mardi 21 juin 2016

Why we love (par Helen Fisher) : enfin une bonne raison de prendre la pilule


Vera, Sveta et Nadia, Odessa, Arkadia, 14 heures : why we love ?

Il faut vraiment que je me traîne par la main pour faire une recension de ce livre. Je me suis forcé à le terminer, pour être bien certain de ne rien avoir raté, un trésor qui se trouverait juste à la fin... Et maintenant, étant donné l'effort gigantesque que j'ai fait pour arriver à cette page 251, je me sentirais idiot de ne pas faire cette recension. (Je devrais garder ces réflexions pour moi, tu vas tout de suite fermer ce blog.)

Ce livre semble pourtant avoir eu un grand succès outre Atlantique. L'auteur est un docteur… un PHD, c'est à dire un docteur en philosophie : cela veut dire tout ce qui n'est pas médecine et qui a été couronné par une thèse de troisième cycle. Autrement dire, cela ne veut pas dire grand-chose. Pour l'essentiel, le PHD de l'auteur, c'est essentiellement un doctorat en anthropologie et psychologie. C'est le bagage de certains chercheurs parmi les plus grands, dans le domaine des sciences humaines. Cela paraît difficile à croire quand on voit le niveau moyen des psycho en France… mais il y a des psychologues absolument géniaux aux États-Unis et dans d'autres pays, d'ailleurs. Helen Fisher n'en fait décidément pas partie.

Son livre prétend donner au lecteur une information scientifique sur l'état actuel des connaissances relative à l'amour. La voilà qui s'embringue dans la neurochimie. Les neurotransmetteurs sont évoqués en dépit du bon sens, sans nuance. Apparemment, elle n'a pas la moindre idée de la complexité des mécanismes en jeu. Et je te colle un coup de norépinéphrine par-ci, et un coup de sérotonine par-là. Comme si tu voulais comprendre le fonctionnement d'un programme d'ordinateur en mesurant des différences de potentiel aux bornes du disque dur. Helen Fisher est sans doute le genre de personne qui croit qu'une Ford T roule plus vite si tu mets plus d'essence dans le réservoir. Pas très heuristique.

On trouve aussi un questionnaire et une expérimentation comme on en fait beaucoup de nos jours avec parfois des résultats intéressants : il s'agit d'observer avec les nouvelles techniques d'imagerie neurologique les zones du cerveau qui « s'allument » quand on pense à certaines choses.

Le problème, c'est que les présupposés relatifs à la sexualité d'Helen Fisher datent affreusement et sont parfaitement bateau. Outre qu'elle est sexiste. Les filles, vous pouvez retourner à la cuisine : « les hommes sont généralement plus doués pour la mécanique ». Et soyez de ravissantes idiotes, car ce sont, heureusement, des « problem solvers ».

Helen Fisher a une conception surannée de la neurophysiologie : en gros, une actualisation de la théorie de Gall (tu sais, la bosse des maths, celle du crime, etc.) avec une belle confusion entre le topographique et le fonctionnel. En lisant, j'apprends au passage que les nuances langagières sont liées aux œstrogènes (là, elle se cite elle-même). Ce qui me donne une bonne idée. Je vais prendre la pilule pour rendre ce blog plus intéressant.

Helen Fisher est ethnocentriste et confond manifestement les réponses culturelles et les réalités psychologiques des sujets d'expérimentation. C'est à dire qu'elle étudie la culture occidentale en pensant observer le fonctionnement d'individus. Le résultat n'est pas terrible. On pense à la page psychologie dans Elle, ou Femmes actuelles. Heureusement, il y a des traits de génie. Par exemple : « les hommes beaux recherchent les belles femmes ». Ça mérite au moins un Nobel.

Helen Fisher a une conception terrifiante de l'évolution darwinienne. Tout a un sens, tout a été sélectionné. Les éléments vestigiaux, les hasards de liaisons génétiques (proximités loculaires), les erreurs – non, ça n'existe pas. Voici son interprétation du goût que l'on a en général pour les visages symétriques et harmonieux : « the beauty of symmetry does tell a basic truth. Creatures with balanced, well-proportioned ears, eyes, teeth, and jaws, with symmetrical elbows, knees, and breasts, have been able to repel bacteria, viruses, and other minute predators that can cause bodily irregularities. By displaying symmetry, animals advertise their superior genetic ability to combat diseases. » Si t'es belle, c'est parce que tu as su repousser les boutons et les diarrhées. Je pleure...

Helen Fisher sait tout, elle a réponse à tout. Elle explique par exemple sans broncher que « Romance among older people probably also had adaptative functions in ancestral times ». Lesquelles ? Si le troisième âge continue d'aimer, c'est pour fournir aux seniors des après-midi sexuels  [la fameuse sieste crapuleuse neandertalienne ?] pour rester plus souple... Et de préciser :

« a reason to remain vital members of the community, and a partner who provided physical and emotional support »
C'est tout ce qu'il y a comme argument. Si Bernardin de Saint-Pierre ne l'avait pas fait, elle aurait expliqué que les raies sur le melon sont programmées pour qu'on puisse le manger en famille.

Pas très compliqué d'expliquer, d'ailleurs, puisqu'on a le droit d'affirmer tout et son contraire. C'est ainsi qu'elle cite Baudelaire qui écrit : « Nous aimons les femmes à proportion qu'elles nous sont plus étrangères » et commet un contresens sur la signification de cette phrase.

En effet, pour Baudelaire, il ne s'agit pas de différences entre lui et les femmes, mais de l'indifférence qu'il ressent à leurs particularités, du fait qu'elles sont en fait pour lui, parfaitement interchangeables : « semper eadem ». Mais bon… Elle affirme aussitôt après qu'on peut dire exactement le contraire – à savoir qu'on aime d'autant plus qu'on trouve chez l'autre un alter ego. « The reverse is also true » : il fallait y penser !

Anasthasia, Odessa, Arkadia, 7h. du matin : why we love ?

Justement, à propos des citations poétiques qui remplissent le livre... Une, trois, dix, ça va. Deux cent, ça lasse. On se demande d'ailleurs si elle ne puise pas ses propres convictions dans ces propos littéraires – souvent abusivement interprétés (cf. supra). Je pense en particulier à des citations provenant de cultures lointaines, dont la traduction doit être par principe sujette à caution. Cela confine au grotesque quand on lit des trucs du genre « Comme le dit un aborigène d'Australie : Nous sommes un peuple jaloux ». Puisque ce sont eux qui le disent ! J'aime aussi : « Les hommes et les femmes de l'Inde ancienne appelait l'amour romantique la danse éternelle de l'univers. Ils avaient raison ». Nous voilà bien avancés.

Il y a deux choses qui m'étonnent néanmoins. D'abord, la très abondante bibliographie en fin d'ouvrage. Je t'avoue une chose, je n'ai pas regardé dans le détail – mon masochisme avait atteint sa limite. Dont de nombreux articles scientifiques. Sans doute le meilleur comme le pire. Quel usage en a-t-elle fait ? A première vue, elle a picoré à droite à gauche, en prenant tout au même niveau et sans faire de synthèse. Ça finit par constituer un corpus de connaissances assez monstrueux... et patatoïde.

En y réfléchissant, il n'y a pas à être surpris par l'abondance de ses sources. Cela fait trente ans qu'elle a fait de ce sujet son fond de commerce. Je parierais que cette bibliographie n'est pas différente de celle de ses autres ouvrages. 

L'autre chose qui m'étonne, c'est que Richard Dawkins, (le zoologue, auteur du « selfish gene », à ne pas confondre avec Stephen Hawking, le physicien) ait qualifié de scientifique ce livre. A priori, bien que je n'aie rien lu de lui, il s'y connaît en sciences. Et vu son âge lors de la publication, il n'était pas gaga. Alors ?

Avec tout ça, tu vas me dire que je n'ai pas encore abordé la thèse du livre. Ah oui ? La thèse ? Je n'ai pas dû comprendre. Mais... est-ce que tu ne serais pas en train de me dire que cette recension est un peu à charge ? Décidément, on ne peut rien te cacher.

Attention, je ne critique pas le côté vulgarisation du livre. Des vulgarisations, il y en a d'excellentes. Non, je considère simplement que ce livre est une escroquerie tendant à faire accroire aux non-spécialistes qu'on en sait beaucoup plus qu'en réalité sur ce sujet porteur.

J'ai eu un bref espoir : c'est que le livre d'Helen Fisher n'ait pas été traduit en français. Eh bien si. Tu veux vraiment que je te dise chez quel éditeur ? Je t'aide : Jacob de...?


Maria et Vlad, Odessa, Arkadia, 18h. : why we love ?