre et qu’elle s’efforçait d’oublier. En rapprochant l’amour des enfants et le ressentiment envers les autres personnes de la maison, je trouvai une seule explication. J’eus le courage d’en faire part à la patiente en lui disant :
« Je ne crois pas que cela explique entièrement vos sentiments à l’égard des enfants ; je soupçonne plutôt que vous êtes amoureuse de votre patron, le directeur, peut-être sans vous en rendre compte vous-même. Vous devez nourrir l’espoir de prendre vraiment la place de la mère. A cela s’ajoute le fait que vous êtes devenue très susceptible à l’égard des domestiques avec qui vous entreteniez depuis des années de bonnes relations. Vous craignez qu’elles ne s’aperçoivent de vos espoirs et qu’elles ne se moquent de vous à cause de cela. »
Elle me répondit avec sa brièveté habituelle : « Oui, je crois bien que c’est ça. » – « Mais puisque vous savez que vous aimez le directeur, pourquoi ne me l’avez-vous pas dit ? » – « Je l’ignorais ou plutôt je ne voulais pas le savoir, je voulais le chasser de mon esprit, ne plus jamais y penser, et je crois y avoir réussi ces temps derniers. »
« Pourquoi donc ne vouliez-vous pas vous avouer cette inclination ? Étiez-vous honteuse d’aimer un homme ? » – « Oh non, je ne suis pas aussi stupidement prude, d’ailleurs on n’est pas responsable de ses sentiments. Ce qui m’était pénible, c’est qu’il s’agissait de mon patron, que je suis à son service, que je vis dans sa maison et que devant lui je ne puis me sentir aussi indépendante que devant les autres. Et puis aussi, je suis une pauvre fille et lui est un homme riche appartenant à une famille considérée ; on se moquerait de moi si l’on soupçonnait cela. »
J’arrivai sans peine à connaître l’évolution de ce sentiment. Elle avait d’abord, racontait-elle, passé dans cette maison des années tranquilles, remplissant ses devoirs sans forger des souhaits irréalisables. Mais un jour, cet homme sérieux, accablé de travail et qui s’était toujours montré très réservé à son égard, eut avec elle un long entretien sur l’éducation des enfants. Il se montra plus cordial et plus aimable que d’habitude, lui dit combien il comptait sur elle pour les soins à donner à ses enfants privés de mère, et la regarda en même temps d’une certaine façon… C’est à partir de ce moment-là qu’elle se mit à l’aimer et se plut à nourrir en elle l’espoir joyeux que cet entretien avait fait naître. Mais après avoir constaté qu’il n’en était rien résulté et que, contre son attente et son désir, aucun autre échange confiant d’idées n’avait eu lieu, elle décida de n’y plus penser. Elle me concéda qu’en la regardant, comme elle me l’avait dit, au cours de leur conversation, il pensait peut-être à sa défunte femme. Elle se rend aussi parfaitement compte qu’il s’agit là d’une inclination sans espoir.
Je m’attendais, après cet entretien, à constater une amélioration profonde de son état, mais elle ne se produisit pas alors. Miss Lucy continua à être maussade et déprimée ; le traitement hydrothérapique auquel je la soumis en même temps la réconforta un peu le matin ; l’odeur d’entremets brûlé n’avait pas tout à fait disparu mais était devenue plus rare et moins intense et, disait-elle, cette odeur ne la tourmentait plus que dans ses moments de grand énervement.
La persistance de ce symbole de souvenir me porta à croire qu’il avait dû se charger, en dehors de la scène principale, d’une quantité de petits traumatismes secondaires ; c’est pourquoi nous recherchâmes tout ce qui pouvait avoir quelque rapport avec la scène de l’entremets brûlé, nous parlâmes des discussions dans la maison, du comportement du grand-père, etc. Ce faisant, la sensation olfactive de roussi s’atténua toujours davantage. Le traitement se trouva alors interrompu quelque temps à cause d’une nouvelle affection nasale qui aboutit à la découverte d’une carie de l’ethmoïde.
Lorsqu’elle revint, elle me raconta qu’à la Noël elle avait reçu de nombreux cadeaux des deux messieurs et même des domestiques de la maison, comme si tous s’étaient efforcés de se réconcilier avec elle et d’effacer le souvenir des conflits récents. Mais cet étalage de bienveillance ne l’avait pas impressionnée.
Quand je revins une autre fois à l’odeur de brûlé, elle me dit que cette dernière avait tout à fait disparu mais qu’une autre odeur semblable la tourmentait, l’odeur de la fumée de cigare. Cette odeur devait exister auparavant, mais avait été dissimulée par celle de l’entremets brûlé. Maintenant, elle apparaissait à l’état pur.
Je n’étais pas très satisfait du résultat de mon traitement. Il s’était produit ce qui se produit toujours quand on ne fait usage que d’une thérapeutique appliquée aux seuls symptômes : j’avais remplacé un symptôme par un autre. Je m’efforçai alors d’éliminer par l’analyse ce nouveau symbole de souvenir.
Mais, cette fois, Miss Lucy ignorait d’où émanait cette sensation subjective de l’odorat et dans quelle importante circonstance celle-ci avait été objective. « On fume tous les jours chez nous, déclara-t-elle ; je ne sais vraiment pas si l’odeur que je sens représente un incident important. » J’insistai pour qu’elle essayât de se souvenir sous la pression de ma main. J’ai déjà dit que ses souvenirs présentaient toute la vivacité de scènes réelles et qu’elle était une visuelle. De fait, une image surgit en elle sous une nouvelle pression de ma main, une image, au début imprécise et fragmentaire, celle de la salle à manger de la maison. En compagnie des enfants, elle attend que les messieurs reviennent de l’usine pour le déjeuner.
« Nous voilà tous autour de la table, les messieurs, la Française, l’intendante, les enfants et moi. C’est comme tous les jours. » – « Considérez encore cette image, elle se développera et se précisera. » – « Oui, il y a un invité, le comptable chef, un vieux monsieur qui aime les enfants comme s’ils étaient ses propres neveux, mais rien d’extraordinaire là-dedans, car il vient très souvent déjeuner. » – « Persévérez, regardez cette image, quelque chose va sûrement se passer. » – « Rien, nous quittons la table, les enfants doivent dire au revoir comme tous les jours et monter avec nous au second étage. » – « Et ensuite ? » – « C’est vrai, un incident se produit ; je reconnais maintenant cette scène. Au moment où les enfants lui disent au revoir, le chef comptable veut les embrasser. Le patron se lève brusquement et lui crie : « N’embrassez pas les enfants ! » Cela me donne un coup au cœur et comme les messieurs sont déjà en train de fumer, c’est l’odeur de cigare qui me reste dans la mémoire.
Telle était donc la scène plus profondément enfouie qui, ayant eu une action traumatisante, avait laissé un symbole mnémonique. Mais à quoi attribuer les effets de cette scène ? Je lui demandai lequel des deux incidents s’était produit le premier, celui-ci ou celui de l’entremets brûlé ? La dernière scène a précédé l’autre de deux mois.
« Pourquoi cette réaction du père vous a-t-elle donné un coup au cœur puisque l’admonestation ne s’adressait pas à vous ? » – « Ce n’était pas bien de rudoyer de cette façon un vieil homme, grand ami de la maison, et de plus, invité. On aurait pu le dire tranquillement. » – « Donc, c’est la façon cavalière dont votre patron a parlé qui vous a blessée, peut-être avez-vous été gênée pour lui, ou bien vous êtes-vous demandé en le voyant traiter un vieil ami avec tant de rudesse pour une bagatelle, comment il agirait envers vous si vous étiez sa femme ? » – « Non, ça n’était pas ça. – « Mais c’était bien à cause de sa violence ? » – « Oui, à cause des baisers aux enfants, il ne voulait jamais qu’on les embrassât. »
Et maintenant, le souvenir d’une scène plus ancienne surgit sous la pression de ma main, celui du traumatisme véritable qui avait conféré à l’affaire du chef comptable son pouvoir traumatisant.
Plusieurs mois auparavant, une dame était venue en visite et, en partant, avait embrassé les enfants sur la bouche. Le père présent se contraignit à ne rien dire à la dame mais, après son départ, attrapa violemment la malheureuse gouvernante. Il lui déclara qu’elle serait responsable si quelqu’un embrassait les petites sur la bouche, qu’elle se devait de ne pas le supporter et qu’elle manquait à ses devoirs en le tolérant. Si cela devait se reproduire, il confierait à quelqu’un d’autre l’éducation de ses enfants. A cette époque, Lucy s’imaginait encore être aimée et espérait avoir encore avec lui un second entretien amical pareil au premier. Cette scène anéantit ses espoirs. Elle se dit que s’il était capable de s’en prendre ainsi à elle et de la menacer de cette façon pour une bagatelle dont elle n’était d’ailleurs pas responsable, c’est qu’elle s’était trompée et qu’il n’éprouvait pour elle aucun sentiment ; autrement il aurait montré plus d’égards. C’est évidemment le souvenir de cette scène pénible qui resurgit au moment où le chef comptable, voulant embrasser les enfants, fut rabroué par le père.
Quand Miss Lucy revint me voir, deux jours après cette dernière analyse, je lui demandai ce qui lui était arrivé d’heureux.
Elle semblait transformée, souriante, et portait la tête haute. Je crus même un instant avoir porté un faux jugement sur les faits et que, de gouvernante des enfants, elle était devenue la fiancée du directeur, mais elle détruisit mon hypothèse.
« Rien n’est arrivé, mais vous ne me connaissez pas. Vous m’avez toujours vue malade et déprimée, alors qu’en général je suis toujours gaie. Hier, au réveil, mon oppression avait disparu, et depuis je me sens bien. » – « Et pour votre situation, que pensez-vous qu’elle devienne ? » – « Je me rends bien compte qu’il n’y a rien à en espérer, mais je ne m’en ferai pas à ce sujet. » – « Allez-vous désormais vous entendre avec le personnel ? » – « Je crois bien que c’est ma susceptibilité qui a surtout joué à ce point de vue. » – « Continuez-vous à aimer le directeur ? » – « Certainement, je l’aime, mais cela ne me fait plus rien. On est libre de penser et de sentir ce qu’on veut. »
J’examine son nez et constate que sensibilité et réflexes sont presque entièrement revenus, elle distingue aussi les odeurs, mais en hésitant, et seulement quand elles sont intenses. Je ne saurais dire jusqu’à quel point l’affection nasale était responsable de cette anosmie.
Le traitement s’était poursuivi pendant neuf semaines. Quatre mois plus tard, je rencontrai par hasard ma malade dans un lieu de villégiature, elle était gaie et continuait à se bien porter.

Analyse critique
Bien qu’il ne s’agisse ici que d’un cas léger d’hystérie avec peu de symptômes, je ne saurais en sous-estimer l’importance. Le fait qu’une maladie comportant aussi peu d’éléments névrotiques ait nécessité tant de conditions psychiques me semble instructif. En étudiant de plus près cette histoire de malade, je suis tenté d’en faire le prototype d’un certain genre d’hystérie, celle qu’une personne sans hérédité chargée peut acquérir à la suite d’événements appropriés. Bien entendu, je n’entends pas parler d’une hystérie indépendante de toute prédisposition, car il n’en existe probablement pas, mais on ne constate cette prédisposition que lorsque le sujet est devenu hystérique ; auparavant, rien ne la faisait prévoir. Ce qu’on entend généralement par prédisposition névropathique est autre chose, elle est déterminée, dès avant l’apparition de la maladie, par le degré d’hérédité ou la somme personnelle d’anomalies psychiques. Pour autant que je sache, aucun de ces deux facteurs n’était décelable chez Miss Lucy R… ; son hystérie peut donc être qualifiée d’acquise et ne présuppose qu’une tendance sans doute très diffuse à être la proie d’une hystérie, tendance dont nous ne découvrons qu’à peine la trace. En pareil cas, tout dépend surtout de la nature du traumatisme, en rapport naturellement avec la réaction du sujet à son égard. Une condition indispensable de l’apparition de l’hystérie est qu’il y ait incompatibilité entre le moi et la représentation qui le confronte. J’espère pouvoir montrer ailleurs comment des troubles névrotiques découlent des modes divers adoptés par le « moi » pour se débarrasser de cette incompatibilité. La défense hystérique pour laquelle une certaine aptitude est nécessaire consiste alors en une conversion de l’émoi en innervation somatique. Le gain qui en résulte est l’expulsion hors du moi conscient de la représentation inconciliable. Dans ce cas, le moi conscient contient la réminiscence somatisée par conversion, c’est-à-dire, dans le cas envisagé, les sensations olfactives d’ordre subjectif ; la malade souffre de l’affect, plus ou moins nettement ressenti, lié à ces réminiscences. La situation ainsi créée ne peut plus se modifier parce que, du fait du refoulement et de la conversion, la contradiction qui aurait entraîné la liquidation de l’affect est supprimée. C’est ainsi que le mécanisme qui provoque l’hystérie correspond à un acte de pusillanimité morale et, par ailleurs, apparaît comme une mesure de protection dont le moi dispose. Il y a assez de cas où l’on est obligé de reconnaître que la défense contre un accroissement d’excitation par production d’hystérie constitue alors la mesure la plus adéquate, mais, plus souvent, on doit naturellement conclure qu’une quantité plus grande de courage moral eût été plus avantageuse pour le sujet.
Aussi le véritable moment traumatisant est-il celui où la contradiction s’impose au moi et où celui-ci décide de chasser la représentation contradictoire. Par ce rejet, la représentation n’est point anéantie mais seulement repoussée dans l’inconscient. Lorsque ce processus apparaît pour la première fois, il donne lieu à la production d’un noyau ou d’un point central de cristallisation où se forme un groupe psychique séparé du moi et autour duquel tout ce qui dépendait de l’idée contradictoire va se concentrer. La dissociation du conscient produite dans les cas d’hystérie acquise est ainsi une dissociation voulue, intentionnelle, ou, souvent, tout au moins introduite par un acte volontaire. En réalité, il se produit autre chose que ce que le sujet désirait ; il voulait supprimer une représentation comme si elle ne s’était jamais produite, mais il ne réussit qu’à l’isoler psychiquement.
Dans l’histoire de notre patiente, le moment traumatisant correspond à la scène que lui fit le directeur à cause du baiser donné aux enfants, mais cette scène reste quelque temps sans effet perceptible ; peut-être a-t-elle provoqué de la mauvaise humeur, de la susceptibilité, je n’en sais rien. Les symptômes hystériques n’apparurent que plus tardivement, en des moments que l’on peut qualifier d’ « auxiliaires » et que l’on caractériserait en disant que les deux groupes psychiques, pour un temps isolés, y coïncident comme dans le conscient somnambulique élargi. Le premier de ces incidents générateurs de la conversion fut d’abord, pour Miss Lucy R…, la scène de la salle à manger au moment où le chef comptable voulut embrasser les enfants ; le souvenir traumatique entra ici en jeu, et la jeune fille se comporta comme si elle n’avait pas renoncé à tout ce qui se rapportait à son inclination pour son patron.
Dans d’autres histoires de malades, ces facteurs différents coïncident et la conversion s’effectue immédiatement sous l’effet du traumatisme.
Le deuxième facteur auxiliaire reproduit assez fidèlement le mécanisme du premier. Une forte impression rétablit passagèrement l’unicité du conscient, et la conversion se produisit de la même façon que la première fois. Chose intéressante, le symptôme apparu en second lieu dissimule le précédent, de sorte que le premier n’est nettement ressenti que lorsque le second a été éliminé. Il faut noter aussi l’ordre inversé auquel l’analyse doit de même se plier. Dans toute une série de cas, j’ai pu constater de la même manière que les symptômes apparus en dernier recouvraient les premiers, et que seule la découverte de ceux-ci par l’analyse permettait de trouver la clé de tout le phénomène.
La thérapeutique consista ici à imposer l’union du groupe psychique isolé avec le moi conscient ; chose remarquable, le succès ne progressa pas parallèlement au travail fourni ; ce ne fut qu’une fois la dernière partie terminée que la guérison apparut soudain.