samedi 6 août 2016

Peut-on prétendre avoir lu un livre quand on n’en a lu que 12% ?


Assemblée de philosophes délibérant sur la sentence à appliquer à Michel Onfray


Peut-on prétendre avoir lu un livre quand on n’en a lu que 12% ?
Certainement pas. Mais on peut s’en faire une idée, surtout quand on a déjà lu deux ou trois livres du même auteur.

J’ai commencé à lire Cosmos, de Michel Onfray. C’est quelqu'un que j’aime bien. Il appelle Jerphagnon "son vieux maître" - Jerphagnon est l’auteur d’un livre intitulé "Histoire de la Rome antique", livre passionnant, mais aussi humoristique, ce qu’on n’attend pas d’un livre d’histoire aussi érudit : quand Jerphagnon parle des réunions de la Curie, on se croirait aux séances du mardi de l'Assemblée Nationale, avec Charasse au perchoir. C’est à l’honneur d’Onfray de se reconnaître un tel maître. Même si Jerphagnon ne le reconnaîtrait sans doute pas comme son élève : tu es plein d'énergie, mais trop approximatif, Michel...

Onfray a démoli le cadre intellectuel post-soixante-huitard bien pensant de la gauche - tout en étant de gauche (proudhonien et non marxiste, très exactement). Je lui suis redevable de cette libération. Quand je l’ai entendu par hasard sur France-Culture, je me suis soudain senti moins isolé. Être exclu des cercles humano-deuleuzo-freudo-gaucho-intello ne me faisait pas vraiment de la peine. Et encore moins de me sentir rejeté des phratries opposées, dont le soi-disant réalisme masque à peine l’égoïsme, l’absence de vision, de générosité, voire la haine.

Mais quand on est comme moi un extrémiste de l’extrême-centre, on est obligatoirement seul. Il n’y a pas de place pour d’autres, car ils ne pourraient tous occuper le point géométrique qu'est l’extrême-centre. D’ailleurs, s’appuyer un tant soit peu sur la jambe gauche ou la droite vous fait quitter cette position médiane. Être un extrémiste de l’extrême-centre est donc très fatigant. On a quelques compensations. Dont celle de n’être jamais d’accord avec personne, de contredire systématiquement tout le monde et donc d’avoir toujours des discussions animées. Évidemment, ça peut lasser les autres.

La vie d’un extrémiste ne s’arrête pas aux discours. Il est aussi nécessaire d’utiliser des méthodes radicales, terroristes pour se faire entendre. Je l’ai fait, je n’ai pas peur de le dire. Il m’est arrivé de laisser une boîte de camembert dans la poubelle d’une gare (en dehors des grandes périodes d’attentat, pour que mon geste ne soit pas confondu avec celui d’autres groupes extrémistes, ou de farceurs : j’ai quelques notions de communication quand même).

C’était un colis piégé - le piège étant que la boîte était vide. J’avais acheté le camembert dans une grande surface, et pour ne pas être reconnu, j’ai détourné le visage au moment du passage à la caisse, visage largement dissimulé par une écharpe. C'était une caisse automatique, mais on ne sait jamais.

J’ai mangé le camembert sur le parvis du centre commercial. Malgré mon goût prononcé pour le camembert, et le fait de l’avoir choisi parfaitement mûr, j’inscris cet acte comme un sacrifice pour la cause, car un camembert entier sans pain, ça finit par être écœurant (et ça fait grossir). Je me suis demandé s’il fallait laisser le papier du camembert dans la boîte. J’ai voté pour, car le papier ne portait aucune inscription, et envoyait donc un message particulièrement éloquent sur la neutralité extrême-centrique.

Curieusement, on n’a pas parlé de mon attentat au journal télévisé. Sans doute en raison de la charge explosive du message subliminal porté par le papier du camembert. On n'aura pas voulu créer de panique dans la population. J'ai eu la chance de ne pas avoir été pris. Ce qui ajoute sans doute à ma qualité de héros de l’extrême-centre : je suis un héros anonyme.

Mais c’était il y a longtemps. Maintenant, je ne prends plus de risques. Il ne faudrait pas que le mouvement soit décapité.

Revenons à Onfray. Par les coups qu’il a donné à tout ce qui portait une étiquette d’intellectualisme, il m’a fait me sentir moins seul, et je lui en suis reconnaissant. C’est par ailleurs un amateur de Nietzsche, et j’aime aussi ce fou philosophe.

En revanche, ce qui m’a irrité, c’est le titre de son livre. Cosmos, c’est le nom d’un roman de Gombrowicz. Cela fait bien longtemps que je l’ai lu, mais il m’avait fortement impressionné, au point de me faire acheter tout ce que cet auteur avait publié d’autre et qui avait été traduit. Un livre extrêmement étrange et original, absolument superbe (et plein d’une ironie d’extrême-centre justement). Alors circulez, monsieur Onfray, la place est déjà prise. Mais non, il a fallu qu’il vole le titre du chef-d'œuvre.

Comme disait ma grand-mère : c’est pas beau.

Bref, je commence ma lecture. Onfray raconte la mort de son père d’une manière touchante. Très vite, il donne la clé de son livre, en expliquant qu’il préfère Proust à Bergson quand il s’agit de philosopher sur le temps.

On comprend qu’il préfère faire de la littérature (je ne dis pas cela en mauvais part) plutôt que de raisonner comme Kant, Descartes ou Hegel. Ceci explique qu’il consacre un chapitre à la dégustation de vieux crus de Champagne : ontologie concrète et métaphysique appliquée.

A-t-il vraiment senti que "le pralin se mêle rapidement au cédrat et à la figue sèche. Le tout respire sur les notes plus sombres de l’iode et de la tourbe" ? J’en doute un peu, je pense qu’il a été sensible au verbe plus qu’à l’odeur, on ne s’improvise pas expert en vin. Mais pourquoi pas. Les mots sont jolis.

Onfray est certainement moins difficile à lire que Spinoza. Il écrit de manière agréable, bien qu’il lui arrive trop souvent d’être précieux. Son évocation d’un monde virgilien est en phase avec ce que je ressens. Mais on est en pleine nostalgie, même s’il s’en défend. Je m’y plais, et pourtant, j’essaye d’en sortir, car la nostalgie ne fait jamais sens.

J’ai  signalé à maintes reprises la négligence d’Onfray en ce qui concerne les sciences, ce qui le conduit à écrire parfois des énormités. Cosmos n’en est pas exempt. Je lis par exemple : "La vie intra-utérine offre donc déjà une possibilité de dressage neuronal". Sans commentaire.

Malgré le charme de sa prose, j’ai été vite lassé par ses assertions, matraquées sans possibilité de réponse puisqu’elles ne sont soutenues par aucun argument. C'est quand même un florilège de démagogie ou de lieux communs. Quelques citations prises dans les premiers 12% :
"Regarder travailller un jardinier au jour le jour nous en apprend parfois plus que de lire d'interminables livres de philosophie."
Si ce n'est pas se tirer une balle dans le pied !... Ou encore :
"Tout homme peut tirer des leçons sur la marche philosophique du monde en examinant le fonctionnement d'une ruche."
J'aime encore plus celle-ci :
"Le penseur des villes n'arrive pas à la cheville du penseur des champs."
Et pas mauvais non plus dans un genre qui aura bientôt trois siècles :
"La civilisation a donc dénaturé l'animal que nous sommes [...]" 
 
La richesse du langage tient lieu de raisonnement… ce qui me paraît un peu court pour un philosophe. Et un philosophe particulièrement prolifique, plus de quatre-vingts livres... qui s’autorise pourtant à écrire dans les premières pages : "la véritable compréhension se moque bien des mots, du verbe et des discours".

Alors s'il le dit lui-même !

Je ne lirai plus Onfray.



En fuite à moto, après avoir posé mon colis piégé (je me suis trompé de porte sur le périph)