vendredi 24 juin 2016

Brexit : j'ai rêvé d'un camembert à Munich



Il y a eu le printemps de l'Europe...

J'avais dix ans quand mon instituteur nous a dit : "Vous aurez la chance de voir l'Europe réalisée." Il avait des étoiles dans ses yeux. Six, peut-être... Mais j'ai bien vu aussi qu'il était triste de ne pas pouvoir être là quand sa prédiction s'accomplirait. Aujourd'hui, j'ai l'âge qu'il avait à l'époque. Et c'est moi qui suis triste.

Je viens d'apprendre la nouvelle du brexit. Une catastrophe, naturellement. Il est clair que l'Europe pèse plus lourd avec la Grande Bretagne que sans. Une évidence qui sauterait aux yeux de tout supporter de football : quand on perd un membre de l'équipe, et en plus, un poids lourd, difficile de se réjouir. Même si ce joueur est une mauvaise tête ! On peut toujours évoquer les tiraillements qu'il y a de manière presque traditionnelle avec ce pays, cela ne change rien à son influence pour faire peser l'Europe lors des rencontres internationales.

Et si l'inclure avait été une erreur au départ (dixit le général), nous ne sommes malheureusement pas préparés aujourd'hui à profiter des opportunités que pourrait ouvrir ce départ : une Europe du continent.

Je milite depuis plusieurs décennies pour un véritablement rapprochement de l'Allemagne et de la France. Il y a plus de mille ans, Charlemagne régnait sur un empire européen dont la capitale était à Aix la Chapelle. Depuis sa mort, cet empire européen s'est coupé en deux, et les morceaux n'ont cessé de s'affronter. Des guerres entre des gens très proches - pas des voisins : de la famille. Voilà ce qu'il aurait fallu réparer s'il en était encore temps. Pour constituer une force à l'échelle planétaire : n'est-ce pas une obligation aujourd'hui ?

Je doute que ce soit encore possible. En effet, on a laissé passer les trente glorieuses, durant lesquelles non seulement les économies pouvaient fusionner, mais surtout les institutions, les législations sociales, les systèmes de gouvernance – sans les tensions financières actuelles qui mettent tout le monde à cran.

La priorité a été donnée au marché. L'Europe sociale, qui aurait évité des grincements dus aux différentiels réglementaires entre les pays, n'a pas été faite. L'Europe politique n'existe pas – alors que les pays européens y étaient disposés il y a trente ans. Égoïsme des dirigeants qui tenaient à leur petite place ? L'Europe militaire, on n'en parle pas, peut-être parce qu'elle n'existe pas, hormis quelques manœuvres conjointes. En tout cas, je ne l'ai jamais vue. Et l'Europe de l'égalité fiscale, où se trouve-t-elle ?

Il y aurait, paraît-il, des émissaires croisés dans les ministères dans chaque capitale : un allemand spécialisé dans l'économie qui rend compte de ce qui se passe à Bercy, et un français à Berlin. Pareil pour les affaires étrangères, et d'autres ministères. Je ne sais pas si cela fonctionne. Bon principe, mais tellement insuffisant. 

En fait, tout ce qu'on a trouvé à faire, c'est supprimer les frontières physiques et commerciales – sans que rien ne soit unifié, à part la taille du concombre homologué Bruxelles.

Pendant les cinquante années qui précèdent, on a continué à fêter le 11 novembre, le 8 mai, voire le 18 juin, dates guerrières. Commémorations aberrantes au vu des perspectives d'avenir. Il aurait mieux valu célébrer le noyau européen, créer... le 11 novembre, une fête de la bière à Paris avec des culottes courtes en cuir, le 8 mai, une fête de la baguette et du kil de rouge en Allemagne... n'importe quoi, mais faire quelque chose... Tisser des liens psychologiques bien plus forts, avoir une communication permanente sur ce thème. Faire de l'amitié entre les peuples européens un vrai sujet, et non une phrase de fin de discours. N'avoir qu'une seule ligue de foot, de basket, de rugby... Et une seule télé publique, avec les mêmes infos. Refaire tous les ans la photo de Mitterand et Kohl, quand ils se tiennent la main. Les gens se nourrissent de symboles forts - et les symboles de l'Europe, ils sont où ?

Les lois tatillonnes de Bruxelles ont ridiculisé l'Europe. Son impuissance à parler d'une même voix lors des affaires internationales nous humilie. Les europhiles ont laissé passer le bon moment. A présent, les nationalismes montent en puissance. Ils ont deux siècles de retard, ils se trompent : la France ne sera plus jamais grande, plus jamais autonome : c'est mécaniquement impossible.

Ça fait très longtemps que je milite pour une fusion avec l'Allemagne (et sans doute la Belgique). J'ai des témoins… Oui, je parle bien d'une fusion. La création d'un grand pays européen continental, équivalent à l'immense Russie en termes de population, et la troisième puissance économique mondiale après les USA et la Chine, et avant le Japon. Un pays bilingue comme bien d'autres (comme l'Ukraine où l'on parle le russe et l'ukrainien, comme les États-Unis avec l'anglais et espagnol, sans que cela n'engendre des difficultés insurmontables). Wo ist das Problem ?

S'il y avait eu un référendum - après suffisamment d'explications - on aurait trouvé cinquante pour cent de pour en Allemagne comme en France : signe que la frontière n'est pas le Rhin, mais une découpe qui prend en compte d'autres facteurs que la nationalité.

Aujourd'hui, qu'est-ce qui est franco-allemand (à part l'aérospatiale) ? Arte. C'est à peu près tout ce qu'on a pour construire un axe franco-allemand fort dans les esprits. Pas sûr que ses petites musiques bizarres soulèvent un enthousiasme délirant.

Quand on est en Chine ou en Russie et qu'on regarde les pays de l'Europe de l'Ouest, on voit à quel point ces pays sont semblables. Il suffit de regarder leurs journaux, leurs écoles, leurs publicités, leurs valeurs, leurs institutions : ils fonctionnent pareil, ils disent les mêmes choses, car les mentalités et les cultures, si on passe sur la couleur locale, sont identiques. Une fusion n'aurait pas été très compliquée. Au prix de quelques sacrifices. Berlin vaut bien un bretzel et Paris un croissant.


...et maintenant c'est l'hiver.


mercredi 22 juin 2016

Au pays du p'tit (de Nicolas Fargues) : la tradition du roman dans le roman


Une étudiante entreprenante à Odessa

Je ne sais plus qui m'a conseillé de lire Nicolas Fargues, mais je l'en remercie. C'est mon premier roman de cet auteur. Je ne considère pas « Au pays du p'tit » comme un chef d’œuvre, mais ce livre a le mérite d'être plutôt distrayant, drôle et sans prétention. Il me fait un peu penser à David Lodge quand il raconte ses aventures dans le monde universitaire.

De quoi s'agit-il ? D'une double provocation. La première dans le domaine des rapports hommes-femmes, car Fargues dépeint un homme coureur de jupon assez désinhibé pour manipuler et tromper ses conquêtes sans être écrasé de scrupules : les détails de ses petits calculs sont minutieusement racontés. La seconde provocation tient à un dénigrement systématique de divers aspects de la "mentalité française", de quoi choquer assez largement.

Comment ces deux aspects sont-ils articulés ? Le personnage principal, professeur de sociologie, a écrit un livre sur la décadence de la France. La présentation de ce livre est prétexte à divers voyages internationaux agrémentés de rencontres... dont il tente d'obtenir le profit maximum. Au fur et à mesure de ses déplacements, le professeur de sociologie cite et commente son livre au vu de ses observations de terrain.

NY city
Le livre dans le livre, ce n'est pas nouveau. Tu te rappelles le (médiocre) livre de Joël Dicker, « la vérité sur l'affaire Harry Q ». On y trouve l'histoire d'un livre en projet qui va raconter ce qui EST raconté. Ce n'est pas le cas dans "Au pays du p'tit", puisque le livre du héros de Fargues est déjà écrit et publié. Ce n'est pas non plus la géniale mise en abîme des Fruits d'Or, de Nathalie Sarraute, à lire impérativement : révolutionnaire et jubilatoire.

 Et encore plus tordu, dans le Maître du Haut Château, c'est l'uchronie dans l'uchronie : le roman raconte l'après-dernière guerre mondiale - mais là, ce sont les allemands et les japonais qui ont gagné ; pourtant, ce roman de Phillip K. Dick évoque l'existence d'un livre interdit qui raconte ce qui aurait pu se passer si la victoire était revenue aux alliés…

Il y a sans doute d'autres "livres dans le livre" – n'hésite pas à m'instruire ou me rafraîchir la mémoire.

Chez Fargues, le livre dans le livre, c'est un artifice plutôt réussi de l'auteur pour jumeler ses deux projets provocateurs. Les histoires de jupon sans la critique de la France, ce serait sans doute court. Et l'inverse manquerait de sel et aussi d'argument.

On peut se poser la question du rapport entre le comportement du personnage et son niveau socio-culturel. Nous vivons de moins en moins sous le régime du gentleman, c'est à dire l'association de mœurs douces et policées avec un niveau culturel élevé. On ne sera donc pas trop surpris du comportement peu attentionné du héros, et peu conforme au style classique de l'universitaire. Certes, dans la série "Lost", c'est celui qui est le plus diplômé qui se montre le plus altruiste - mais il est souvent dépassé par les évènements (et se fait piquer sa promise par un malfrat). Le modèle de Lost est en train de changer. Les hommes éduqués s'autorisent à se découvrir calculateurs et manipulateurs - du moins dans les fictions. Une forme de libération ?

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Bref. J'avais un trou à combler pendant la recharge de ma liseuse Android. J'ai lu le Fargues – au début j'étais assez réticent. Finalement, j'ai passé un bon moment – même si la fin était trop prédictible. Le contrat est rempli.

Moscou
Ce qui m'a aussi plu, c'est de lire les commentaires de ce livre sur Babelio, un site littéraire. Nombreux sont les lecteurs qui se sont pris les provocations de Fargues en pleine figure - sans penser à baisser la tête. Les femmes surtout, qu'on devine à leur pseudo. Elles se sentent insultées par le cynisme du héros qu'elles attribuent à l'auteur sans plus d'examen. On sait bien que "madame Bovary, c'est moi", mais on sait aussi que Flaubert était bien plus que madame Bovary.

On sent aussi certains hommes agacés par les performances sexuelles du personnage central : jaloux ? Un critique qui conclut en disant que le livre est jubilatoire ne lui accorde qu'un petit deux étoiles sur cinq : il y a quelque chose qui ne va pas ? On trouve même un « Je suis allé jusqu'au bout car il ne fait que 240 pages et qu'on me l'a offert ». No comment. Ah si, dans mon édition, le livre ne fait que 140 pages. Il a vraiment dû trouver le temps très long...

Heureusement, il y a d'autres critiques plus distanciées. Un nommé Yancou par exemple, qui a bien repéré la complexité du personnage. Mais personne ne s'attarde sur l'humour presque gaguesque des exagérations de Fargues. Par exemple quand il énumère les dépenses qu'il fait pour la fille. Il ne faut pas chercher un second degré : c'est de l'humour à la Kersauson - juste glacial.

Quand même, une des critiques s'achève par un pétillant « Un portrait […] qui se termine bien pour la morale. Dommage ! ». Ça valait bien un « like » !


mardi 21 juin 2016

Why we love (par Helen Fisher) : enfin une bonne raison de prendre la pilule


Vera, Sveta et Nadia, Odessa, Arkadia, 14 heures : why we love ?

Il faut vraiment que je me traîne par la main pour faire une recension de ce livre. Je me suis forcé à le terminer, pour être bien certain de ne rien avoir raté, un trésor qui se trouverait juste à la fin... Et maintenant, étant donné l'effort gigantesque que j'ai fait pour arriver à cette page 251, je me sentirais idiot de ne pas faire cette recension. (Je devrais garder ces réflexions pour moi, tu vas tout de suite fermer ce blog.)

Ce livre semble pourtant avoir eu un grand succès outre Atlantique. L'auteur est un docteur… un PHD, c'est à dire un docteur en philosophie : cela veut dire tout ce qui n'est pas médecine et qui a été couronné par une thèse de troisième cycle. Autrement dire, cela ne veut pas dire grand-chose. Pour l'essentiel, le PHD de l'auteur, c'est essentiellement un doctorat en anthropologie et psychologie. C'est le bagage de certains chercheurs parmi les plus grands, dans le domaine des sciences humaines. Cela paraît difficile à croire quand on voit le niveau moyen des psycho en France… mais il y a des psychologues absolument géniaux aux États-Unis et dans d'autres pays, d'ailleurs. Helen Fisher n'en fait décidément pas partie.

Son livre prétend donner au lecteur une information scientifique sur l'état actuel des connaissances relative à l'amour. La voilà qui s'embringue dans la neurochimie. Les neurotransmetteurs sont évoqués en dépit du bon sens, sans nuance. Apparemment, elle n'a pas la moindre idée de la complexité des mécanismes en jeu. Et je te colle un coup de norépinéphrine par-ci, et un coup de sérotonine par-là. Comme si tu voulais comprendre le fonctionnement d'un programme d'ordinateur en mesurant des différences de potentiel aux bornes du disque dur. Helen Fisher est sans doute le genre de personne qui croit qu'une Ford T roule plus vite si tu mets plus d'essence dans le réservoir. Pas très heuristique.

On trouve aussi un questionnaire et une expérimentation comme on en fait beaucoup de nos jours avec parfois des résultats intéressants : il s'agit d'observer avec les nouvelles techniques d'imagerie neurologique les zones du cerveau qui « s'allument » quand on pense à certaines choses.

Le problème, c'est que les présupposés relatifs à la sexualité d'Helen Fisher datent affreusement et sont parfaitement bateau. Outre qu'elle est sexiste. Les filles, vous pouvez retourner à la cuisine : « les hommes sont généralement plus doués pour la mécanique ». Et soyez de ravissantes idiotes, car ce sont, heureusement, des « problem solvers ».

Helen Fisher a une conception surannée de la neurophysiologie : en gros, une actualisation de la théorie de Gall (tu sais, la bosse des maths, celle du crime, etc.) avec une belle confusion entre le topographique et le fonctionnel. En lisant, j'apprends au passage que les nuances langagières sont liées aux œstrogènes (là, elle se cite elle-même). Ce qui me donne une bonne idée. Je vais prendre la pilule pour rendre ce blog plus intéressant.

Helen Fisher est ethnocentriste et confond manifestement les réponses culturelles et les réalités psychologiques des sujets d'expérimentation. C'est à dire qu'elle étudie la culture occidentale en pensant observer le fonctionnement d'individus. Le résultat n'est pas terrible. On pense à la page psychologie dans Elle, ou Femmes actuelles. Heureusement, il y a des traits de génie. Par exemple : « les hommes beaux recherchent les belles femmes ». Ça mérite au moins un Nobel.

Helen Fisher a une conception terrifiante de l'évolution darwinienne. Tout a un sens, tout a été sélectionné. Les éléments vestigiaux, les hasards de liaisons génétiques (proximités loculaires), les erreurs – non, ça n'existe pas. Voici son interprétation du goût que l'on a en général pour les visages symétriques et harmonieux : « the beauty of symmetry does tell a basic truth. Creatures with balanced, well-proportioned ears, eyes, teeth, and jaws, with symmetrical elbows, knees, and breasts, have been able to repel bacteria, viruses, and other minute predators that can cause bodily irregularities. By displaying symmetry, animals advertise their superior genetic ability to combat diseases. » Si t'es belle, c'est parce que tu as su repousser les boutons et les diarrhées. Je pleure...

Helen Fisher sait tout, elle a réponse à tout. Elle explique par exemple sans broncher que « Romance among older people probably also had adaptative functions in ancestral times ». Lesquelles ? Si le troisième âge continue d'aimer, c'est pour fournir aux seniors des après-midi sexuels  [la fameuse sieste crapuleuse neandertalienne ?] pour rester plus souple... Et de préciser :

« a reason to remain vital members of the community, and a partner who provided physical and emotional support »
C'est tout ce qu'il y a comme argument. Si Bernardin de Saint-Pierre ne l'avait pas fait, elle aurait expliqué que les raies sur le melon sont programmées pour qu'on puisse le manger en famille.

Pas très compliqué d'expliquer, d'ailleurs, puisqu'on a le droit d'affirmer tout et son contraire. C'est ainsi qu'elle cite Baudelaire qui écrit : « Nous aimons les femmes à proportion qu'elles nous sont plus étrangères » et commet un contresens sur la signification de cette phrase.

En effet, pour Baudelaire, il ne s'agit pas de différences entre lui et les femmes, mais de l'indifférence qu'il ressent à leurs particularités, du fait qu'elles sont en fait pour lui, parfaitement interchangeables : « semper eadem ». Mais bon… Elle affirme aussitôt après qu'on peut dire exactement le contraire – à savoir qu'on aime d'autant plus qu'on trouve chez l'autre un alter ego. « The reverse is also true » : il fallait y penser !

Anasthasia, Odessa, Arkadia, 7h. du matin : why we love ?

Justement, à propos des citations poétiques qui remplissent le livre... Une, trois, dix, ça va. Deux cent, ça lasse. On se demande d'ailleurs si elle ne puise pas ses propres convictions dans ces propos littéraires – souvent abusivement interprétés (cf. supra). Je pense en particulier à des citations provenant de cultures lointaines, dont la traduction doit être par principe sujette à caution. Cela confine au grotesque quand on lit des trucs du genre « Comme le dit un aborigène d'Australie : Nous sommes un peuple jaloux ». Puisque ce sont eux qui le disent ! J'aime aussi : « Les hommes et les femmes de l'Inde ancienne appelait l'amour romantique la danse éternelle de l'univers. Ils avaient raison ». Nous voilà bien avancés.

Il y a deux choses qui m'étonnent néanmoins. D'abord, la très abondante bibliographie en fin d'ouvrage. Je t'avoue une chose, je n'ai pas regardé dans le détail – mon masochisme avait atteint sa limite. Dont de nombreux articles scientifiques. Sans doute le meilleur comme le pire. Quel usage en a-t-elle fait ? A première vue, elle a picoré à droite à gauche, en prenant tout au même niveau et sans faire de synthèse. Ça finit par constituer un corpus de connaissances assez monstrueux... et patatoïde.

En y réfléchissant, il n'y a pas à être surpris par l'abondance de ses sources. Cela fait trente ans qu'elle a fait de ce sujet son fond de commerce. Je parierais que cette bibliographie n'est pas différente de celle de ses autres ouvrages. 

L'autre chose qui m'étonne, c'est que Richard Dawkins, (le zoologue, auteur du « selfish gene », à ne pas confondre avec Stephen Hawking, le physicien) ait qualifié de scientifique ce livre. A priori, bien que je n'aie rien lu de lui, il s'y connaît en sciences. Et vu son âge lors de la publication, il n'était pas gaga. Alors ?

Avec tout ça, tu vas me dire que je n'ai pas encore abordé la thèse du livre. Ah oui ? La thèse ? Je n'ai pas dû comprendre. Mais... est-ce que tu ne serais pas en train de me dire que cette recension est un peu à charge ? Décidément, on ne peut rien te cacher.

Attention, je ne critique pas le côté vulgarisation du livre. Des vulgarisations, il y en a d'excellentes. Non, je considère simplement que ce livre est une escroquerie tendant à faire accroire aux non-spécialistes qu'on en sait beaucoup plus qu'en réalité sur ce sujet porteur.

J'ai eu un bref espoir : c'est que le livre d'Helen Fisher n'ait pas été traduit en français. Eh bien si. Tu veux vraiment que je te dise chez quel éditeur ? Je t'aide : Jacob de...?


Maria et Vlad, Odessa, Arkadia, 18h. : why we love ?

dimanche 19 juin 2016

Vorace et coriace à la fois


Vorace le chat, et coriace l'oiseau, qui a profité d'une occasion pour
s'envoler cinq minutes après avoir été pris...


Aujourd'hui, j'ai eu une très bonne nouvelle. Mais avant d'en venir là, je voudrais rassembler pour toi quelques souvenirs universitaires.

J'ai appris il y a longtemps que le corps était formé d'un grand nombre de cellules. La cellule, c'est la brique de base. Il y en a de toutes sortes, spécialisées pour constituer tel ou tel organe. Des cellules du foie, qui sont de vraies usines chimiques, des cellules de peau, qui finissent par constituer un produit dur et se dessécher, ce qui fait qu'on n'a pas la peau comme la langue. Des cellules cérébrales, qui transmettent des influx électriques et constituent des circuits compliqués. Etc. Et de bêtes cellules qui servent à boucher les trous, à former des tuyaux (pour le sang par exemple), ou qui se contractent grâce à des électroaimants quand on fait passer un courant dedans – ce qui est pratique pour faire bouger les muscles. Tu sais sans doute tout cela, peu ou prou.

Chaque cellule est un genre de sac rempli d'eau pour l'essentiel, avec une paroi solide qui ne laisse passer que ce qu'elle veut, de manière à conserver un intérieur assez stable. Ce sac contient un noyau. Respect ! Le noyau, c'est la bibliothèque où se trouvent rangés tous les plans nécessaire non seulement à cette cellule en particulier, mais à l'être vivant que constituent toutes les cellules. C'est donc là que se trouve l'ADN. Et aussi les photocopieuses, car ce n'est pas le tout d'avoir les plans, il faut aussi emporter ces plans sur le terrain, pour que les usines sachent ce qu'elles ont à fabriquer et quel rôle elles ont à jouer.

Inutile de préciser que ce sont des photocopieuses intelligentes. Pas la peine de tout recopier. D'habiles messagers emportent ces plans là où on doit les utiliser, et lisent les bons passages. C'est un travail très bien organisé.

Dans chaque cellule, il y a plusieurs types d'usines. Certaines sont chargées de fabriquer des protéines, d'autres des lipides, etc. avec plusieurs chaînes de montage spécialisées pour chacun. D'autres de détruire les déchets, et éventuellement, de les jeter en vrac dehors. D'autres de stocker des éléments utiles ou dangereux – bien à l'abri. Tu l'auras compris, une cellule - une simple cellule, comme tu en as des millions ! - c'est vraiment beau.

Et l'énergie ? Il faut bien de l'énergie pour faire tourner les usines ? Heureusement il y a des centrales qu'on appelle mitochondries. Ces centrales sont de gros organites complexes, qui utilisent aussi des plans pour accomplir leur travail. Mais les plans ne viennent pas d'en haut, du bureau des ingénieurs ! Voilà qui est très étrange ! D'où viennent-ils donc ? C'est là qu'arrive la bonne nouvelle.

Quand j'ai appris tout cela, on m'avait dit que ces gros organites énergétiques, les mitochondries, avaient peut-être une curieuse histoire. A l'époque où ni les hommes ni les animaux existaient, époque qui se chiffre en plusieurs centaines de millions d'années, il n'y avait que des « cellules » primitives. Par exemple des bactéries. Une bactérie, pour simplifier, c'est une cellule toute seule, et sans noyau (pas de bibliothèque, les plans traînent à l'intérieur du sac). Mais il y avait aussi des organismes plus gros, mieux organisés, et dotés, eux, d'une belle bibliothèque bien rangée dans le noyau.

Tu me croiras où non, mais certaines de ces grosses « cellules » ont boulotté des bactéries. Pas mastiquées, non, bien sûr. Mais inclus ces bactéries dans leur sac. Résultat, la bactérie a "survécu", elle s'est sentie à l'aise dans le "ventre" de la grosse cellule. Celle-ci a utilisé et exploité les capacités de la bactérie à fabriquer de l'énergie pour elle-même. Un peu comme si on te cousait ton chat dans le ventre, et que vous continuiez tous les deux à vivre heureux. C'est magnifique, non ? (enfin quand je dis « un peu comme si », c'est vraiment « un tout petit petit peu »).

Voilà ce qu'on m'avait raconté avec des « si » et des « peut-être ». Dix ans plus tard, j'avais à peu près fini mes études, ou du moins, je ne faisais plus de cytologie. J'ai quitté l'université avec ces « si » et ces « peut-être », et j'ai oublié. Et là, voilà que par hasard, en lisant le cours de CAPES sur l'évolution darwinienne, je tombe sur une confirmation. Oui, on a fait une enquête, on tient le coupable : on est quasiment sûr que la cellule a boulotté la bactérie. Parce que justement, la bactérie-mitochondrie de la cellule contient ses propres plans, et qu'on ne saurait l'expliquer autrement.

La fin d'un beau mystère. Va savoir pourquoi, je suis tout joyeux !

Et si je me le fais coudre dans le ventre, ça va m'apporter quoi ?




vendredi 17 juin 2016

Une série de séries



Le Caire, quelque part dans le centre

J'aurais voulu te parler longuement des séries que je regarde actuellement. Chacune mériterait des pages d'analyse, et souvent, des louanges. Mais bon, si j'en faisais des tartines, ce serait lassant. Déjà que...

J'ai vu les six épisodes de Hit and Miss. C'est l'histoire d'un transsexuel, en l'occurrence un homme qui fait tout pour apparaître comme une femme. Il ne lui reste plus qu'à subir la dernière intervention, et c'est dans ses projets.  Il se retrouve dans la position de jouer un rôle de chef de famille dans des conditions compliquées. Bonne série anglaise, avec un accent banlieue de Manchester à couper au couteau, de beaux décors et du réalisme. Il y a quand même des faiblesses. L'un des moteurs de l'histoire, c'est que ce travesti est tueur à gages. D'abord hautement improbable. Ensuite, un peu facile comme manière de stimuler l'intérêt. Mais la série se laisse regarder, il y a suffisamment de suspens – et d'intérêt pour le transsexuel dont on découvre les problèmes quotidiens – je confesse aussi mon voyeurisme. Dommage qu'il n'y ait pas eu de seconde saison – il y a seulement six épisodes, et on reste en suspens.

J'ai continué Damages (les saisons 2 et 3), dont j'ai déjà parlé. Toujours ce même niveau de complexité dans l'intrigue entre ces deux juristes qui s'affrontent et s'attirent, la jeune inexpérimentée, avec son air de madone éplorée, mais qui apprend vite, et l'ancienne, retorse – que j'ai presque l'impression de connaître. C'est vraiment fort.

J'ai aussi picoré des épisodes de Futurama, un dessin animé de Matt Groening, l'auteur des Simpson. J'estime Futurama supérieur aux Simpson, à cause de l'humour au second degré (le robot est hilarant et il n'y a pas que lui), de l'imagination et du cynisme débridés. Je trouve aussi le graphisme très agréable. Mais honneur aux Simpson, qui restent un must et furent remarquables par leur critique acerbe de la société américaine... il y a déjà déjà vingt-sept ans !

Je me suis rué sur l'intermède avant nouvelle saison de Sherlock (épisode 00 de la saison 4). Quand j'avais onze ans, je lisais comme toi les nouvelles de Conan Doyle, et j'étais transporté d'excitation. La magie de ces livres se retrouve dans la série. Je suis tout autant médusé, enthousiasmé, amusé par Benedict Cumberbatch, magnifique gueule d'anglais. Il incarne une version sans doute plus jeune du Sherlock que Conan Doyle avait en tête - mais d'autant plus incisive. C'est à mon sens un véritable prolongement de l’œuvre écrite. La caméra intelligente sait utiliser avec pertinence les trucages modernes pour retendre les excellentes ficelles des années 1900. Du grand guignol qui ne prend pas la tête, très jubilatoire et drôle. Même si cet épisode 00 précisément est loin d'être le meilleur, il se laisse regarder.

Black Mirror est un petit ensemble de films télévisés dont le point commun est l’immixtion des nouvelles technologies dans la vie. Il n'y a pas de lien entre chacun des films. C'est un travail anglais, fait avec subtilité, précision et intelligence, sans pathos, et c'est remarquable. En parle-t-on assez ?

Blue Mountain State est une série (sans suivi d'un épisode à l'autre) qui raconte les aventures farfelues de deux étudiants dont la vie est centrée sur celle de leur équipe (universitaire) de football américain. Les fantasmes des ados attardés outre-atlantique, ça picole, fume, baise, fait des grosses conneries autant que ça peut. Sans doute instructif sur ce qui constitue la mythologie mentale d'une (bonne ?) partie des États-Unis. On y trouve une forme de morale que porte le héros, morale ambigüe, moderne, qui permet de ne pas jeter cette série aux orties. A regarder quand on est très fatigué. Mais on peut aussi zapper.

House of lies est l'histoire d'un conseil en communication cynique, divorcé et doté d'un jeune fils à tendance gay. Il travaille avec un petit groupe ou l'on trouve une jolie fille pleine de bon sens, un déconneur et un premier de classe. Ça interagit. Que du très classique et banal. A peu de chose près le même schéma que l'équipe de N.C.I.S, si tu t'en souviens. Ce n'est pas nul, mais il faut avoir épuisé toutes les bonnes séries avant d'envisager de se rabattre sur celle-ci, que je trouve un peu trop américaine. J'oubliais un élément non négligeable de la série, le héros est black et fait la nique aux nombreux White Anglo-Saxon Protestants qui sont légion dans le monde de la finance et du business. Pourquoi pas.

A ne pas confondre avec House of cards, qui vaut le coup d’œil, si on est d'un tempérament imperméable, solide et positif. C'est l'histoire d'un couple. Lui est un vieux renard de la politique, très proche du pouvoir, il ambitionne de devenir président des Etats-Unis. Elle grenouille dans le milieu des ONG, plus proche de Kouchner que de l'abbé Pierre. Ils sont tous les deux terriblement antipathiques… Très bien fabriqué, très bien joué. Sinistrement magnifique et totalement déprimant.

Je voudrais terminer cette revue rapide de mes dernières soirées par un chef-d'œuvre : Twin Peaks. C'est une très vieille série (1990). Elle a été co-réalisée par David Lynch – excusez du peu ! Elle date, tant dans les costumes, les « gueules « , les décors, que dans un indéfinissable quelque chose qui pourrait évoquer Dallas ou Dynasty (dont je n'ai jamais vu que quelques morceaux d'épisodes). Elle est visuellement démodée, mais ce n'est pas gênant.

C'est l'histoire d'une enquête dans une ville (fictive) de trente mille habitants située dans les décors montagneux de l'état de Washington, frontalier avec le Canada. Enquête sur le meurtre d'une jeune fille de bonne famille, mais aux mœurs assez sulfureuses. Tout est parfait : le fédéral un peu déjanté (avec un excellent acteur au menton en galoche qui jouera ensuite un sombre rôle de méchant dans Desperate Housewives), les divers personnages qui ne sont pas dénués d'épaisseur psychologique, l'intrigue, l'humour mélangé avec art avec le drame. Sans oublier la musique sucrée – trop sucrée – mais entêtante, indispensable, à la limite du malaise. La vie de la petite ville est recrée dans sa complexité, avec ses liens et ses liaisons. On se sent bien en Amérique... La première saison et la seconde, jusqu'à l'épisode 12, sont excellentes.  L'intrigue se dénoue à peu près à ce moment. Après, il se produit quelque chose de bizarre. De nouveaux personnages arrivent, des complications inutiles. Il n'y a plus de tension. Les passages censés être comiques ne le sont pas. C'est la débandade. Dommage, tout le début est excellent. 

Tu vas finir par pense que je suis trop bon public. Le prochain billet consacré aux séries, je parle de toutes celles qui m'ont gavées et que je n'ai pas eu le courage de terminer, ok ?


Pluton, quelque part à la périphérie (oui, je sais, cette photo n'est pas de moi)

dimanche 12 juin 2016

Quel vieux kroumir regarde encore "Les Fausses Confidences"...?


Promenade en famille dans le parc du château de Versailles


Presque tout a sans doute été dit sur ce texte qui rend si fier de parler français J'en ai vu la représentation filmée dans la version mise en scène par Didier Besace en 2010 (accessible sur youtube).

En deux mots, l'histoire : à l'aide de son valet, un jeune homme désargenté mais de bonne famille tente de se faire épouser par une riche veuve qu'il aime.

Dans cette version,  juste ce qu'il faut de discordance anachronique pour amuser en passant grâce à quelques accessoires, casque de moto, ampoule électrique, ou au filmage des coulisses pendant la pièce. Sinon, on reste dans du très classique.

Une autre version, avec Isabelle Huppert, datant de 2014, semble aller beaucoup plus loin dans l'anachronisme. La pièce se déroule aujourd'hui. Vêtements, occupations quotidiennes, etc., tout est contemporain, et Isabelle Huppert y fait du taï-chi habillée en Dior au milieu d'une pléthore de paires de chaussures de luxe.

Extraire complètement une pièce de son contexte culturel est en général un artifice facile destiné à flatter le bobo, dénaturant le projet de l'auteur en se donnant un faux air d'avant-garde et de contestation. Ce projet, coupé de la réalité de l'époque, peut perdre toute signification. Il en est ainsi par exemple de certaines reprises de l'histoire de Roméo et Juliette. Dans un distrayant montage, le Docteur Pralinus, fait l'exégèse de diverses versions, y compris la version gay, les versions animées et explique le ratage de certaines modernisations. Je recommande vivement (Le vaginarium du Dr. Pralinus, Tome XII).

J'ai d'ailleurs trouvé sur le net une critique sévère des fausses confidences cuvée 2014, notamment du fait de  ce décalage (Brighelli, causeur.fr). Mais je n'ai pas pu juger de moi-même, le film n'étant pas achevé.

Brighelli dit par ailleurs que cette pièce raconte l'histoire d'un intrigant qui tente d'épouser une riche veuve, et qu'il ne s'agit que d'une histoire de pognon. Interprétation intéressante, mais qui me semble fausse.

Intéressante, car il faut se rappeler comment on fait fortune en 1737, sous Louis XV. Comme l'explique bien Piketty (dans « le capital au 21ième siècle »), on naît riche ou on hérite, ou bien on épouse un sac d'écus. On ne devient jamais riche par le travail ni par la spéculation. Sous la royauté, on peut aussi être enrichi par le roi, mais c'est exceptionnel. Dorante, lui, n'a pas de bien, et celle qu'il aime en a.

Dorante aime-t-il Araminte, ou seulement sa richesse, comme le prétend Brighelli ?

« Il t'est venu dans l'esprit de faire ma fortune » dit Dorante à son valet qui l'aide à conquérir Araminte (scène 2 acte I)
Et un peu plus loin, au même :
« Ma fortune serait la tienne »
Il faut donner à cette expression son sens latin (fortuna : le succès, la réussite). Dorante remercie son valet de lui permettre de réussir ce qu'il entreprend. Ici, il n'est pas question d'argent.

Mais on peut encore se poser la question quand le valet dit à Dorante :  « Vous vous emparez de son bien, de son cœur...»


Dans deux autres endroits de la pièce, on trouve au mot  « bien » la dénotation claire de patrimoine. Qu'en est-il ici ? J'hésite. D'abord, c'est le valet qui parle, ce qui ne veut pas dire qu'il pense comme son maître. Ensuite, jusqu'à présent, Dorante ne s'est emparé de rien d'autre que du cœur d'Araminte : ils sont encore loin d'être mariés. Faut-il interpréter ce « bien » comme une autre manière de dire que Dorante s'est emparé du cœur d'Araminte ? Je crois, car je penche pour un Dorante désintéressé (et je dirai plus bas pourquoi).

Ce qui ne l'empêche pas de se comporter comme un franc salaud avec la soubrette d'Araminte, pour les besoins de sa cause. Il est manipulateur et joue de sa séduction pour faire avancer ses affaires. En revanche, en ce qui concerne ses sentiments pour Araminte, les choses sont claires. Scène 2 de l'acte I :
« Je l'aime avec passion, et c'est ce qui fait que je tremble ».

Ainsi s'adresse Dorante à son valet avec lequel il est, pardonne-moi l'expression, comme cul et chemise. Il n'a donc aucune raison de lui mentir. Marivaux expose ainsi clairement ce qu'il en est pour le spectateur : Dorante aime vraiment Araminte, et réaffirmera d'ailleurs ses sentiments devant son valet à une autre reprise (Acte III scène 1 : « Songez que je l'aime...»).

Peu importe qu'il entre dans cet amour un goût pour ce qui est orné, classieux, élégant, et toutes qualités que la richesse pourrait parfois connoter. Ma femme ne m'aurait pas choisi si j'avais été chômeur et cela ne me semble pas un signe de rapacité. Il serait absurde de vouloir systématiquement attribuer à l'intérêt toute relation entre personnes qui ont des situations différentes. Le décalage social entre Araminte et Dorante est le moteur de la pièce, pas celui de Dorante. 

Cet amour de Dorante pour Araminte se retrouve encore dans un autre dialogue avec son valet, quand il laisse échapper un « Qu'elle est aimable ! Je suis enchanté ! ». Peut-être convient-il en plus de redonner un sens fort aux mots « aimable » et « enchanté » dans le contexte linguistique du dix-huitième siècle. Pour toutes ces raisons, je pense que Dorante n'est pas intéressé, il est avant tout amoureux.

On ne trouve d'ailleurs aucune trace de cynisme dans ses paroles. Ce qui frappe à l'inverse, c'est l'éloge tacite que fait Marivaux de l'amour courtois, de l'amour choisi, par opposition à l'amour raisonnable, au mariage d'intérêt. Nous avons tellement pris le pli de choisir notre conjoint pour des raisons sentimentales (émotionnelles?) que cela paraît naturel, indiscutable.

Je me rappelle pourtant cette japonaise éduquée qui disait à quel point elle trouvait fou que les mariages se fassent chez nous sans l'accord parental : eux au moins (disait-elle) ne sont pas aveuglés par l'amour – tout en voulant notre bien plus que quiconque. J'en ai déjà parlé ailleurs. Une grande partie du monde ne fonctionne pas selon les critères de cet amour courtois, très marqué culturellement. Je ne porte pas de jugement sur le mariage dit d'amour. Je dis simplement qu'aujourd'hui, il faudrait vraiment revoir l'ensemble des structures sociales qui organisent la société en couples. Mais nous sommes tellement engoncés dans nos habitudes de pensée qu'il faudra sans doute attendre longtemps.

J'aurais aimé disposer de statistiques sur le nombre de mariages arrangés à l'époque – bien que ce domaine aurait été très difficile à étudier. Le mariage, en général, était organisé par les parents, qui donnaient néanmoins une certaine latitude à leurs enfants de refuser – jusqu'à un certain âge. Tout est dans la « certaine latitude », sans doute variable d'une classe à l'autre, d'une famille à l'autre.

Normandie : dans le Cotentin
Dans cette version 2010, Besace (secondé par le jeu d'Arditi, qui joue le rôle principal, celui du valet intrigant) donne à la pièce un ton quasi révolutionnaire : le valet parle durement au maître, et c'est lui qui décide de tout. Je ne suis pas certain que cela ait été l'intention de Marivaux. Beaumarchais se fera encore attendre cinquante ans. Et Molière, soixante ans avant, mettait déjà en scène des valets qui n'étaient qu'impertinents.

Certains considèrent qu'au départ, Araminte n'est pas vraiment éprise du jeune homme, et que ce sont les fausses confidences qui vont le lui faire aimer. Pas très réaliste à mon sens. La mise en scène 2010 montre une femme qui tombe immédiatement amoureuse du beau jeune homme, mais se contient du fait des obligations sociales. Les manipulations du valet ne font pas changer le cœur d'Araminte. En revanche, elles la poussent à s'affranchir des contraintes que lui impose sa fortune. Il n'y a pas vraiment d'oscillation de l'amour, mais plus une oscillation de l'amour propre. Je trouve cette interprétation beaucoup plus vraisemblable, et aussi conforme au texte. Dans la scène XIV de l'acte I, alors qu'Araminte n'a pas encore eu le temps d'être manipulée par le valet de Dorante, elle s'étonne de ses propres émotions relatives au jeune homme :
« D'où vient que tu m'alarmes ? En vérité j'en suis toute émue»
Il est clair qu'elle aime déjà, et qu'elle en est d'ailleurs surprise. L'amour est antérieur aux manœuvres du valet : c'est un coup de foudre.

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Maintenant, le fait que la représentation soit filmée est-il un problème ? La caméra s'attarde en gros plan sur le visage des personnages quand ils prennent la parole. On est ainsi plus attentif aux expressions des uns et des autres. Évidemment, il y a le risque de rater quelque chose qui se passe en dehors du gros plan. Mais sans caméra, je ne suis capable que d'un seul centre d'attention, et j'en aurais raté tout autant. En fait, la camera rend le jeu des acteurs plus lisible.

J'aime donc vraiment cette version 2010. Elle me semble juste par rapport au texte originel. C'est bien l'histoire d'une manipulation sociale et psychologique, au nom de l'amour romantique – dont j'ignore toujours quelle place il occupait dans la société de l'époque. Le metteur en scène y introduit peut-être une connotation politique révolutionnaire qui ne me semble pas exacte. Mais ce n'est qu'un ajout, pas une dénaturation. L'excellence du texte de Marivaux, sans oublier celle des acteurs, fait le reste.

Le Trianon en hiver