dimanche 17 juillet 2016

The colour of poo (la couleur du caca)


Mary...
Ainsi commence Mary and Max : "ses yeux avaient la couleur d’une mare d’eau boueuse, et sa tache de naissance celle du caca". Tu vois l'ambiance.

Mary and Max, c’est un film d’animation (pâte à modeler) qui raconte l’histoire d’une fillette australienne mal dans sa peau qui correspond pendant 20 ans avec un juif athée new-yorkais atteint du syndrome d’Asperger [ce résumé est un copier-coller].

Avec un pareil thème, quel était le plus gros risque ? La sentimentalité mièvre. Pour ne pas tomber dans le pathos, il a vraiment fallu rendre les personnages trop laids pour qu’on puisse s’identifier à eux. Il a aussi fallu parsemer le film de messages humoristiques pour permettre la distanciation. Le résultat n’est pas larmoyant. Il donne une bonne idée de la solitude dans laquelle vivent certaines personnes du fait de la maladie ou simplement de leur différence. Et par parenthèse, l'Asperger est assez bien décrit. C’est globalement réussi.

Mais à quel prix ? Finalement, l’artifice est si important qu’on perd en émotion. Si bien qu’on peut parfois trouver le temps long. L’histoire devient une abstraction - touchante, certes, mais presque plus proche d'un reportage pour France-Culture sur le terrain que d'une fiction artistique - bon, j'exagère un peu. J’ai quand même eu très vite l’impression que c’était une histoire inspirée d’une fait réel. Un interview du réalisateur me l’a confirmé.

...and Max

Je lis les critiques sur le net. L’une d’elle, très négative et solidement argumentée se termine en suggérant la forme roman plutôt que la forme film d’animation pour illustrer cette histoire. Idée intéressante qui interroge le média utilisé par le réalisateur faire sa narration.

Le paradoxe du film, c’est qu’il finit par donner une impression de réalisme avec des moyens totalement artificiels. La juxtaposition d’un dialogue à la fois quotidien et excessif avec des scènes et des personnages d’une laideur irréelle nous permet de supporter sans révolte les franchissements sporadiques de ligne jaune par la voix off : avec des comédiens en chair et en os, le propos du récitant serait parfois carrément niais.

Avec ce paradoxe, le réalisateur a trouvé un compromis très habile. Un livre aurait-il fait mieux ? Certainement pas en utilisant une retranscription - même enrichie - de la bande son. La fausse naïveté qui apparaît épisodiquement serait trop visible.

Alors ? Si je pense littérature, deux livres me viennent à l’esprit, qui sont pourtant loin du thème de Mary and Max. "Le Roi des Aulnes", de Tournier, qui raconte l’histoire d’un garagiste sans doute très bizarre - mais pas du tout dans le même registre. Et le Tambour, de Günther Grass, dont le personnage principal est frappé d’une infirmité. Le Roi des Aulnes et le Tambour vont bouger, ils vont vivre des aventures extraordinaires, ce qui n’est pas le cas de Mary et de Max. Écrire un livre sur eux supposerait sans doute d’ajouter une dose d’action qui n’existe pas dans le film. Ou écrire un livre à la Beckett - mais quel sens ? Ou ne faire qu'un livre très court.

Et si je pense cinéma, c’est Forrest Gump qui me vient à l’esprit, dont le personnage central souffre d'un déficit intellectuel. Là encore, l’histoire n’est pas statique - au contraire, elle court comme le héros. Si elle s’arrêtait, on tomberait dans le pire des pathos.

En fin de compte, Mary and Max représente le meilleur dosage pour le projet du réalisateur : raconter une histoire statique, faite de petites choses, d’attentions, de sentiments froissés, avec des répétitions. On y est sensible, on pardonne les longueurs, on pleure - on a le droit, ce n’est pas grotesque. Ou on ne pleure pas.

...on ne rit pas forcément non plus.