mercredi 27 juillet 2016

La bromance (ou la vie sexuelle d'Asterix et d'Obelix enfin révélée)


Une petite école dans une province du nord de la Thaïlande :
et l'amitié, bordel !...

Je regarde assez souvent une chaine YouTube, celle du Dr. Pralinus. Il serait difficile de résumer les thèmes qu’aborde de manière humoristique, farfelue, mais très solidement documentée cet honorable confrère. Culture et tendances de l’animation, des séries, des films, de la bande dessinée et particulièrement des mangas, avec un regard critique sur la vision conventionnelle - ou non - du sexe telle qu’elle est véhiculée par ces médias.

En tout cas, je ne peux que recommander ces vidéos, qu’on trouvera en tapant par exemple "pralinus youtube". J’ai vu récemment "5 nuances de Yaoi". J’ignorais totalement ce qu’est le Yaoi. On lit dans Wiki que c'est "un genre d'œuvres de fiction centré sur les relations sentimentales et/ou sexuelles entre personnages de sexe masculin […] principalement destiné au public féminin". Wiki précise qu’il s’agit dans tous les cas de "relations homosexuelles".

La première nuance de Yaoi décrite par Pralinus est la "bromance", c’est à dire la romance entre "bros" (brothers). Il existe plusieurs définitions de la bromance, qui diffèrent sur un point essentiel : les "bros" sont-ils homosexuels oui ou non ? Il est clair qu’il n’y a pas d’actes sexuels entre eux (sinon, on entrerait dans un autre chapitre du Yaoi). Mais les skaters chez lesquels le terme a pris racine très tôt se présentent d’autant plus hétéros (straight, et non pas bi) qu’ils peuvent tomber amoureux de la même fille. D’où des problèmes pour la continuation de leur bromance. Alors, bromance = gaytitude ? Ce n'est pas clair.

Je n’accorderai évidemment aucun crédit à des explications à deux balles du genre "ah oui, mais c’est de l’homosexualité inconsciente…" L’inconscient, on sait un tout petit mieux ce que c’est depuis qu’on s’éloigne des délires freudiens, et on sait surtout que ce n’est pas un fourre-tout destiné à expliquer tout et son contraire.

Mon idée, ce serait d’éviter de connoter sexuellement les relations entre les personnes de manière systématique.

Explication. Il existe :

[a] une séduction possible entre des personnes (on peut préférer le terme attraction à séduction, peu importe). Séduction physique, c’est à dire que l’aspect de la personne vous plaît - non seulement ce que montrerait une photo, mais sa manière de bouger, de parler, les expressions de son visage, sa vivacité ou à l’inverse son calme, etc. Séduction intellectuelle, toute aussi forte, et encore plus diversifiée.

Cette séduction peut être légère, ou au contraire très puissante, à la limite obsédante, procurant des émotions (exclusivité, jalousie, obnubilation, coup de foudre, j’en passe) qu’il est d’usage d’attribuer à l’état amoureux, d’où une certaine confusion.

[b] une attraction sexuelle qui fait qu’on a envie de grimper sur l’autre, ou que cet autre vous grimpe dessus (ou les deux alternativement). Évidemment, je simplifie, car la culture, l’expérience, et peut-être d’autres facteurs vont faire qu’on préférera que l’opération se déroule un peu plus lentement, avec des glissements progressifs du plaisir. Mais le cœur de [b], c’est bien l’envie de jouer avec ses propres organes sexuels et en principe ceux du partenaire, pour avoir du plaisir - je dis "en principe", parce qu’un nécrophile ou un scatophile par exemple vont chercher leur excitation un peu plus loin.

L’attraction sexuelle est déclenchée par des signaux sexuels. Il peut s'agir de pré-images quasi congénitales, des "gestalt". Exemple, tu montres à un homme deux cercles incomplets chacun centré par un point et suffisamment proches l’un de l’autre (ou mieux, inter-sécants) dessinés sur une feuille blanche : il y a toutes les chances pour que ça lui parle... Il y a d’autres facteurs, certains internes (juste l’envie de baiser qui vous prend comme ça - c'est les glandes...), ou déclenchés par l’environnement. Par exemple le fait de voir l'acte réalisé par d'autres, ou des reproductions de l’acte sexuel sous toutes ses formes.

Sur le plan neurophysiologique, [b] est assez différent de [a].

En dehors des relations de contrainte ou de soumission, il n'existe pas d'autres relations que [a] et [b].

Il se trouve que l'attraction sexuelle [b] peut être renforcée par la séduction [a]. Pas forcément. Mais souvent. On a alors  [a]+[b], et les choses sont plus complexes - mais encore lisibles.

Malheureusement, on a inventé un nouveau terme pour définir [a]+[b] en les regroupant : l’Amour avec un grand "A".

[A] = [a] + [b]

Comme [a] est éminemment variable,  [A] devient alors lui aussi très variable, et d’autant moins défini.

Je le répète, la psychanalyse a fait beaucoup de mal dans ce domaine avec la notion d’inconscient, brouillant les limites entre [a] et [b], les pulsions [b] étant considérées comme omniprésentes, mais souvent cachées - refoulées. Les notions d’attraction, de séduction, d’affection, d’amitié, voire de dépendance psychologique qui peuvent faire partie de [a] sont alors interprétées comme des éléments de cette entité globale et floue appelée Amour. On n'y comprend plus rien.

Le pire est que cette rémanence freudienne qui place du sexe partout, de manière totalement abusive, a une influence à la fois forte et sournoise sur les modes de pensée contemporains, s'invitant notamment dans le débat sur les genres.

Certes, une situation [a] peut évoluer vers une situation [a]+[b]. Cette évolution peut être circonstancielle, temporaire ou permanente - tout est possible. Mais je m’insurge contre une interprétation systématique qui voudrait qu’une telle évolution n’en soit pas une, mais la simple révélation de ce qui aurait toujours été : un amour secret et inconscient.

Qualifier d'"Amour" la rencontre de [a]+[b], c'est opérer une simplification qui enlève toute visibilité au processus. On en trouve une bonne illustration dans Orange is the New Black, une série que tu devrais vite regarder si tu ne l’as pas fait - sauf si tu préfères attendre la recension que j'en ferai bientôt sur ce blog

A l’époque de leur rencontre, Piper est clairement gay, tout comme Alex. La séduction qu’exerce Alex sur Piper est finement décrite. Leurs relations vont subir d’importantes variations par la suite. Les nécessités de la vie en prison joueront un rôle essentiel.

Bref, les émotions [a] et [b] vont évoluer chacun pour leur compte tandis que les situations changent. Parler d’amour entre Piper et Alex serait parfaitement réducteur et stupide, car très insuffisant pour décrire la complexité et la mobilité de leurs sentiments. C’est évidemment l’erreur que fait le fiancé de Piper, qui n’est pas très finaud.

En contrepoint, l'amour monolithique de Lorna Morello, qu'on pourrait prendre pour un "vrai amour", amour massif, constant, sans états d'âme (et d'autant plus conforme qu'il est hétéro), se révèle délirant - au sens littéral du terme.

Bref, désormais, quand tu entendras le mot "amour", tu pourras sortir ton révolver.

Pour en revenir à la vidéo de cet excellent docteur Pralinus, je ne suis pas certain d’être en phase avec le classement de la bromance dans les nuances du Yaoi qu'il rapporte. Il me semble que la passion que peuvent avoir des "bros" gagnerait à ne pas être systématiquement connotée sexuellement - même s'il est entendu qu'il n'y a pas passage à l'acte. La romance y perdra son aura sulfureuse... mais gagnera en liberté et en finesse descriptive en s'affranchissant des œillères freudiennes.

Il est intéressant de noter qu’un nouveau genre a éclos, le slash, qui décrit les relations homosexuelles de deux héros chez lesquels, dans l’œuvre originale, il n’avait jamais été question d'une telle orientation. Le docteur Pralinus en fait la deuxième nuance du Yaoi, avec une définition un peu plus extensive.

Peu importe si la définition est encore un peu branlante, le principe est intéressant. Ça me rappelle de très vieux souvenirs… Les personnages de Jacques Martin, Alix ou Lefranc : quand on voit Enak (dans sa jupette) ou Jean-Jean, on se pose des questions. En revanche, je vois mal Tintin et le capitaine Haddock en train de fricoter. Ni Asterix et Obelix, dont les bouderies et les états d’âmes sont pourtant très bromance.

En tout cas, c’est sans doute l’esprit persifleur du docteur Pralinus qui l’a incité à montrer une photo de Delon et Belmondo (sans doute tirée de Borsalino) dans son préambule sur la bromance. Traiter Delon de pédé - quel scandaleux délice…

Oui, la bromance existe. Est-ce pour autant un élément pertinent dans une nomenclature graduée décrivant l’homosexualité ? Pas sûr, et je préférerais qu’on cantonne l’utilisation du terme à la description d’un genre artistique d’autant plus intéressant qu’il est récent et que l’évolution des mœurs et de la culture en permet - enfin - l’émergence.


Don Chomphoo, Isan, Thaïlande : mais où sont donc les sismances ?

dimanche 17 juillet 2016

The colour of poo (la couleur du caca)


Mary...
Ainsi commence Mary and Max : "ses yeux avaient la couleur d’une mare d’eau boueuse, et sa tache de naissance celle du caca". Tu vois l'ambiance.

Mary and Max, c’est un film d’animation (pâte à modeler) qui raconte l’histoire d’une fillette australienne mal dans sa peau qui correspond pendant 20 ans avec un juif athée new-yorkais atteint du syndrome d’Asperger [ce résumé est un copier-coller].

Avec un pareil thème, quel était le plus gros risque ? La sentimentalité mièvre. Pour ne pas tomber dans le pathos, il a vraiment fallu rendre les personnages trop laids pour qu’on puisse s’identifier à eux. Il a aussi fallu parsemer le film de messages humoristiques pour permettre la distanciation. Le résultat n’est pas larmoyant. Il donne une bonne idée de la solitude dans laquelle vivent certaines personnes du fait de la maladie ou simplement de leur différence. Et par parenthèse, l'Asperger est assez bien décrit. C’est globalement réussi.

Mais à quel prix ? Finalement, l’artifice est si important qu’on perd en émotion. Si bien qu’on peut parfois trouver le temps long. L’histoire devient une abstraction - touchante, certes, mais presque plus proche d'un reportage pour France-Culture sur le terrain que d'une fiction artistique - bon, j'exagère un peu. J’ai quand même eu très vite l’impression que c’était une histoire inspirée d’une fait réel. Un interview du réalisateur me l’a confirmé.

...and Max

Je lis les critiques sur le net. L’une d’elle, très négative et solidement argumentée se termine en suggérant la forme roman plutôt que la forme film d’animation pour illustrer cette histoire. Idée intéressante qui interroge le média utilisé par le réalisateur faire sa narration.

Le paradoxe du film, c’est qu’il finit par donner une impression de réalisme avec des moyens totalement artificiels. La juxtaposition d’un dialogue à la fois quotidien et excessif avec des scènes et des personnages d’une laideur irréelle nous permet de supporter sans révolte les franchissements sporadiques de ligne jaune par la voix off : avec des comédiens en chair et en os, le propos du récitant serait parfois carrément niais.

Avec ce paradoxe, le réalisateur a trouvé un compromis très habile. Un livre aurait-il fait mieux ? Certainement pas en utilisant une retranscription - même enrichie - de la bande son. La fausse naïveté qui apparaît épisodiquement serait trop visible.

Alors ? Si je pense littérature, deux livres me viennent à l’esprit, qui sont pourtant loin du thème de Mary and Max. "Le Roi des Aulnes", de Tournier, qui raconte l’histoire d’un garagiste sans doute très bizarre - mais pas du tout dans le même registre. Et le Tambour, de Günther Grass, dont le personnage principal est frappé d’une infirmité. Le Roi des Aulnes et le Tambour vont bouger, ils vont vivre des aventures extraordinaires, ce qui n’est pas le cas de Mary et de Max. Écrire un livre sur eux supposerait sans doute d’ajouter une dose d’action qui n’existe pas dans le film. Ou écrire un livre à la Beckett - mais quel sens ? Ou ne faire qu'un livre très court.

Et si je pense cinéma, c’est Forrest Gump qui me vient à l’esprit, dont le personnage central souffre d'un déficit intellectuel. Là encore, l’histoire n’est pas statique - au contraire, elle court comme le héros. Si elle s’arrêtait, on tomberait dans le pire des pathos.

En fin de compte, Mary and Max représente le meilleur dosage pour le projet du réalisateur : raconter une histoire statique, faite de petites choses, d’attentions, de sentiments froissés, avec des répétitions. On y est sensible, on pardonne les longueurs, on pleure - on a le droit, ce n’est pas grotesque. Ou on ne pleure pas.

...on ne rit pas forcément non plus.



vendredi 15 juillet 2016

Après l’Arrache-cœur et l’Attrape-cœur, l’Attrape-couillon : c'est "Garden State", de Zach Braff



Aujourd’hui, je donne la recette de l’Attrape-couillon, un film qui devrait rapporter dix fois plus qu’il n’a coûté. Intéressant, non ?

Tu prends un jeune homme au physique apparemment banal, afin qu’un maximum d’adolescents puisse s’identifier au personnage.

Dans Garden State, c’est Zach Braff, l’un des deux héros de Scrubs, une série que j’avais bien aimée (qui raconte les début de deux internes en médecine plus ou moins doués). Dans le film, on l’appelle "Large".

Zach Braff, réalisateur et personnage principal

Pour qu'il se déplace, tu lui donnes un engin un peu extraordinaire – pas coûteux en apparence, même s’il l’est en réalité. Le plus simple : un héritage. Surtout pas une belle voiture de sport flambant neuve – on n’est pas riche, on est comme tout le monde. Il faut que l’engin soit stylé. Je te fais une liste si tu veux : un vieux beetle, un pick-up des années cinquante (mieux pour une fille), une Chevrolet New Yorker, une Cadillac Eldorado surbaissée (un low rider),  une vieille voiture française des années soixante.

Là, c’est une moto avec un side-car, une vieille BMW de l’après-guerre avec son flat twin reconnaissable. Elle est ornée d’une étoile genre étoile du drapeau américain et elle a un look guerrier : très bon, le paradoxe entre le héros pacifique et sa monture militaire.

Pour la BMW, je ne suis pas sûr. Il y a eu d'autres flat-twins aux USA.
Notamment des Indians, et des Harleys.

Pour être en phase avec l'angoisse des nouveaux venus sur le marché du travail, le jeune homme doit avoir une intégration sociale un peu limite. Dans Garden State, il est moitié serveur, moitié acteur. Sa situation est bancale, et son travail l’ennuie. Il a un patron désagréable. En fait, il pourrait aussi avoir un super patron, et travailler dans une super équipe - mais c'est une autre recette pour un autre film que je te donnerai un jour. L’essentiel étant qu’il ait un travail de m…, là encore pour une meilleure identification avec le public.

Cela fait bien longtemps que les héros ne sont plus des héros au cinéma1. Ils ne sont ni particulièrement actifs, ni bien volontaires. Ce ne sont pas des loosers, mais limite - surtout au début des films, avant qu’ils ne se révèlent. Ce qui rend leurs réussites d’autant plus admirables : plus on part de bas, plus l’élévation est spectaculaire. En l’occurrence, Large est régulièrement à côté de la plaque. Quand il retrouve ses copains d’enfance, il n’est pas en phase, il ne sait pas quoi faire de sa peau, il suit. De même au niveau psychomoteur : il sait à peine nager ! Tu vois, on peut charger la mule, le public marchera d’autant plus.

Même s’il est décalé, on doit comprendre qu’il est gentil. Sinon, ce ne serait pas un vrai héros. Et pas agressif non plus. L’idiot de Dostoïevski, si tu vois le concept, mais nettement simplifié.

Évidemment, il doit y avoir une rencontre avec une fille. La fille en question doit être un peu spéciale, pas le genre schizo, mais franchement originalo-poétique, avec des parents azimutés et sympathiques. Avec elle, de la tendresse, pas de cul surtout, quelques baisers tout au plus. Autrement, la dimension sentimentale serait cassée, et ça plairait moins aux spectatrices.

Le film va raconter une quête qui se déroule dans des lieux étonnants, avec des gens étonnants. La belle maison vide de l’ami qui s’est enrichi en inventant le velcro qui ne fait pas de bruit. L’autre ami qui est devenu fossoyeur (et pilleur de tombes). Une faille géologique qui a permis d’empêcher l’installation d’un méchant mall capitaliste. Un bateau qui sert de caravane installé sur une hauteur. Il doit beaucoup pleuvoir - des cordes - car il pleut plus dans les films que dans la vie, c’est plus joli.

Le bateau posé au sommet d'une faille d'une profondeur "infinie"

Surtout pas de barrières sociales : tout le monde est convié, tout le monde a sa chance, et la réussite n’est pas un signe de mérite - au contraire peut-être. Il n’est pas interdit de faire des choses un peu hors la loi, du moment que le spectateur n’en voit pas les conséquences préjudiciables pour la société.

En trois jours, le personnage principal de Garden State va réussir à river son clou à un père rigide et terrifiant avec lequel il est en conflit depuis quinze ans, sortir d’une très vieille culpabilité, s’engager dans une relation avec une fille de rêve et prendre des décisions lourdes de conséquences. C’est donc malgré tout un héros. CQFD.

On retrouve dans Garden State la même distribution des personnages qui a fait la gloire de Star Wars. Luke Skywalker pur et droit, la princesse Leila et ses tresses, l'ami peu recommandable Han Solo, le père - le redoutable Darth Vador... Je trouve l'homologie frappante, peut-être à tort, car tellement banale.

La musique est une resucée de Simon and Garefunkel (guitare à douze cordes, un peu nostalgique) : on refait du neuf avec du vieux.

Tu as bien compris la recette ? D’abord, tu n’as pas besoin de colle. Il suffit de mettre ensemble tout un tas de petites merdouilles que tu as glanées à gauche à droite : des objets un peu rares (un médaillon-jeu de patience, une armure moyenâgeuse), des situations un peu étranges (l’enterrement d’un animal familier dans le jardin, du voyeurisme en chambre de bordel), des lieux un peu maudits (un bon cimetière, ça fait toujours son effet), des trouvailles (une chemise faite en papier peint, qui permet de faire une photo où le personnage se fond avec le décor), des gens un peu loufoques (un psychiatre, une épileptique, ça connote toujours bien). Tu secoues tous ces "un peu" - mais pas trop - et tu arrives à la scène finale.

Évidemment, elle se passe dans un aéroport. Une bonne séparation, c’est toujours poignant… Mais au dernier moment, le personnage principal renonce à partir et retrouve sa douce amie.

Wow, soutiens-moi, je m’écroule, je suis trop surpris.

Seriously…?


La scène du papier-peint : juste l'occasion de faire une photo amusante


1 - sauf s'ils ont des super-pouvoirs, mais ce sont alors des super-héros

jeudi 14 juillet 2016

Les déboires d’un concessionnaire Audi à l’époque du Sturm und Drang


Macao, l'enfer du jeu au café des amis, en plein Morvan

Cette histoire basée sur un fait réel, un écrivain allemand, Heinrich Von Kleist, la publie en feuilleton dans un journal au début du XIX° siècle. Il l’intitule Michael Kohlhaas, du nom du personnage principal. Pas terrible comme titre pour les non germanophones. On préférerait plus simple, et puisqu’il faut utiliser un nom propre, on renommera le héros Michel Charbonnier, ce sera plus commode. Outre que ça donne une idée de l’extrace du héros : tout sauf un noble.

Il n’y a pas si longtemps qu’on trouve Von Kleist en édition brochée. Autrefois, il n’existait qu’en collection reliée et donc chère. En poche, le rayon classique allemand se réduisait aux souffrances du jeune Werther et à Faust. Rien d’autre de Goethe, rien de Schiller, rien de Heine, rien de Wieland, rien de Brentano. Alors que le rayon russe était très fourni, avec presque tout Dostoïevski, une bonne partie de Tolstoï, tout Tchekov à peu de chose près, Gogol, Tourgueniev. J’ai peine à croire qu’il s’agisse d’une répercussion tardive de la dernière guerre mondiale. Mais bon, honnêtement, Goethe, c’est un peu ch… en tout cas les traductions imbuvables qui me sont tombées sous la main. Mais oui, avoue ! C’est beaucoup moins rigolo que Montesquieu, Voltaire ou Rousseau, qui sont pourtant antérieurs.

Résultat, jusqu’à aujourd'hui, je n’avais jamais lu Von Kleist – tant d’autres livres à lire en Livre De Poche, Garnier Flammarion, et un peu plus tard, Folio et 10-18 ! A quoi tient la culture...

Écrite en 1808, cette nouvelle raconte l’histoire de la mauvaise gestion d’un conflit par un lobe sus-orbitaire qui s’emballe.

Non, ça ne va pas. Un peu trop neurologique. On recommence.

Écrite en 1808, cette nouvelle raconte l’histoire d’un homme qui possède sans aucun doute une personnalité paranoïaque, rigide, orgueilleuse, entêtée, sans pour autant présenter un délire paranoïaque constitué.

Non, ça ne va toujours pas. Trop psychiatrique. Je réessaye.

Écrite en 1808, cette nouvelle illustre parfaitement les problèmes des « coûts engloutis » que décrivent Hal R. Arkes et Catherine Blumer dans un passionnant article intitulé The Psychology of Sunk Cost.

Non ? Toujours pas ? La nouvelle en question illustre parfaitement la question des guerres d'attrition, à somme négative, qu’évoque longuement Steven Pinker dans son livre exceptionnel The Better Angels of our Nature.

Tu n’en veux pas non plus ? Bon. J’ai moins intello. Je peux aussi dire que lorsque j’ai lu la nouvelle, j’ai immédiatement pensé à un film, Ragtime, qui raconte l’histoire d’un noir américain au début du XX° siècle : le black a une belle Ford T neuve, mais elle est conchiée par des pompiers racistes. Il essaye d’obtenir justice par les voies légales, mais n’y parvient pas. Résultat, ça se gâte grave pour tout le monde.

Ce que j’ai appris, c’est que Milos Forman, l’auteur de ce film, s’était inspiré du livre d’un certain Doctorow. Ce Doctorow reconnaît s’être un peu inspiré de Von Kleist (il appelle d’ailleurs son héros Coalhouse). Mais un article assez bien documenté montre que le Doctorow en question a fait bien plus que s’en inspirer : il a transcrit pour ne pas dire carrément plagié Von Kleist. On trouvera ici un article qui le démontre point par point.

Mais revenons à Von Kleist. La nouvelle en dit assez pour qu’on imagine bien le genre du héros. Charbonnier est un bon maquignon, droit, respectueux et respectable - a decent man. Aujourd’hui, il aurait une concession Audi, et peut-être aurait-il essayé d'entrer au Rotary. Les psychanalystes (s’ils avaient encore la parole) auraient dit qu’il a un surmoi rigide. De façon plus moderne, on décrira une influence prépondérante de certains circuits de la décision (importance de la région sus-orbitaire dont on parlait tout à l’heure) par rapport à d’autres circuits plus enclins au pragmatisme et au compromis. Un sens bien trop aigu de ce qui est équitable, voilà ce qui va perdre Charbonnier lorsqu'il se retrouve victime d'une injustice. « Ce qui est dû est dû » : il va s’entêter, il va vouloir aller jusqu'au bout.

Ce qui montre bien son mode de fonctionnement, c’est qu’il va d’abord épuiser tous les recours légaux. Mais rencontre diverses formes de corruption dans les hautes sphères de la société – hautes sphères qui sont occupées par la noblesse. Doit-on en conclure que Von Kleist est révolutionnaire ? Je n’en sais pas assez sur lui pour le dire, mais je mets l’idée de côté.

Charbonnier est-il sain d’esprit ? C’est une vraie question… à laquelle on ne peut pas répondre simplement. Von Kleist ne donne pas assez de détails sur la vie psychique de son héros. On ne peut le juger que sur ses actes. On voit quand même qu’il déraille. Il vend ses biens pour un prix inférieur à leur valeur, il met en péril la vie de ses propres enfants, il s’expose lui-même au-delà de toute raison. D’après certains auteurs (par exemple Gerevich et Ungvari), Charbonnier serait l’exemple type d’un « quérulent-processif », le délire de quérulence étant rattaché aux groupe des délires paranoïaques dans la nosographie classique.

Charbonnier reste néanmoins adapté, son lien à la réalité, notamment la réalité quotidienne, reste solide. Il réussit à mener des troupes au combat, ce que ne ferait pas un grand délirant. Je suis bien convaincu qu’un médecin-expert, de nos jours, ne lui accorderait pas l’article 122.1, et Charbonnier serait reconnu pleinement responsable devant la loi française. Et que ses voisins, au micro d’Europe, déclareraient : « c’était un monsieur très poli, très aimable, qui disait toujours bonjour, et qui avait une vie réglée… On n’aurait jamais pensé !... »

L’article « the psychology of sunk cost » (Hal R. Arkes et Catherine Blumer) décrit le fonctionnement d’êtres humains parfaitement raisonnables, qui vont (par exemple) s’entêter dans des projets coûteux alors qu’il apparaît clairement que leur continuation va se solder par des pertes plus grandes qu’en cas d’abandon. Du fait de la mise initiale, ces gens vont être incapables d’arrêter les frais. C'est cette mise initiale, perdue sans espoir (le "sunk cost"), qui va fausser leur jugement. Travers de l’esprit qu’on rencontre très fréquemment, pas seulement dans des grosses affaires comme celle des « avions renifleurs » ou du Concorde : on voit cela au quotidien et la psychologie expérimentale l’a largement démontré.

On peut étendre ce modèle à d’autres situations. Des situations où la dépense n’est pas financière, mais psychologique. Je pense par exemple à l’arnaque que représente la psychanalyse didactique. Tu sais ce que c’est ? Si tu te permets d’émettre une opinion sur la psychanalyse devant un psychanalyste, il te dira qu’il est impossible d’en dire quoi que ce soit si on n’en a pas soi-même fait l’expérience. Pour être psychanalyste, il faut avoir été psychanalysé, ce qui représente un investissement important en temps, au moins une séance par semaine, plutôt deux voire trois pendant deux ans au bas mot. Et donc un investissement pécuniaire non négligeable : à quarante euros la séance, on arrive facilement à dix mille euros le ticket d'entrée, pour avoir le droit d’exprimer une opinion sur cette technique. Qui va oser s’avouer qu’il s’est fait entuber de dix mille euros ? Ce serait faire une trop grande dépense... en amour propre. On préfère se persuader qu’on a fait un bon choix et continuer sur la même voie, ou tenir des propos prudents. L’institution psychanalytique table sur cette réaction élémentaire pour se protéger.

C’est selon ce même principe que les gens se disent souvent plus content de ce qu’ils ont acheté qu’ils ne le sont en réalité. Mon voisin se vante toujours d’avoir la meilleure voiture, le meilleur ordinateur, le meilleur smartphone. Voire la meilleure femme, ce qui est limite insultant pour elle. Sur les autres points, je n’ai pas d’éléments de comparaison (et eux non plus). Sur la femme, je sais, j’ai essayé. Mais comme je suis un vrai gentleman, je ne dis rien.

J’ai souvenir d’une enquête hilarante menée auprès de médecins hospitalier. On leur demandait s’ils étaient satisfait du logiciel qui était utilisé par leur établissement pour rendre les statistiques nationales, logiciel sur l’achat duquel ils avaient été consultés. Ils étaient très critiques, dans une large majorité – et sans doute à juste titre. Mais quand on leur a demandé s’ils recommanderaient ce logiciel à d’autres collègues, ils répondaient presque tous que oui !

Le principe est qu’il ne faut pas passer pour un con – avoir trop donné sans un retour suffisant. C’est peut-être dans cette direction qu’il faut chercher pour comprendre pourquoi personne ne dit que le roi est nu. Et même, pourquoi pas, expliquer l’origine du syndrome de Stockholm, quand l’économie psychique d’un otage a consenti à de lourds compromis pour survivre, compromis sur lesquels il est difficile de revenir après avoir été libéré.

On s’éloigne. L’histoire de Charbonnier s’inscrit dans un modèle de pensée beaucoup plus simple. Il ne s’agit pas de ce que pensent les autres, mais de la conviction intime qu’on est victime d’une injustice, et qu’on se doit d’y remédier. L’art de Von Kleist consiste à empiler une succession de situations, d’abord anodines, puis de plus en plus terribles. A chaque fois, Charbonnier mise sur la révolte et la revanche, et non sur l'acceptation de ses pertes. Comme un joueur à une table de roulette, qui mise de plus en plus gros pour compenser ses dettes, à l’origine limitées. Et qui pourrait bien finir par tout perdre !

Je rapproche aussi ce fonctionnement des guerres d’attrition à somme négative que décrit Steven Pinker. Là encore, ce modèle est largement établi par d’innombrables expériences. Au delà d’un certain point, la guerre qui est menée, même si elle est gagnée, aboutira à un résultat négatif. Voici une des expérimentations qu’il raconte – de mémoire. Les sujets d’étude sont appariés (et bien sûr ne se connaissent pas). L’un d’eux reçoit vingt euros, et on lui dit qu’il a la tâche d’en donner une partie à son partenaire, qui a moins travaillé à l’étude. Il est expliqué que si ce partenaire refuse, personne n’aura rien. La distribution est faite. Quand le partenaire reçoit moins de sept dollars, dans un grand nombre de cas, il refuse, et personne ne reçoit rien. On met ainsi en évidence un comportement qui, du fait d’un vécu d’injustice, aboutit à préférer ne rien recevoir plutôt que de recevoir moins que ce quon estime mériter recevoir.

C’est ce que décrit en négatif l’histoire de Charbonnier. Je ne raconte pas la fin – déjà trop de spoilers – mais la démonstration est flagrante.

Doctorow et Milos Forman ont fait une transcription moderne fidèle (ou servile, comme on voudra la nommer) de ce drame, transcription qui "marche". Ce qui démontre l’intemporalité du personnage de Von Kleist. C’est pour cela que le roman est bon. Charbonnier a la dimension d’un héros grec que poursuit un terrible Destin. Je m’étonne seulement de ne pas l’avoir déjà rencontré dans une pièce de Sophocle.

J’ignore qui est le traducteur de la version que j’ai entre les mains – un titre du projet Gutenberg, que j’ai donc en version électronique, et que tu peux te procurer très simplement sur le net. Sans doute une traduction un peu ancienne, étant donné l’orthographe. Mais je félicite ce traducteur : malgré deux siècles d’écart, la lecture de Michael Kohlhaas est très facile. C’est fluide, c’est poignant et c’est palpitant, même si on comprend très vite que ça ne va pas se terminer comme un conte de fée.

Et quand on sait que Von Kleist lui-même s’est suicidé à trente quatre ans, après avoir tué sa petite amie atteinte d’un cancer, on peut aussi se poser des questions sur la psychologie de ce personnage sympathique, mais pour le moins instable et tourmenté.

"Il ne me reste que trois euros. Et il faut que je paye la tournée aux amis..."