dimanche 12 juin 2016

Quel vieux kroumir regarde encore "Les Fausses Confidences"...?


Promenade en famille dans le parc du château de Versailles


Presque tout a sans doute été dit sur ce texte qui rend si fier de parler français J'en ai vu la représentation filmée dans la version mise en scène par Didier Besace en 2010 (accessible sur youtube).

En deux mots, l'histoire : à l'aide de son valet, un jeune homme désargenté mais de bonne famille tente de se faire épouser par une riche veuve qu'il aime.

Dans cette version,  juste ce qu'il faut de discordance anachronique pour amuser en passant grâce à quelques accessoires, casque de moto, ampoule électrique, ou au filmage des coulisses pendant la pièce. Sinon, on reste dans du très classique.

Une autre version, avec Isabelle Huppert, datant de 2014, semble aller beaucoup plus loin dans l'anachronisme. La pièce se déroule aujourd'hui. Vêtements, occupations quotidiennes, etc., tout est contemporain, et Isabelle Huppert y fait du taï-chi habillée en Dior au milieu d'une pléthore de paires de chaussures de luxe.

Extraire complètement une pièce de son contexte culturel est en général un artifice facile destiné à flatter le bobo, dénaturant le projet de l'auteur en se donnant un faux air d'avant-garde et de contestation. Ce projet, coupé de la réalité de l'époque, peut perdre toute signification. Il en est ainsi par exemple de certaines reprises de l'histoire de Roméo et Juliette. Dans un distrayant montage, le Docteur Pralinus, fait l'exégèse de diverses versions, y compris la version gay, les versions animées et explique le ratage de certaines modernisations. Je recommande vivement (Le vaginarium du Dr. Pralinus, Tome XII).

J'ai d'ailleurs trouvé sur le net une critique sévère des fausses confidences cuvée 2014, notamment du fait de  ce décalage (Brighelli, causeur.fr). Mais je n'ai pas pu juger de moi-même, le film n'étant pas achevé.

Brighelli dit par ailleurs que cette pièce raconte l'histoire d'un intrigant qui tente d'épouser une riche veuve, et qu'il ne s'agit que d'une histoire de pognon. Interprétation intéressante, mais qui me semble fausse.

Intéressante, car il faut se rappeler comment on fait fortune en 1737, sous Louis XV. Comme l'explique bien Piketty (dans « le capital au 21ième siècle »), on naît riche ou on hérite, ou bien on épouse un sac d'écus. On ne devient jamais riche par le travail ni par la spéculation. Sous la royauté, on peut aussi être enrichi par le roi, mais c'est exceptionnel. Dorante, lui, n'a pas de bien, et celle qu'il aime en a.

Dorante aime-t-il Araminte, ou seulement sa richesse, comme le prétend Brighelli ?

« Il t'est venu dans l'esprit de faire ma fortune » dit Dorante à son valet qui l'aide à conquérir Araminte (scène 2 acte I)
Et un peu plus loin, au même :
« Ma fortune serait la tienne »
Il faut donner à cette expression son sens latin (fortuna : le succès, la réussite). Dorante remercie son valet de lui permettre de réussir ce qu'il entreprend. Ici, il n'est pas question d'argent.

Mais on peut encore se poser la question quand le valet dit à Dorante :  « Vous vous emparez de son bien, de son cœur...»


Dans deux autres endroits de la pièce, on trouve au mot  « bien » la dénotation claire de patrimoine. Qu'en est-il ici ? J'hésite. D'abord, c'est le valet qui parle, ce qui ne veut pas dire qu'il pense comme son maître. Ensuite, jusqu'à présent, Dorante ne s'est emparé de rien d'autre que du cœur d'Araminte : ils sont encore loin d'être mariés. Faut-il interpréter ce « bien » comme une autre manière de dire que Dorante s'est emparé du cœur d'Araminte ? Je crois, car je penche pour un Dorante désintéressé (et je dirai plus bas pourquoi).

Ce qui ne l'empêche pas de se comporter comme un franc salaud avec la soubrette d'Araminte, pour les besoins de sa cause. Il est manipulateur et joue de sa séduction pour faire avancer ses affaires. En revanche, en ce qui concerne ses sentiments pour Araminte, les choses sont claires. Scène 2 de l'acte I :
« Je l'aime avec passion, et c'est ce qui fait que je tremble ».

Ainsi s'adresse Dorante à son valet avec lequel il est, pardonne-moi l'expression, comme cul et chemise. Il n'a donc aucune raison de lui mentir. Marivaux expose ainsi clairement ce qu'il en est pour le spectateur : Dorante aime vraiment Araminte, et réaffirmera d'ailleurs ses sentiments devant son valet à une autre reprise (Acte III scène 1 : « Songez que je l'aime...»).

Peu importe qu'il entre dans cet amour un goût pour ce qui est orné, classieux, élégant, et toutes qualités que la richesse pourrait parfois connoter. Ma femme ne m'aurait pas choisi si j'avais été chômeur et cela ne me semble pas un signe de rapacité. Il serait absurde de vouloir systématiquement attribuer à l'intérêt toute relation entre personnes qui ont des situations différentes. Le décalage social entre Araminte et Dorante est le moteur de la pièce, pas celui de Dorante. 

Cet amour de Dorante pour Araminte se retrouve encore dans un autre dialogue avec son valet, quand il laisse échapper un « Qu'elle est aimable ! Je suis enchanté ! ». Peut-être convient-il en plus de redonner un sens fort aux mots « aimable » et « enchanté » dans le contexte linguistique du dix-huitième siècle. Pour toutes ces raisons, je pense que Dorante n'est pas intéressé, il est avant tout amoureux.

On ne trouve d'ailleurs aucune trace de cynisme dans ses paroles. Ce qui frappe à l'inverse, c'est l'éloge tacite que fait Marivaux de l'amour courtois, de l'amour choisi, par opposition à l'amour raisonnable, au mariage d'intérêt. Nous avons tellement pris le pli de choisir notre conjoint pour des raisons sentimentales (émotionnelles?) que cela paraît naturel, indiscutable.

Je me rappelle pourtant cette japonaise éduquée qui disait à quel point elle trouvait fou que les mariages se fassent chez nous sans l'accord parental : eux au moins (disait-elle) ne sont pas aveuglés par l'amour – tout en voulant notre bien plus que quiconque. J'en ai déjà parlé ailleurs. Une grande partie du monde ne fonctionne pas selon les critères de cet amour courtois, très marqué culturellement. Je ne porte pas de jugement sur le mariage dit d'amour. Je dis simplement qu'aujourd'hui, il faudrait vraiment revoir l'ensemble des structures sociales qui organisent la société en couples. Mais nous sommes tellement engoncés dans nos habitudes de pensée qu'il faudra sans doute attendre longtemps.

J'aurais aimé disposer de statistiques sur le nombre de mariages arrangés à l'époque – bien que ce domaine aurait été très difficile à étudier. Le mariage, en général, était organisé par les parents, qui donnaient néanmoins une certaine latitude à leurs enfants de refuser – jusqu'à un certain âge. Tout est dans la « certaine latitude », sans doute variable d'une classe à l'autre, d'une famille à l'autre.

Normandie : dans le Cotentin
Dans cette version 2010, Besace (secondé par le jeu d'Arditi, qui joue le rôle principal, celui du valet intrigant) donne à la pièce un ton quasi révolutionnaire : le valet parle durement au maître, et c'est lui qui décide de tout. Je ne suis pas certain que cela ait été l'intention de Marivaux. Beaumarchais se fera encore attendre cinquante ans. Et Molière, soixante ans avant, mettait déjà en scène des valets qui n'étaient qu'impertinents.

Certains considèrent qu'au départ, Araminte n'est pas vraiment éprise du jeune homme, et que ce sont les fausses confidences qui vont le lui faire aimer. Pas très réaliste à mon sens. La mise en scène 2010 montre une femme qui tombe immédiatement amoureuse du beau jeune homme, mais se contient du fait des obligations sociales. Les manipulations du valet ne font pas changer le cœur d'Araminte. En revanche, elles la poussent à s'affranchir des contraintes que lui impose sa fortune. Il n'y a pas vraiment d'oscillation de l'amour, mais plus une oscillation de l'amour propre. Je trouve cette interprétation beaucoup plus vraisemblable, et aussi conforme au texte. Dans la scène XIV de l'acte I, alors qu'Araminte n'a pas encore eu le temps d'être manipulée par le valet de Dorante, elle s'étonne de ses propres émotions relatives au jeune homme :
« D'où vient que tu m'alarmes ? En vérité j'en suis toute émue»
Il est clair qu'elle aime déjà, et qu'elle en est d'ailleurs surprise. L'amour est antérieur aux manœuvres du valet : c'est un coup de foudre.

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Maintenant, le fait que la représentation soit filmée est-il un problème ? La caméra s'attarde en gros plan sur le visage des personnages quand ils prennent la parole. On est ainsi plus attentif aux expressions des uns et des autres. Évidemment, il y a le risque de rater quelque chose qui se passe en dehors du gros plan. Mais sans caméra, je ne suis capable que d'un seul centre d'attention, et j'en aurais raté tout autant. En fait, la camera rend le jeu des acteurs plus lisible.

J'aime donc vraiment cette version 2010. Elle me semble juste par rapport au texte originel. C'est bien l'histoire d'une manipulation sociale et psychologique, au nom de l'amour romantique – dont j'ignore toujours quelle place il occupait dans la société de l'époque. Le metteur en scène y introduit peut-être une connotation politique révolutionnaire qui ne me semble pas exacte. Mais ce n'est qu'un ajout, pas une dénaturation. L'excellence du texte de Marivaux, sans oublier celle des acteurs, fait le reste.

Le Trianon en hiver