mercredi 27 juillet 2016

La bromance (ou la vie sexuelle d'Asterix et d'Obelix enfin révélée)


Une petite école dans une province du nord de la Thaïlande :
et l'amitié, bordel !...

Je regarde assez souvent une chaine YouTube, celle du Dr. Pralinus. Il serait difficile de résumer les thèmes qu’aborde de manière humoristique, farfelue, mais très solidement documentée cet honorable confrère. Culture et tendances de l’animation, des séries, des films, de la bande dessinée et particulièrement des mangas, avec un regard critique sur la vision conventionnelle - ou non - du sexe telle qu’elle est véhiculée par ces médias.

En tout cas, je ne peux que recommander ces vidéos, qu’on trouvera en tapant par exemple "pralinus youtube". J’ai vu récemment "5 nuances de Yaoi". J’ignorais totalement ce qu’est le Yaoi. On lit dans Wiki que c'est "un genre d'œuvres de fiction centré sur les relations sentimentales et/ou sexuelles entre personnages de sexe masculin […] principalement destiné au public féminin". Wiki précise qu’il s’agit dans tous les cas de "relations homosexuelles".

La première nuance de Yaoi décrite par Pralinus est la "bromance", c’est à dire la romance entre "bros" (brothers). Il existe plusieurs définitions de la bromance, qui diffèrent sur un point essentiel : les "bros" sont-ils homosexuels oui ou non ? Il est clair qu’il n’y a pas d’actes sexuels entre eux (sinon, on entrerait dans un autre chapitre du Yaoi). Mais les skaters chez lesquels le terme a pris racine très tôt se présentent d’autant plus hétéros (straight, et non pas bi) qu’ils peuvent tomber amoureux de la même fille. D’où des problèmes pour la continuation de leur bromance. Alors, bromance = gaytitude ? Ce n'est pas clair.

Je n’accorderai évidemment aucun crédit à des explications à deux balles du genre "ah oui, mais c’est de l’homosexualité inconsciente…" L’inconscient, on sait un tout petit mieux ce que c’est depuis qu’on s’éloigne des délires freudiens, et on sait surtout que ce n’est pas un fourre-tout destiné à expliquer tout et son contraire.

Mon idée, ce serait d’éviter de connoter sexuellement les relations entre les personnes de manière systématique.

Explication. Il existe :

[a] une séduction possible entre des personnes (on peut préférer le terme attraction à séduction, peu importe). Séduction physique, c’est à dire que l’aspect de la personne vous plaît - non seulement ce que montrerait une photo, mais sa manière de bouger, de parler, les expressions de son visage, sa vivacité ou à l’inverse son calme, etc. Séduction intellectuelle, toute aussi forte, et encore plus diversifiée.

Cette séduction peut être légère, ou au contraire très puissante, à la limite obsédante, procurant des émotions (exclusivité, jalousie, obnubilation, coup de foudre, j’en passe) qu’il est d’usage d’attribuer à l’état amoureux, d’où une certaine confusion.

[b] une attraction sexuelle qui fait qu’on a envie de grimper sur l’autre, ou que cet autre vous grimpe dessus (ou les deux alternativement). Évidemment, je simplifie, car la culture, l’expérience, et peut-être d’autres facteurs vont faire qu’on préférera que l’opération se déroule un peu plus lentement, avec des glissements progressifs du plaisir. Mais le cœur de [b], c’est bien l’envie de jouer avec ses propres organes sexuels et en principe ceux du partenaire, pour avoir du plaisir - je dis "en principe", parce qu’un nécrophile ou un scatophile par exemple vont chercher leur excitation un peu plus loin.

L’attraction sexuelle est déclenchée par des signaux sexuels. Il peut s'agir de pré-images quasi congénitales, des "gestalt". Exemple, tu montres à un homme deux cercles incomplets chacun centré par un point et suffisamment proches l’un de l’autre (ou mieux, inter-sécants) dessinés sur une feuille blanche : il y a toutes les chances pour que ça lui parle... Il y a d’autres facteurs, certains internes (juste l’envie de baiser qui vous prend comme ça - c'est les glandes...), ou déclenchés par l’environnement. Par exemple le fait de voir l'acte réalisé par d'autres, ou des reproductions de l’acte sexuel sous toutes ses formes.

Sur le plan neurophysiologique, [b] est assez différent de [a].

En dehors des relations de contrainte ou de soumission, il n'existe pas d'autres relations que [a] et [b].

Il se trouve que l'attraction sexuelle [b] peut être renforcée par la séduction [a]. Pas forcément. Mais souvent. On a alors  [a]+[b], et les choses sont plus complexes - mais encore lisibles.

Malheureusement, on a inventé un nouveau terme pour définir [a]+[b] en les regroupant : l’Amour avec un grand "A".

[A] = [a] + [b]

Comme [a] est éminemment variable,  [A] devient alors lui aussi très variable, et d’autant moins défini.

Je le répète, la psychanalyse a fait beaucoup de mal dans ce domaine avec la notion d’inconscient, brouillant les limites entre [a] et [b], les pulsions [b] étant considérées comme omniprésentes, mais souvent cachées - refoulées. Les notions d’attraction, de séduction, d’affection, d’amitié, voire de dépendance psychologique qui peuvent faire partie de [a] sont alors interprétées comme des éléments de cette entité globale et floue appelée Amour. On n'y comprend plus rien.

Le pire est que cette rémanence freudienne qui place du sexe partout, de manière totalement abusive, a une influence à la fois forte et sournoise sur les modes de pensée contemporains, s'invitant notamment dans le débat sur les genres.

Certes, une situation [a] peut évoluer vers une situation [a]+[b]. Cette évolution peut être circonstancielle, temporaire ou permanente - tout est possible. Mais je m’insurge contre une interprétation systématique qui voudrait qu’une telle évolution n’en soit pas une, mais la simple révélation de ce qui aurait toujours été : un amour secret et inconscient.

Qualifier d'"Amour" la rencontre de [a]+[b], c'est opérer une simplification qui enlève toute visibilité au processus. On en trouve une bonne illustration dans Orange is the New Black, une série que tu devrais vite regarder si tu ne l’as pas fait - sauf si tu préfères attendre la recension que j'en ferai bientôt sur ce blog

A l’époque de leur rencontre, Piper est clairement gay, tout comme Alex. La séduction qu’exerce Alex sur Piper est finement décrite. Leurs relations vont subir d’importantes variations par la suite. Les nécessités de la vie en prison joueront un rôle essentiel.

Bref, les émotions [a] et [b] vont évoluer chacun pour leur compte tandis que les situations changent. Parler d’amour entre Piper et Alex serait parfaitement réducteur et stupide, car très insuffisant pour décrire la complexité et la mobilité de leurs sentiments. C’est évidemment l’erreur que fait le fiancé de Piper, qui n’est pas très finaud.

En contrepoint, l'amour monolithique de Lorna Morello, qu'on pourrait prendre pour un "vrai amour", amour massif, constant, sans états d'âme (et d'autant plus conforme qu'il est hétéro), se révèle délirant - au sens littéral du terme.

Bref, désormais, quand tu entendras le mot "amour", tu pourras sortir ton révolver.

Pour en revenir à la vidéo de cet excellent docteur Pralinus, je ne suis pas certain d’être en phase avec le classement de la bromance dans les nuances du Yaoi qu'il rapporte. Il me semble que la passion que peuvent avoir des "bros" gagnerait à ne pas être systématiquement connotée sexuellement - même s'il est entendu qu'il n'y a pas passage à l'acte. La romance y perdra son aura sulfureuse... mais gagnera en liberté et en finesse descriptive en s'affranchissant des œillères freudiennes.

Il est intéressant de noter qu’un nouveau genre a éclos, le slash, qui décrit les relations homosexuelles de deux héros chez lesquels, dans l’œuvre originale, il n’avait jamais été question d'une telle orientation. Le docteur Pralinus en fait la deuxième nuance du Yaoi, avec une définition un peu plus extensive.

Peu importe si la définition est encore un peu branlante, le principe est intéressant. Ça me rappelle de très vieux souvenirs… Les personnages de Jacques Martin, Alix ou Lefranc : quand on voit Enak (dans sa jupette) ou Jean-Jean, on se pose des questions. En revanche, je vois mal Tintin et le capitaine Haddock en train de fricoter. Ni Asterix et Obelix, dont les bouderies et les états d’âmes sont pourtant très bromance.

En tout cas, c’est sans doute l’esprit persifleur du docteur Pralinus qui l’a incité à montrer une photo de Delon et Belmondo (sans doute tirée de Borsalino) dans son préambule sur la bromance. Traiter Delon de pédé - quel scandaleux délice…

Oui, la bromance existe. Est-ce pour autant un élément pertinent dans une nomenclature graduée décrivant l’homosexualité ? Pas sûr, et je préférerais qu’on cantonne l’utilisation du terme à la description d’un genre artistique d’autant plus intéressant qu’il est récent et que l’évolution des mœurs et de la culture en permet - enfin - l’émergence.


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