samedi 24 septembre 2016

Honda CB250




C’était un soir de juin. J’avais l’été devant moi, les vacances. On rêvait tous de partir, on n’avait pas beaucoup de pognon. Mon paternel m’a emmené dans le garage, en bas de l’immeuble. Il a fait basculer le portail. Elle était là, noire et métal, luisante dans l’obscurité, avec ses tripes d’acier qui jaillissaient des cylindres, comme un cheval éventré. Sa 2-50 Honda. Elle avait un retour de kick à te péter le tibia. Mon paternel m’a donné ses clés. Sur la selle, il a ramassé les gros gants de cuir noir qui sentaient un peu l’essence, il me les a tendus : "et n’oublie pas..."

Un décret oblige maintenant tout conducteur de moto ou de scooter à porter des gants sous peine de sanction.

Déjà, un texte immortel conseille de porter des gants en cas de grand froid. Je n’invente rien, j'ai trouvé ça sur un site officiel.

Après la parution du décret, on a publié un arrêté pour décrire quels gants on était obligé de porter. Des gants normés par la communauté européenne. Je les imagine avec un majeur très long, qui dépasse...

Je le plains, le flic qui t’arrêtera. Il te demandera peut-être de retirer tes gants pour en vérifier la conformité. Il va certainement se sentir grandi de te retirer un point parce que tu as oublié tes gants, ou que la sueur aura effacé "CE" sur l’étiquette. Il s’en vantera le soir auprès de sa femme, c’est sûr, ça va la rendre folle.

Un mauvais point… Quand j’étais petit, on me donnait des bons points. Et quand j’avais dix bons points, la maîtresse me donnait une image que je choisissais dans une grande boîte LU en fer blanc. J’étais content, j’étais fier.

Image brouillée. Maintenant, l’État prend la place. L’État occupant. L’État usurpateur.

Il prend la place de mon père, mais aussi celle de ma maîtresse. Mais lui, il donne de mauvais points, des gros points noirs, sinistres, baveux de leur encre de pieuvre. Et quand j’en aurai douze, il reprendra l’image rose.

On pourrait questionner l’efficacité du tout répressif. L’infantilisation des gens. L’absence de justification financière du projet, d’évaluation statistique pour l’accompagner. Les mesures plus urgentes, plus utiles.

On pourrait dire aussi que le Droit, c’est fait pour interdire certaines choses qui rendraient difficile la vie en société - c’est tout, pas la peine d’en rajouter.

Que la liberté, c’est comme une corde. A force de faire des petites entailles, c’est toute la tresse qui se défait, il n’en reste plus rien.

On pourrait dire tout ça. Je ne peux pas. Ça me débecte qu’on me dise comment je dois m’habiller. Ça me fait gerber qu’on s’immisce chez moi. Qu’on en vire mon père. J’en ai marre de ce petit fascisme douceâtre.


(Un autre post dans ce blog sur la vitesse et sa répression : Mauvaise conduite)

Le robot qui pleurait


"Non ! C'est pas possible qu'il soit si méchant avec elle ! Je veux pas qu'il lui fasse du mal ! Je vais fermer les yeux..."


(ce post est la suite de "Alors le Petit Prince me dit : s'il vous plaît, dessine-moi un robot..." Il est préférable de l'avoir lu pour lire celui-ci. En résumé, nous réfléchissons sur les composants d'un robot humanoïde.)

L'homme se définit avant tout comme une machine à décider très sophistiquée. Mais je comprends ta question : le plaisir. L'homme est une machine à prendre des décisions guidées par la recherche du plaisir et l'évitement de la douleur. On n'implémentera pas la douleur dans le système du robot, on en a déjà parlé, ce n'est pas nécessaire. Mais si on veut que ce robot soit humanoïde, il faudrait quand même y mettre un circuit à donner du plaisir.

Un robot peut parfaitement fonctionner sans reward system. Mais on en mettra un dans notre robot pour qu'il soit vraiment humanoïde...

- Impossible. Ce n'est pas la même chose - quand je regarde les étoiles avec mon petit ami ou que je fais des choses malpropres avec lui... Il y aura forcément une perte d'humanité chez le robot. Mes petites étoiles sont irremplaçables.

- A voir. Cela ne m'étonnerait pas que l'extrême complexité des circuits de notre robot engendre des sensations de type madeleine ou autres en tant que phénomènes émergents. L'émergence, tu sais ce que c'est ? C'est l'apparition de phénomènes propres à un niveau d'organisation, phénomènes qu'on n'aurait pas pu prédire en étudiant chacun des éléments de l'organisation. Par exemple le phénomène embouteillage ne peut être prédit si on examine une seule auto, c'est un phénomène émergent.

- Tu veux dire que la complexité du cerveau engendrerait automatiquement une forme d'affectivité... La larme du robot... Mais tu n'en es pas sûr !

- Oui, c'est une vraie question. Est-ce que c'est la très grande complexité du cerveau qui a fait naître les émotions auxquelles tu sembles si attaché ? La télencéphalisation est le phénomène de l'évolution qui a aboutit à coiffer notre cerveau primitif (archéo- et paléo-cerveau) de cette casquette à l'envers qu'on appelle les hémisphères cérébraux. C'est son énorme extension qui nous différencie des autres animaux. On y trouve des structures liées au raisonnement, d'autres à l'émotion - pour simplifier énormément, les aires pré-frontales et les aires temporales. Elles sont arrivées en même temps dans la phylogenèse, et leur fonctionnement est très intriqué. Y a-t-il simple coïncidence ou lien entre ces deux apparitions ? Là, je ne peux pas croire à un hasard.

- Alors on doit penser que les émotions ont aidé à la mise en place des structures de raisonnement durant l'évolution...?

- Sans doute. Mais lui sont-elles encore indispensables aujourd'hui ? Ou bien doit-on considérer que les affects sont absolument nécessaires pour qu'existe un certain degré de complexité du raisonnement ? Ce qui rendrait vraiment plus compliquée la fabrication de notre robot humanoïde...

- Nous avons émis l'hypothèse selon laquelle les sentiments pouvaient être un phénomène émergent. Ils ne seraient qu'un effet secondaire de la complexité.

- Cette dernière hypothèse est un thème classique de science fiction : l'homme fabrique la machine, mais la complexité de la machine va être à l'origine de sentiments - qui se créent spontanément, à l'insu de l'homme. Et qui ne sont pas forcément positifs... Affaire à suivre !

Pour l'instant, nous revenons à la fabrication de notre robot. En théorie, il n'y a pas d'obstacle à la fabrication de robots à l'intellect humanoïde. Je ne crois pas que ce soit délirant de l'imaginer. Même si ce n'est pas pour demain. Mais voilà : est-ce que dans le futur, ce sera encore aussi excitant de reproduire un homme avec du silicium ? Là, j'ai de sérieux doutes.

En effet, on voit bien qu'aujourd'hui, l'humanité s'oriente plutôt vers la création d'un "homme augmenté". Ce sont des technologies qui sont maintenant à portée de main et en pleine expansion. Cet homme peut être augmenté sur le plan biologique à travers le génie génétique : imperméabilité à des attaques virales, bactériennes, limitation du vieillissement, remplacement d'organes à l'aide de cellules souches, eugénisme, etc. Il peut aussi être augmenté grâce à des technologies qui sont utilisées à des fins militaires. Un exemple tout simple, largement répandu : les outils de vision nocturne individuels ; ou encore : les exo-squelettes avec des vérins augmentant la force musculaire. Robocop, bionic man etc. existent déjà en partie. Et un homme doté de prothèses court plus vite qu'un homme dont les muscles des jambes sont faits de filaments de myosine et d'actine.

Le développement de l'homme augmenté va sévèrement concurrencer celui du robot pensant. Quand il n'y aura plus sur terre que des "hommes augmentés", qui aura envie de créer un golem qui sera à l'homme augmenté ce qu'est cro-magnon à homo sapiens ?

La science fiction se plait à mettre en scène des robots plus performants que les humains, qui menacent de prendre sa place. Ces productions seront regardées comme des vieilleries naïves. L'homme n'aura jamais à se protéger des robots. Les quelques robots à forme humaine seront des robots gardiens ou des robots sexuels - et il n'y aura pas besoin d'implémenter des fonctions très sophistiquées de réflexion pour répondre à une commande du genre "change ma couche" ou "taille-moi une pipe".

Parterre de fleurs dans le jardin de mon robot : il a l'âme délicate.

vendredi 23 septembre 2016

Alors le Petit Prince me dit : s'il vous plaît, dessine-moi un robot...

(ce post est la seconde partie d'un post que j'ai scindé en trois et largement révisé, "L'homme est un robot pensant". Il n'est pas forcément besoin d'avoir lu le premier pour lire le second). Il sera suivi d'un autre post intitulé "Le robot qui pleurait".


C-3PO et D2R2, deux héros de Star Wars

Aujourd'hui, j'ai envie de construire un robot. Tu me donnes un coup de main ?

D'abord, faut-il lui donner une forme humaine ? Dans certains cas, oui. Si c'est un robot à usage sexuel, il faut qu'il soit le plus ressemblant possible. Si c'est un robot gardien d'enfants ou de personnes âgées, on lui donnera un aspect un peu humanoïde, mais pas totalement pour ne pas induire de malaise. Car il devra être sympathique, rassurant, mais aussi à sa place. Dans les autres cas, inutile de lui donner un aspect humain.

Je ne serais pas étonné qu'il soit plus difficile de réaliser la partie matérielle de ces robots que l'algorithme de leur commande. Pourquoi ? On se rappelle la science fiction du début du vingtième siècle. Ou bien la page de couverture du Meilleur des Mondes, dans sa première édition au Livre de Poche ? La circulation ordinaire des humains s'y faisait par les airs, à l'aide de petites machines individuelles très rapides.
Bonne prédiction ? Pas du tout. Au déplacement physique, on a substitué le téléphone portable et autres moyens de communication. Pour réaliser le projet initial, abolir la distance, on a contourné la difficulté matérielle. Au lieu d'aller voir ses parents avec un machine, on parle avec eux par Skype. Agir sur le virtuel se révèle plus simple que d'agir sur les objets.


Alors fabriquer des esclaves cybernétiques, des robots à visage humain, c'est une idée simpliste... et très compliquée, comme celle de l'appareil volant pour les déplacements courts. Sans doute, la robotique va continuer à faire des progrès très importants, de même que l'intelligence artificielle. Mais l'immense majorité des robots sera informe : des petites boîtes en plastique ou métal bourrées de circuits électroniques. L'intelligence sera donnée aux objets de manière éclatée. Chaque objet en aura une parcelle dans sa spécialité : réfrigérateur intelligent, téléphone intelligent, maison intelligente, drones et avions sans pilotes, chirurgiens intelligents...

Tu as déjà un exemple de cette intelligence à travers le fonctionnement de Google qui sait prédire tes souhaits avec une assez grande pertinence, après avoir enregistré tes comportements antérieurs. Google, c'est un robot que tu as tendance à sous-estimer. Tu l'appelles dix fois par jour, tu lui donnes des ordres. Pourtant, tu n'as jamais pensé à lui comme un humanoïde - Google, c'est Nestor en gilet rayé qui travaille pour les Bordaves.

Reprenons la construction de notre robot. Est-il utile de lui faire ressentir la douleur ? Chez l'homme, la douleur permet l'évitement et favorise l'apprentissage. Chez le robot, les connaissances auront été programmées ou seront acquises grâce au machine learning. Comme notre robot devra travailler dans des conditions de chaleur ou de froid, de pression plus agressives que ce que l'homme supporte, il faudra lui apprendre l'évitement. Facile, grâce à des mesures de température, de pression, et autres variables externes. Donc pas besoin de passer par la case douleur. Ça tombe bien, la douleur a toute une composante psychique qu'il serait compliqué d'imiter.

Une question essentielle est celle de l'initiative.

La première forme d'initiative qu'il faut donner au robot, c'est la capacité de s'auto-entretenir. Se recharger, aller chercher du combustible s'il ne fonctionne pas sur une pile lui fournissant une énergie permanente. L'aptitude à se maintenir en bon état, celle de détecter ses propres pannes, et autant que possible de se réparer. C'est ce que commencent à faire les voitures, mais elles n'ont pas l'autonomie suffisante pour aller toutes seules au garage - ça ne devrait pas tarder.

Les lois d'Asimov impliquent que le robot puisse faire des choix.

- La loi ZÉRO prévoit que le robot ne fasse rien qui puisse mettre en danger l'espèce humaine.
- La loi UN interdit au robot de faire du mal à un humain et l'oblige à ne pas rester passif si un humain est en danger.
- La loi DEUX : un robot doit obéir aux ordres qui lui sont donnés par un être humain, sauf si de tels ordres entrent en conflit avec la première loi.
- La loi TROIS : un robot doit protéger son existence tant que cette protection n'entre pas en conflit avec les loi précédentes.

Ces lois supposent que le robot possède des capacités de jugement. Serait-il utile de doter notre robot de telles fonctions ? Oui, bien sûr. De toute manière, il y a un élément de raisonnement à partir du moment où une quelconque machine, recevant un signal, réagit en fonction de ce signal. Par exemple un radar au bord de la route qui enregistre une vitesse excessive va envoyer un message au centre de Rennes. Je ne dis pas qu'il pense ni qu'il juge ou raisonne, mais il possède le schéma élémentaire d'une prise de décision :
- sensation, réception d'une information,
- analyse de la sensation,
- réaction à cette analyse, décision.
Le robot prend l'initiative de te dénoncer. Ce qui explique pourquoi certains sont criblés de balles. Les suisses font ça aussi, par parenthèse. Si tu es mal garé, ils appellent la police - même si cela ne les dérange pas, même s'ils n'ont pas de voiture. J'ai vu faire à Zurich. Ils appellent cela du civisme. Et il n'est pas admis de les cribler de balles.

Lorsqu'on sera appelé à faire des voyages spatiaux de trente ou quarante ans, il vaudra mieux envoyer des robots autonomes s'exposer aux rayons cosmiques plutôt que des humains. La sonde New Voyager qui vient de passer près de Pluton est exactement ce type de robot. L'article du Monde titrait même : elle a téléphoné à la maison. Soulignant ainsi que la sonde avait pris une initiative. Bien sûr, c'est du journalisme... Mais oui, il faudra bien que les robots raisonnent et prennent des initiatives.

Robot islamique : avantages & inconvénients...
Or, les romans d'Asimov sont remplies d'histoires qui montrent les limites et la complexité des lois d'Asimov quand on se trouve dans des situations à tiroirs. Pourquoi y a-t-il des problèmes ? Tout simplement parce que ces lois sont exprimées de manière littéraire. S'il s'agissait d'un programme codé en dur, un accident serait considéré comme le résultat d'un bug, d'une mauvaise programmation qu'il faudrait corriger.

Tout le monde connaît le test du tramway avec lequel les cognitivistes torturent les étudiants pour étudier leur comportement : un tramway rempli de gens a été mal aiguillé, il va avoir un accident très grave ; si tu pousses un passant sur la voie, le passant va mourir mais tous les autres seront sauvés. Es-tu prêt à le faire ? Pour le robot, il n'y aura pas de choix, l'action viendra de l'arbre de décision. Un appendice à la loi UN d'Asimov. Ce problème se pose déjà aux ingénieurs de Chrisler avec la perspective de la circulation automatisée des voitures sur la route - on en trouve mention sur le net.


En réalité, on ne demande pas vraiment à un robot de choisir. On lui demande de traiter des problèmes. Quand il a fini, il présente le résultat. Parfois, ce qui se passe entre les deux dépasse les capacités de l'entendement. C'est ce qui arrive déjà : les mathématiciens travaillent avec des ordinateurs qui font des calculs dont les résultats sont exacts mais inconcevables pour un esprit humain. Pareil pour les robots joueurs d'échecs qui battent régulièrement les champions. L'homme qui utilise le robot ne vérifiera même pas le résultat de la réflexion robotique. De même que nous ne refaisons pas à la main les calculs d'une machine à calculer, nous les utilisons sans nous poser de questions.

Le fait qu'on ne puisse pas suivre ce qu'il y a sous le capot ne signifie pas qu'il y ait un quelconque mystère ou la possibilité d'une variabilité des réponses. Si on recharge le robot d'une quantité identique de données, il donnera toujours le même résultat. Même si on ne peut suivre le détail de son raisonnement.

- Il redonnera strictement le même résultat ! Donc tes robots ne seront pas vraiment humanoïdes s'ils ne peuvent pas changer d'avis. Car la caractéristique de l'homme est de changer d'avis. Imagine quelqu'un qui doit prendre une décision morale. Sa première réaction est par exemple un "non". Et puis elle se ravise, et penche finalement pour un "oui".

C'est vrai. Mais pourquoi l'homme a-t-il changé d'avis ? Parce qu'il aura eu entretemps un nouvel input, probablement interne, une réminiscence, et ce nouvel input changera la décision. A aucun moment, il n'y aura eu une errance de la délibération, mais on aurait pu observer deux délibérations distinctes, la première avec x facteurs de causalité, et la seconde avec x+1.

D'ailleurs, si tu demandes à une personne frappée de la maladie d'Alzheimer (forme avec prédominance de troubles de la mémoire antérograde) de te donner un chiffre au hasard en fermant les yeux, pour que son environnement ne lui fournisse pas une réponse et que tu lui redemandes dix minutes après de faire la même opération, il te redonnera le même chiffre sept fois sur dix. Et les trois autres fois ? Quelque chose lui aura traversé l'esprit, une causalité x+1.

En fait, c'est notre conception de l'homme qu'il faut modifier. L'homme n'est pas un robot pensant, c'est un robot tout court, le plus sophistiqué des robots, mais sans différence fondamentale avec sa créature de silicium et de métal.

Dans ces conditions, pourquoi vouloir reproduire l'artefact de la conscience ? Ce qui nous fascine dans l'idée de créer un robot, c'est de le rendre "humain", faillible, avec des sentiments. A partir du moment où l'homme sera considéré comme ce qu'il est essentiellement, une superbe machine à décider avec quelques bugs, qui aura envie de reproduire les bugs ? Il n'y a pas vraiment de magie à fabriquer des bugs... Et puis tu imagines, une boîte métallique noire, d'où sortent d'énormes faisceaux de câbles, larmoyante et raisonneuse ? Je trouve l'idée assez répugnante...

- Et moi je trouve que tu as une vision très réductrice de l'homme. J'ai envie de dire : et la tendresse, bordel !


A suivre au prochain numéro : "Le robot qui pleurait"...





vendredi 16 septembre 2016

Faut-il enseigner la relativité restreinte aux bébés ?


17H12 : embouteillage de soucoupes volantes à l'entrée de la Voie Lactée

J’ai lu un article fort intéressant intitulé Le développement de notions temporelles par l’enfant (de Valérie Tartas - paru dans Développements 2010/1 n° 4). Il fait le point sur les différentes recherches sur la notion de temps chez l’enfant au cours des quarante dernières années - comme l’annonce très bien son titre.

Les spécialistes sont unanimes : les manifestations d’une organisation élémentaire du temps chez le bébé sont observables durant les premiers mois. L’existence d’une horloge interne est fortement pressentie dès le plus jeune âge. Autant dire qu’il existe certainement un "pré-câblage" neurologique relatif au temps dans l’espèce humaine.

Ce pré-câblage s’est développé au cours de l’évolution de l'espèce (je doute qu'il existe chez la méduse). Il prépare le bébé à l’acquisition d’un concept social du temps, qui lui permet d’interagir avec son environnement. Un bébé n’est pas naturellement newtonien, car sa conception est pratique, orientée vers l’organisation d’étapes en rapport avec la tétée, la voix de sa mère. Mais il est encore moins relativiste. Cependant, le planning de sa journée le prépare à devenir newtonien, à établir l’existence d’un temps distinct des autres dimensions et organiser sa vie sur l’emploi du temps maternel. Bref, ce pré-câblage orienté Newton est pratique, adapté, peut-être indispensable à la survie du petit humain.

Il y a quatre siècles, Galilée avait quelques problèmes avec l’autorité ecclésiastique. Le fond du différend, ce n’était pas l’idée d'héliocentrisme, qui n’était pas très compliquée à comprendre. Non, ce qui gênait l’autorité ecclésiastique, c’était que la terre n’était plus le centre du monde, et donc que la recherche scientifique avait pu mettre un coin dans le dogme biblique.

Aujourd'hui, avec la relativité généralisée et le modèle standard, le problème se pose différemment. Cela fait un siècle passé que le temps newtonien a été balayé par la relativité. Il n'y a d'objections d'aucune sorte. Pourtant, le pourcentage de personnes qui persistent à imaginer un temps indépendant des autres dimensions n'a presque pas baissé. Elles peuvent imaginer que le temps se contracte ou se dilate (l'expression n'est pas vraiment heureuse), mais elles ne le lient pas aux dimensions spatiales. Ainsi, les gens continuent de s’interroger sur un avant big bang, alors que la naissance de la matière est aussi celle du temps. Pour l’espace, c'est pareil, ils ne se sont pas familiarisés avec l’idée topologique d’un espace sans bord.

Ce n’est pas défaut d’étude, car la relativité et la physique quantique font partie des programmes scolaires. C’est parce que cette réalité heurte notre sens commun. Qu’est-ce que tu faisais avant de prendre ton petit-déjeuner ? Tu fumais une cigarette. Et avant de fumer, tu faisais quoi ? Oui, il y a toujours un avant dans la vie de tous les jours. Difficile de s’arracher au repère confortable du temps newtonien. Surtout quand on a été câblé pour.

On pourrait dire qu’il suffit d’attendre, et qu’avec un peu de patience, une majorité de gens pensera que leur temps est différent de celui de leur voisin. Une majorité ? Combien ? D’après de très sérieux sondages, 27% des européens continuent aujourd'hui de penser que le soleil tourne autour de la terre.

Feynman était optimiste... mais circonspect : you know how it always is, every new idea, it takes a generation or two until it becomes obvious that there's no real problem. Il pensait qu'on se ferait à l'idée qu'"il n'y a pas un vrai problème". Qu'on arrêterait d'objecter. Il avait raison.

Mais de là à ressentir, à comprendre, à intuiter...? On pourrait attendre longtemps. Car là, on se trouve confronté au problème du pré-câblage neurologique et au développement physiologique du nourrisson. A ma connaissance, il n’y a pas et il n'y a jamais eu d’autre domaine ou la connaissance scientifique heurte de façon aussi frontale et définitive notre intuition physiologique.

Alors faut-il enseigner la relativité restreinte aux bébés ? Essaye... On ne peut pas non plus attendre une mutation de l’espèce humaine, qui lui donnerait dès la naissance une intuition relativiste. Quoi faire ? Accepter de vivre avec cette incapacité conceptuelle ? C’est sage. Mais on peut se demander s’il ne serait pas encore plus sage de laisser la place à des intelligences artificielles moins mal nées que nous pour assurer la suite de l’expérience humaine. Céder la place à homo roboticus.

En attendant E.T.


Canards élevés au blé quantique




mardi 13 septembre 2016

Romans autobiographiques et livres de débutants


Le soir, avant le pont Saint Louis - Paris

Je viens de terminer Odile, de Raymond Queneau. Cela faisait une éternité que je n’avais rien lu de lui. Le problème des auteurs qu'on adore, c’est qu’on veut tout lire d’eux : au départ, on tombe sur les meilleurs livres ; puis on arrive aux moins réussis ; puis aux œuvres de jeunesse ou aux ratages. Qui a lu le Rose et le Vert de Stendhal sait de quoi je veux parler. Et là, on est un peu triste parce que c'est fini, on est arrivé au bout. Et on termine avec un mauvais goût dans la bouche.

Je pourrais aussi citer L’homme qui rit, de Hugo, qui est une m… comparé à Quatre-vingt-treize, les Misérables, Notre Dame de Paris, les Travailleurs de la mer, etc. A côté des vingt ou  trente meilleurs de Balzac (quand même !) combien de livres mal conçus, mal ficelés, mal finis a-t-il écrit ? Dans les Rougon-Macquart de Zola, le rêve est quand même très faible. On pourrait donner cent exemples. Si on n'y fait pas attention, l'image de l'auteur génial finit par être écornée.

Odile fait partie des trois livres autobiographiques de Queneau, des œuvres de jeunesse. Il y raconte sa vie à Paris, ses contacts avec les surréalistes (sans les nommer explicitement), avec d’autres groupes engagés politiquement et des membres de la pègre.

On pourrait faire plusieurs reproches à ce livre. Le personnage qui lui donne son titre n'émerge que dans la seconde moitié, avant, il est inexistant ou insignifiant. Honnêtement, il n'a jamais vraiment d'épaisseur, mais c'est sans importance : ce n'est pas le propos de Queneau. Le livre manque d'un soupçon de tension qui emmènerait le lecteur plus facilement du début à la fin. Le style est encore en gestation, il ne chatoie pas encore, même s'il est déjà agréable.

J’ai retrouvé avec plaisir un personnage à la Queneau, Pierrot lunaire gentil, à côté de la plaque, malgré tout lucide. La lecture qu’on fait des personnages surréalistes, du fonctionnement des groupes politiques ou autres, de leurs stratégies, de leur sectarisme, de leurs petites malhonnêtetés et de leur refus de la réalité est plutôt distrayante.

Odile est un roman de rite de passage : le fond de l’histoire est l’accession à l’âge d'homme. Après diverses expériences, le jeune héros accepte d’être banal, d'être comme les autres, de n'avoir rien d'extraordinaire - et notamment de tomber amoureux. C’est plutôt touchant. Surtout quand on pense à quel point l'auteur s’est révélé être au dessus des autres.

Car je considère Queneau comme l’un des plus grands romanciers du siècle dernier (pas à cause de Zazie, qui a été une mode). Odile n’est certainement pas un grand roman - mais se laisse lire… rapidement, car il ne fait qu’une centaine de pages. Les amateurs de Queneau préféreront relire un de ses chef-d'œuvre. Ses amis auront plaisir à regarder la carte postale de sa jeunesse.


Le pont Sully sur la Seine


lundi 12 septembre 2016

Hawking : le come back d’une philosophie scientifique ?




As-tu regardé "The big bang theory" ? Tu devrais. C’est une série que j’ai trouvée vraiment sympa et drôle. Elle met en scène deux personnages particulièrement intéressants, tous deux scientifiques engagés dans la recherche, l’un égocentrique légèrement mégalomane perdu dans l’hyper-rationalité, limite syndrome d’Asperger, l’autre juif caricatural ringard et décalé - personnage qui va d’ailleurs évoluer et perdre une partie de ses ridicules.

Dans trois ou quatre épisodes de cette série, on voit Stephen Hawking - tu sais, le physicien anglais qui a une maladie neurologique dégénérative très grave et circule en chaise roulante. Au dernières nouvelles, il ne s’est pas définitivement voué aux planches.

Son dernier livre date de 2010. Le titre originel, The Grand Design, fait allusion à une querelle qui n’en finit pas de secouer l’Amérique. L’interdiction  d’enseigner la religion dans les écoles publiques y est contournée par les protestants : ils présentent une théorie "scientifique" alternative au néo-darwinisme, l’intelligent design, pour expliquer l’apparition de l’homme conformément à la Genèse. Je précise par les protestants, car les catholiques, à travers la parole papale, reconnaissent la vraisemblance de la théorie darwinienne.

L"intelligent design" sous-entend l’intervention d’une puissance supérieure pour expliquer l’apparition de l’homme et des animaux. Faut-il le préciser, la communauté scientifique ne considère pas l’intelligent design comme une théorie scientifique.

La présentation scientifique de l’origine de l'univers à travers le Big Bang est attaquée par les mêmes qui contestent l’évolution néo-darwinienne. Mais la situation est plus confuse, étant donné l’état d’incertitude dans lequel est plongée la physique avec son problème d’intégration de la gravitation dans le modèle standard (elle doit trouver un modèle de gravitation quantique). Confuse aussi du fait de la connaissance imprécise des premiers instants de l’univers durant la période dite de l’inflation.

Le projet de Hawking est précisément de rendre un peu plus claire la question de l’origine de l'univers sur le plan philosophique.

Il y a une erreur qu’il ne faut surtout pas faire en ouvrant son livre : penser qu’il s’agit d’un ouvrage de vulgarisation. Les théories évoquées ne sont pas re-située dans leur cadre ni démontrées. Il n’y a pas un ordonnancement organisé du livre avec le projet d’être didactique.

Non, le livre de Hawking est un livre de philosophie. Les arguments (et donc les théories scientifiques) sont cités et explicités dans la mesure où ils servent à la démonstration de sa thèse.

C’est d’ailleurs clair dès le début. Hawking part du principe que "la philosophie est morte, faute d’avoir réussi à suivre les développements de la science moderne, en particulier de la physique."

Je suis enclin à le suivre. J’ai d’ailleurs plusieurs fois souligné, preuves à l’appui, l’incompétence de Michel Onfray dans le domaine des sciences. De la part d’un philosophe français parmi les plus médiatisés, cette incompétence est gênante, mais elle ne l’empêche en rien de faire des proclamations grotesques dans des domaines qu’il ne connaît pas.  (Onfray I, Onfray IIOnfray III, Onfray IV)

Le titre du livre de Hawking a été traduit par : "Y a-t-il un grand architecte dans l'univers ?" Le titre anglais the grand design n’était pas facile à traduire, car le mot "design" veut dire à la fois dessein et dessin (genre plan d’architecte). La traduction choisie renvoie trop directement à la question de l’existence d’un dieu. Mais j’ai déjà fait la remarque ailleurs (Why we love) : les éditeurs français sont plus racoleurs que les éditeurs anglo-saxons.

Le livre est agréable à lire. Il est préférable d’avoir quelques notions de physique contemporaine pour l’apprécier. D’autant que Hawking n'insiste pas assez sur la différence entre les théories vérifiées par l’expérience et celles qui ne sont que des hypothèses non démontrées, sinon indémontrables comme la théorie des cordes ou le multivers. J’ai aussi un doute en ce qui concerne son interprétation des "sommes" de Feynman, je me demande si Hawking n'extrapole pas un peu trop.

Ayant fait le constat de la mort de la philosophie, Hawking dit simplement qu’il va tenter de répondre à la place des philosophes. En utilisant les connaissances scientifiques et autres dont il dispose. Il n’y a rien à redire.

La manière dont il se débarrasse en trois coups de cuillère à pot du concept de libre-arbitre ne peut que me plaire. J’aime aussi la manière élégante dont il répond à la question de la réalité : existe-t-il une réalité quand nous arrêtons de regarder. Pour répondre à cette question, il invente la notion de "réalisme modèle-dépendant" qui permet de passer au large d’un scepticisme absurde et sans perspective, tout comme d’un réalisme myope.

Dès le début du livre on comprend que Hawking n’est pas très content de Dieu et de ses épigones: ils ont trop longtemps privé l’humanité d’une conception ouverte du monde et de sa description par des lois scientifiques - vingt siècles quand même depuis l’école ionienne. Même s’il ne le dit pas clairement, il trouve que trop de temps a été perdu et ça l’irrite. Je préfère te prévenir : si tu lis le livre comme un polar, tu seras déçu. On devine très vite qui est le coupable. Mais quelles preuves ? C’est là que réside le suspens.

Il ne faut pas s’imaginer qu’on sortira du livre plus savant en physique qu’on ne l’était en entrant. La description de l’expérience à choix retardé est décrite par dessus la jambe. L’expérience de Michelson et Morley bénéficie d’un semblant d’explication avec graphique qui n’explique rien. La quantité de notions survolées est trop importante si l’on n’a pas déjà des bases. Le concept très technique et difficile de supersymétrie par exemple : puisqu’il est nécessaire à la démonstration finale, il aurait fallu la traiter avec plus de soin. Pour un lecteur partant d’une connaissance moyenne, il y aurait sans doute plusieurs semaines de mise à niveau. Cela correspond-il au projet de l’auteur ? A celui du lecteur standard qui achète le livre ? Si la réponse est non, ce livre est un échec.

La traduction française laisse à désirer. On lit par exemple :
"de la même manière que nous avons combiné – au moins en pensée – la théorie quantique et la relativité générale pour en déduire la théorie de l’inflation, il nous faut maintenant, pour remonter jusqu’aux origines de l’Univers, combiner ce que nous savons de la relativité générale et de la théorie quantique."

Dans l’original, cela donne :
"just as we combined quantum theory and general relativity—at least provisionally—to derive the theory of inflation, if we want to go back even further and understand the origin of the universe, we must combine what we know about general relativity with quantum theory."

Même si la traduction passe complètement à côté de l’idée d’aller encore plus en arrière ("go back even further"), omission qui égare le sens de la phrase, la qualité explicative du texte originel de Hawking laisse vraiment à désirer. Est-ce le fait de combiner la théorie des quanta avec la relativité générale est différent de combiner la relativité générale avec la théorie des quanta ? Est-ce ce qui donne un sens dans cette phrase ? Je te laisse apprécier.

Au total, on ne peut pas vraiment dire que le livre soit didactique sur le plan scientifique... Mais ce n’est pas le but. En tant que livre de philo, la démonstration part de très loin, fait des détours et appuie son argumentaire sur une théorie dont beaucoup de physiciens se détournent car ils la considèrent comme indémontrable (M-theory, théories des cordes, multivers). Mais la tentative d’"evidence based philosophy" est intéressante, on ne s’ennuie pas. Le résultat est honnête, il n’y a pas tentative de manipulation.

Ah j’oubliais ! L’humour un peu bébête de Hawking. Simple habitude d’un professeur qui ponctue régulièrement son cours de saillies pour stimuler l’attention des élèves. Les américains raffolent de ce type de plaisanteries, elles font partie de leur culture et sont mises en scène dans les séries. Moi j’aime assez : même si ce n’est pas très bon, ça réveille, ça ponctue.

Cela dit, il y a là quelque chose d’étrange, car Stephen Hawking est un anglais pur souche, né à Oxford, et il a exercé toute sa vie à Cambridge. Par quel mécanisme l’humour de Jérome K. Jérome et celui de Jeeves ont-ils pu se transmuter en ces blagues d’alumni ?

Transport quantique ?

Above the volcano

vendredi 9 septembre 2016

Quand mon ordinateur me ment, je prive ma souris de fromage


Un plafond de grand magasin,quand on enlève le plafond blanc uni, c'est bien plus beau

Quand j’ai commencé l’informatique, j’ai lu un livre fascinant : "Apple human interface guidelines". C’est le livre officiel des ingénieurs d’Apple qui décrit comment un programme doit se comporter pour être intégré harmonieusement dans l’environnement à la pomme. En d’autres termes, il avoue tous les petits mensonges que l’ordinateur fait aux utilisateurs, il raconte comment il les leurre de A à Z.

Ainsi, j’ai découvert qu’il n’y avait pas une petite corbeille dans mon SE30. Mais un ensemble de lignes de programme qui repérait qu’on avait tiré un objet dessiné sur l’écran jusqu’à une certaine zone, là où se trouvait le dessin de la corbeille. Puis allait chercher dans le grand livre des objets où se trouvait réellement dans le disque dur l’objet symbolisé sur l’écran, effaçait sa mention dans le grand livre, supprimait plus ou moins sa trace sur le disque, faisait disparaître son dessin de l’écran, remplaçait le dessin de la corbeille par un autre, etc.

Le livre expliquait comment le programme devait être "user friendly", amical pour l’utilisateur. Si on avait lancé une commande, l’ordinateur devait faire un discret signe de tête à cet utilisateur pour lui dire : ok, boss, j’ai bien compris, j’ai mis en route la procédure pour faire ce que tu m’as demandé. Surtout pas un gros signe de tête qui aurait désarçonné l’utilisateur ("mais qu’est-ce qu’il me veut, celui-là ?") Pas un silence glacial non plus ("il a compris, ce con ?"). Non, juste un "blink", ou un très bref passage du blanc au noir puis retour au blanc d’une icone.

(Tiens, en passant, à propos d’icone, tu sais qu’on écrit ce mot avec un accent circonflexe quand on désigne un petit tableau religieux peint sur bois, et sans accent quand on est dans la symbolique informatique ? Ridicule, non ?)

Bref, les "Apple human interface guidelines", c’était une révélation. Oui, merci, je suis pas débile, j’avais compris que la petite corbeille n’était ni en plastique, ni en osier, ni en métal perforé. Mais de là à voir décrit tout se qui se passe dans les coulisses ! Tout ça pour faire croire qu’on a réalisé sur l’ordinateur un geste naturel de la vie courante ! J’étais bluffé. Quelle affreuse et délicieuse entreprise de tromperie ! C’est une des raisons qui m’a encouragé à programmer. Pour un menteur pathologique : une occasion inespérée.

Hier, un ami m’a envoyé une petite devinette mathématique. J’ai planché pendant une heure, sans trouver la solution. Et je suis allé me coucher. Le lendemain matin, au réveil, une petite voix m’a rappelé le problème et donné la solution. Je suis allé à l’ordinateur, j’ai regardé. Oui, ça collait parfaitement.

C’est ça qui est beau dans le cerveau humain. Il est construit selon les ""Apple human interface guidelines". Il te fait croire que tu réfléchis consciemment, il t’amuse. Pendant ce temps, des daemons vont bosser à ta place. Comment ils bossent, on ne sait pas vraiment. Mais en tout cas, ils sont efficaces.

Là, ce matin, ils ne se sont pas donné beaucoup de peine pour dissimuler leurs petites manœuvres nocturnes. D’habitude, ils sont plus cauteleux.

Tout ça pour en arriver à quelle conclusion ? La conscience humaine n’est qu’une interface. Une couche supplémentaire. Mais l’essentiel de la programmation lourde, l’ensemble des décisions, ce qui fait de nous des animaux évolués, ça se passe en cale, c’est totalement invisible. La conscience humaine, c’est la corbeille de ton écran qui grossit quand tu la remplis : totalement bidon.


Tu te reconnais sur la photo ?
(http://www.favorisxp.com/icones-corbeille-trash-icons.html)


mercredi 7 septembre 2016

Je viens de me faire doubler par un imbécile…


New York. La bouteille y était, ce n'est pas un montage...


Qu’est-ce qu’un dessin animé ? C’est avant tout un style graphique, une inventivité dans l’animation et une qualité narrative - je veux dire une bonne histoire qui captive.

Un dessin animé, c’est d’abord un dessin, quelque chose qu’on voit. Et pour des raisons qui tiennent à l’évolution, l’espèce humaine accorde beaucoup plus d’importance au visuel qu’à l’auditif.

J’ai donc été surpris par l’espace qu’on donne aujourd'hui aux gens qui font les voix des personnages. Je croyais ce genre de job réservé aux comédiens de seconde zone. Erreur ! Ce sont souvent des acteurs connus. Dans leur curriculum, on trouve en bonne place tous les doublages d’anime qu’ils ont fait. 

Je croyais que "jouer", c’était avant tout occuper une scène et joindre le geste à la parole. J’avais bien remarqué l’importance de l’intonation, de la diction et du phrasé dans le jeu d’un acteur. Mais pour moi, c’était avant tout quelqu’un qui se faisait voir (particulièrement au cinéma). Aujourd’hui, beaucoup d’entre eux - et parmi les plus télégéniques - laissent leur habit de lumière pour n’être "que" des voix dans des dessins animés.

Dans l’anime, le timbre de la voix de l’acteur est important. Mais plus encore, sa capacité à coller au texte. Pas seulement coller techniquement, c’est à dire suivre les mouvements de la bouche du personnage qui parle. Coller dans l’interprétation, donner du sens, de la vie aux dialogues. Donc un vrai travail de comédien, avec sa dimension littéraire. Je l’ai compris récemment.

Travail certainement plus austère que de s’afficher devant une caméra où le physique de l’acteur va contribuer à focaliser l’intérêt du spectateur, le distraire du texte, sinon l’obnubiler. J’ai au passage une pensée triste pour les malheureux acteurs de porno dont les dialogues sont injustement méconnus d’un public pas assez nourri de Corneille et Racine pour les apprécier à leur juste valeur.

La question du doublage ne se pose pas de la même manière pour les dessins animés et pour les films et séries. Il y aurait même une différence entre séries et mauvais films d’un côté, et grands films de l’autre. Voici ce qu’en dit une jeune professionnelle :

"En tant que doubleur on fait un travail beaucoup plus créatif sur le dessin animé ou même les séries et "mauvais films" où on demande de surjouer, que sur les films à oscars où on doit disparaître derrière l'acteur en sachant pertinemment qu'on fera quand même moins bien que lui quelle que soit la qualité de notre jeu. On est aussi plus créatif en voix off où il s'agit d'un travail très technique et réfléchi. Même sur des textes idiots il y du challenge.

Alors que le film en prises de vues réelles, c'est vraiment écoute et précision sans réelle création. Le dessin animé c'est plus rigolo et ça demande une énorme énergie et un vrai contrôle de sa voix qu'on est amené à plus moduler. C'est ce qui m'attire - et qui attire le plus la génération Bébé Télé."

Cette artiste amène ainsi la question du doublage. Ce n’est pas la même chose de faire la voix d’un personnage de dessin animé, d’en doubler la version originale ou de doubler un acteur dans un film ou une série. Dans le cas du doublage, le travail est corsé du fait que le texte est une traduction. Il y a une contrainte supplémentaire, car les mouvements de la bouche (quand on la voit) ne sont pas les mêmes en version doublée et durent plus ou moins longtemps. Peut-être à tort, j’imagine que cette contrainte n’est pas aussi importante pour le doublage d’un dessin animé que dans le cas d’un film ou d’une série.

La traduction d’un dessin animé pour enfants ne devrait donc pas trop poser de problèmes. En revanche, la difficulté pour une série variera du tout au tout en fonction du sujet.

Un exemple extrême à mon avis, c’est "Orange is the new black". C’est une série qui se passe pour l’essentiel dans une prison de femmes, avec des groupes ethniques très typés. Je ne connais pas les geôles de l’oncle Sam. Je ne peux donc pas juger du réalisme de la description qui en est faite, ni du langage qui y est employé. Mais je pense que le réalisateur a fait les choses très sérieusement, et s'est entouré de conseillers techniques. En tout cas, l’anglais qu’on y parle est très déformé. La traduction en est souvent compliquée. Sans parler des références à des personnages publics célèbres outre atlantique genre journalistes de télévision, totalement inconnus en Europe.

Le sous-titrage en français est correct dans 95 ou 98% du texte des dialogues - à condition de savoir assez d’anglais pour vérifier à la volée la congruence. C’est un bon score. Évidemment, il y a quelques blagues qui nous échappent, d’autres qui bénéficient d’une traduction approximatives, et quelques remarques qui restent mystérieuses. Mais on peut s’en contenter. Point important, le sous-titrage n’a pas à se préoccuper des mouvements de bouche des acteurs, il n’a pas de contrainte de durée ni de sonorités et peut donc être une traduction très fidèle.

Pour "Orange", le sous-titrage anglais est sans doute la meilleure solution pour ceux qui ne veulent pas en rater une miette... et sont patients. En effet, il faut parfois s’arrêter pour vérifier le sens d’un sens dans l’Oxford Concise English Dictionnary, mais aussi recourir à l’excellent site urban dictionnary qui définit les expressions argotiques. Je ne trouve pas que ça casse le rythme mais je comprendrais qu’on soit d’un avis différent...

J’ai essayé le doublage. Comme j'ai déjà vu la série en anglais, je peux évaluer la qualité de la traduction : elle est relativement fidèle. Pourtant, énorme problème. Les scènes perdent totalement leur cohérence. C’est épouvantablement mauvais. J’attends des filles black qui parlent qu’elles aient l’accent de celles que je connaissais à Chicago. Là, ça fait vraiment bizarre de les entendre parler français. Pareil pour les chicanos ou les dominicaines, et même les blanches. Ce qu’elles disent dénote complètement. Ce n’est pas le fait qu’elles disent parfois d’énormes bêtises. C’est que ces bêtises sonnent faux, et que les actrices paraissent toutes ridicules.

Faut-il en déduire que la série est mauvaise, et les dialogues sont nuls ? Mon sens critique étant plus aiguisé en français qu’en anglais, j’en prendrais conscience grâce au doublage ? Pourtant, quand je lis les sous-titres en français, je n’ai pas cette impression de fausseté. A moins que le caractère écrit des sous-titres n’en filtre la médiocrité - qui sauterait aux yeux s’ils étaient parlés ?

Je ne peux pas complètement l’exclure. Pourtant, si je regarde la qualité générale de la série, la construction des épisodes, le jeu des actrices, la subtilité avec laquelle évoluent les relations au fil du temps, j’ai peine à penser que les dialogues soient nuls. Ils auraient choisi les meilleurs… à l’exclusion du dialoguiste ? Non. Je pense plutôt qu’il y a un problème d’incompatibilité entre la série et la langue française.

Comment expliquer ce phénomène ? Les aires d’intégration visuelle, aires 18 et 19 de Brodmann, sont en rapport avec les aires associatives de l’audition et celles du langage. Comment, jusqu’à quel niveau, impossible de dire. Mais quand on voit quelque chose, on a souvent une attente sonore spécifique, et inversement. Attentes plus ou moins fortes en fonction de l’éducation, des expériences personnelles. Le doublage vient sans doute caresser à rebrousse-poil certaines de ces associations. Plus les associations sont fortes, plus le frottement est dur. Quand je vois des chicanos qui rigolent, j’atterris tout de suite à Los Angeles... et ça me défrise d’entendre parler les filles comme à la Mairie des Lilas. 

Le problème ne se retrouve pas seulement en anglais, mais dans toutes les autres langues. De manière inégale. Les chinois qui parlent français à Chengdu dans un taudis local, ça râpe. Je ne connais pas le monde espagnol, je crois qu’il est proche du nôtre, et je ressens très peu de frottement quand je vois un film espagnol doublé.

Tout dépend aussi du texte à doubler. Des réparties drôles en appellent souvent à la culture qui va avec la langue. Elles passeront moins bien que des dialogues d’enfants. D’autant moins bien qu’elles sont liées au personnage qui les dit, et que ce personnage a une couleur culturelle marquée (black mama, WASP quarterback idiot, jeune yuppie new-yorkais, etc.)

Reste la part d’intraductibilité de toute langue. J’ai entendu parler du livre d’un suisse naturellement trilingue depuis la petite enfance (anglais, français, allemand). Il y expliquerait que la langue est indissociable de la culture, et qu’il ne pense pas pareil s’il pense dans l’une ou l’autre langue - et même qu’il n’est pas le même homme. Je n’ai pas trouvé trace de ce livre sur le net. Mais je le lirais avec intérêt. Si tu as entendu parler…

Il reste une dernière hypothèse pour expliquer l’impression négative que j’ai eue quand j’ai regardé l’épisode doublé. Le feuilleton était mal doublé. Un accident. Il a été doublé par un imbécile… mais je n'y crois pas.

En tout cas, je te recommande "Orange is the new black". Même si c’est loin de la réalité des prisons d’après mon expérience. Au fait, pourquoi ce titre ? L’orange est la couleur de la tenue qu’on porte au pénitencier. L’expression "is the new black" vient du jargon de la mode, et veut dire que telle couleur est sympa - en fait, indémodable comme le noir. Au total, ça donnerait quelque chose comme : "L’orange, c’est tendance", rapprochement entre le glamour de la mode et le sordide de la prison. Il ne faut pas s'y tromper. "Orange..." est un feuilleton dur, presque aussi dur que l'était l'exceptionnel Breaking Bad, et d'une très grande richesse.

C'est pas moi, je le jure.


mardi 6 septembre 2016

Le panier littéraire de la ménagère de plus de cinquante ans


La littérature aujourd'hui ?

Un ami m’interroge sur mes motivations : pourquoi écrire, pourquoi publier ?

Des raisons, j’en vois potentiellement six, plus ou moins liées.

D’abord, j’aime écrire, j’aime raconter des histoires. Ma fille me dit que c’est l’unique raison pour laquelle j’ai fait des enfants. Tu sais comme la jeunesse est impitoyable… Le fait d’avoir entendu lire mes rédactions à toute la classe par le prof quand j’étais élève a sans doute renforcé cette disposition, mais elle existait avant. J’ai écrit un roman de SF de vingt-et-une pages à l’âge de onze ans : j'ai des antécédents... Curieusement, j’ai trouvé dans la programmation et le débogage des sensations pas si différentes de celles que procure l’écriture et les corrections. 

Ce n’est certainement pas l’envie de m’enrichir qui me motive. D’abord, je n’imagine pas sérieusement avoir du succès et comme je l’ai déjà dit, je suis trop paresseux pour faire ce qui est indispensable, promouvoir un livre. Ensuite, je n’ai pas vraiment besoin d’argent.

Est-ce que je recherche l’admiration, la reconnaissance. J’ai déjà eu l’expérience d’une petite notoriété quand je gagnais des régates en planche à voile, ou quand j’étais expert au Ministère. Très agréable. Je serais faux-jeton si je disais que je dédaignerais un peu de reconnaissance. Mais là encore, je suis trop paresseux… et réaliste. Ce n’est pas qu’une question de travail, il y a d’autres qualités que mes écrits n’ont pas.

Par parenthèse, c’est un faux paradoxe de connaître ses lacunes et ses faiblesses, mais de ne pas pouvoir y remédier : ça arrive tous les jours. Les bons psychiatres le savent bien.

On me demande aussi si je recherche le succès, la réussite. Oui, bien entendu. Quand on entreprend quelque chose, on veut aller au bout. Mais si on entend par succès la célébrité médiatique, non. J’aimerais avoir la satisfaction de penser que le projet que j’ai  fait, je l’ai mené à terme : j’ai dit ce que je voulais dire, j’ai suscité les sentiments que je voulais susciter, j’ai déclenché les réactions que j’espérais. C’est ce que j’appelle succès et je ne voudrais pas me contenter d’à-peu-près. Cela demande énormément de travail, de relectures et de corrections. Je ne pense pas qu’on puisse réussir à écrire sans faire d’efforts.

Il y a une autre raison qui me pousse à écrire : communiquer. On tombe parfois sur des lecteurs avec qui on sent une communauté de pensée, et presque une intimité. Y compris ceux qui font une critique impitoyable mais argumentée de ce que tu as écrit. Ils ont saisi le sens de ton projet. C’est agréable. Et c’est pour cette raison qu’il faut parvenir à une diffusion correcte, pour toucher le plus de gens possible. Définir ton lectorat et entrer en contact avec lui. La probabilité pour trouver une âme-sœur est faible si on a été lu par trois pelés.

Trouver l’âme-sœur ? C’est là où commencent les problèmes.

Quelqu'un m’a dit récemment : il n’y a plus que les femmes de plus de cinquante ans qui lisent. Elles n’ont plus leurs gosses à élever. Leur mari ne les sollicite plus autant qu’avant, quand elles étaient jeunes et belles (elles sont encore belles, mais moins jeunes, no offense). Elles ont du temps. On leur a seriné que la lecture, c’était bien, c’était une forme de culture, c’était raffiné, intelligent, et elles lisent. Elles y prennent du plaisir.

La plupart serait bien en peine de distinguer à l’aveugle une page de Gide d’une page de Sartre. Mais elles représentent l’écrasante majorité des lecteurs (hormis de SF, et peut-être de roman noir). Et elles ont un peu… des goûts de chiottes. Voilà, le mot est lâché.

La question est donc : ai-je envie d'écrire pour elles ?

Parce qu'on écrit forcément pour des gens.

Et je ne suis pas certain qu'il y ait beaucoup de gens aujourd'hui pour qui j'aie envie d'écrire. Je vais essayer d'expliquer pourquoi. Je n’ai pas une réelle connaissance de la littérature d’aujourd’hui. Bon, allons-y carrément. Je n’ai aucune connaissance de la littérature d’aujourd’hui. J’ai décroché il y a longtemps. Quelques pages des Goncourt, des Renaudot que je trouvais sur le chevet de ma mère ou ma grand-mère (encore de charmantes quinquas…) suffisaient à me dégoûter. Quand on sort des Lettres Persanes ou d'un bon Robbe-Grillet..., ça fait un choc.

J’ai quand même récemment lu deux Houellebecq, ce qui ne m’a pas réconcilié avec la littérature. Et quelques autres. J’ai trouvé des Carrère d’Encausse bien fabriqués, des  horloges de précision. Mais où est le renouvellement ? L’émerveillement ? La jubilation ?

Des romans "modernes" me sont tombés des mains. La modernité, ça ne consiste pas à dire que les gens s’envoient des textos, plutôt que d’employer le téléphone, envoyer un pneu ou son domestique.

Si on examine la littérature du XXième siècle, qui sont les géants ? Proust, Céline, Perec (mort trop jeune, vraiment quelle saloperie), Sarraute. J’oublie peut-être ton auteur favori. Ajoute-les à ces quatre, sinon je sens que tu vas te vexer. Mais attention, je n’ai pas dit les grands ni les très grands. Les géants. Les quatre que j’ai cités ont complètement transcendé les modes et les styles. Qui est le suivant ?

Il n’y en aura pas. Car l’art littéraire est mort.

Il est normal qu’un art meure un moment donné. Il meurt par l’épuisement progressif de sa matière. Tout a été dit. On ne peut que répéter, ou bien produire des choses tellement éloignées du goût commun qu’elles ne peuvent avoir de public. Il n’y a plus d’originalité possible, sinon extravagante, laide, incompréhensible.

L’idée que nos esprits ne sont pas habitués à ces nouveaux langages et que cela viendra plus tard, dans quelques générations, est un mythe fondé sur l’idée fausse d’une plasticité totale du cerveau. Le cerveau est pré-câblé, et les variations possibles sont limitées. On pourrait tout aussi bien imaginer que se créent les quelques embranchements de neurones qui nous permettraient d’avoir une calculette dans la tête. Ce serait simple, notre cerveau fait beaucoup plus sophistiqué dans le genre. Et ce serait tellement pratique. Dommage, nous n’avons pas le pré-câblage et ça n’arrivera jamais.

Oui, l’art littéraire est mort par épuisement. Tu me demandes comment je peux être aussi péremptoire ? Le propre d’un génie est justement de renouveler le genre au point que personne n’aurait pu prévoir. Étant donné le nombre d’années qui ont séparé Céline de Proust, l’avènement d’un nouveau génie est possible.

Tu peux même me l'envoyer dans les dents : "ce n'est pas parce que toi, qui n'es pas génial, n'accepte pas qu'un autre le soit et puisse un jour écrire un chef d'œuvre..."

Je comprends tes arguments. Mais il n’y a pas que l’épuisement de la matière, et l'aigreur que tu me prêtes. Il y a l’évolution de la société, des techniques et de la culture. L’audio-visuel a pris la première place. On ne peut pas se voiler la face indéfiniment.

Or l’art repose sur des hommes. Ceux qu’on appelait les littérateurs sont partis. Ils sont maintenant scénaristes. Ils s’appellent James Balzac, Barry Dumas, Alan Hugo, Bill Sue et François Dickens. Ils trouvent un public plus vaste, plus jeune, ils sont payés. Contrairement à une légende tenace, un poète n’a jamais vécu d’amour et d’eau fraîche. J’en ai même vu aller aux cabinets.

Aux États-Unis, le champ qu’on donne aux nouveaux auteurs-scénariste est extrêmement ouvert. Ils peuvent s’exprimer. Pourquoi rester dans le domaine vieillot de la littérature ? Si je compare l’incroyable subtilité, la richesse, l’inventivité qu’on trouve dans une série américaine comme "Orange is the new black" avec les inventions laborieuses de Mathias Esnard (prix Goncourt 2015), mon parti est vite pris.

Alors si les meilleurs créatifs sont partis, il ne reste que les moins bons. Appréciés de lecteurs eux aussi moins bons. Oups ! Je sens que je ne vais pas me faire que des amis. Surtout à la veille de publier un deuxième livre. Qui s’appelle le Scorpion et le Hussard. A l’origine, il n’était pas question de Hussard, mais de Reître. Le reître est bien plus sombre que le hussard. A la limite, on peut imaginer un hussard bon (un uhlan, un peu moins). En revanche, un reître est mauvais par essence - et le mot reître collait bien au personnage. Mais les gens ne savent pas ce que c’est, un reître.

Mes amis m’ont donc vivement déconseillé d’utiliser ce mot dans le titre : personne n’a envie de lire un livre qui vous cause d’entrée de jeu une petite blessure d’amour-propre. Ils ont raison. C’est ainsi qu’il faut écrire aujourd'hui : grattouiller le lecteur, mais surtout ne pas lui faire bobo.

...Tu es décidément observateur. Oui, j’ai bien écrit qu’il y avait six raisons d’écrire, et je n’en ai donné que cinq. Mais la sixième, je ne dirai pas. Elle est absurdement sentimentale. Chacun a le droit d’avoir son petit secret.

Ménagère de 50 ans apprenant en pleine rue la mort de la littérature (Bangkok)




lundi 5 septembre 2016

Le style littéraire de la Cour des Comptes


Le style de Salammbô : de la couleur, un dessin simple et pur

Il paraît que dix pour cent des français auraient un manuscrit dans un tiroir. Je ne sais pas d’où sort ce chiffre. J'ignore si on inclut les journaux personnels dans le lot. Mais bon. Grâce à l’auto-édition, certains sortent des tiroirs. Le peu que j’en ai lu ne donne pas envie. On y trouve souvent l’épouvantable empreinte de Boris Vian (à l’état natif, Boris Vian n’est pourtant pas mauvais), et aussi de Prévert (qui lui est rarement bon). Parfois de Duras (qui est toujours exécrablement factice). Un ami me dit que Cavanna a aussi fait des ravages. Le style est ampoulé, gourmé, et se regarde le nombril cent fois plus que le mien, pourtant loin d’être irréprochable. Il est exceptionnel de trouver un style simple, efficace, comme celui d’un rapport de la Cour des Comptes.

Tu me diras que ce n’est pas un rapport administratif, c’est de la littérature. Je te répondrai que précisément, c’est de la littérature. C’est exactement là où se trouve le problème.

Il existe des codes littéraires qui nous ont été enseignés par nos instituteurs, peut-être hérités des poètes parnassiens, et sur lesquels on vit toujours. Éviter les mots ordinaires (faire, dire…) Choisir au contraire des mots spécifiques, rares s’il le faut, pour donner une idée précise de ce dont on parle. Éviter de répéter le même mot dans le même paragraphe. Se garder d’un style trop simple, qui laisserait penser qu’on est neuneu. Ne pas hésiter à utiliser des images, si possibles poétiques (au fait, qu’est-ce que c’est, une image "poétique" ?) et surprendre le lecteur par des rapprochements inattendus. Etc. Appliqués avec discernements, ces principes ne sont pas mauvais. A condition de ne jamais mener à la boursouflure et de toujours conserver au style sa pureté et son but : servir le sens du texte. 

Ces principes sont accessoires, ils ne représentent pas les fondements d'un bon style. Ce sont des guides scolaires. Le fléchage de la pensée du lecteur auquel s'attache Pinker, son souci de clarté, de lisibilité et de fluidité sont bien plus importants (cf. mon post La vie turbulente d'un anglais en Amérique).

Si je relis Flaubert (même Salammbô, un ouvrage jugé pompier par certains), je trouve beaucoup plus de simplicité stylistique. Les phrases sont courtes, il n’y a pas d’effets gratuits. L’impression générale découle de la fluidité et des contenus. Le style est vraiment le serviteur du sens, il n'est pas là pour faire des mines.

Oui, arrête de m’interrompre, je sais que les chances d’avoir lu quinze nouveaux Flaubert sur le site étaient faibles. Ce n’est pas avec quinze lectures qu’on peut se faire une idée - même si j’ai choisi les premières du classement. Statistiquement, l’échantillon est bien trop petit. N’empêche, on ne va pas dans la bonne direction. 

Pourtant, ils ont des modèles. Guillaume Musso et Marc Levy. Il arrive à Musso d'écrire des phrases surchargées de notations inutiles et banales - un style de bonniche. Marc Levy en fait aussi d'excellentes. Quand je lis par exemple "De rares joggeurs empruntaient déjà les allées. On pouvait voir leur souffle embué qui semblait les précéder à chaque foulée", je me rappelle qu’un souffle qui n’est pas embué, c’est celui d’un cadavre encore frais quand on appuie sur sa cage thoracique. Je me demande aussi pourquoi le souffle semble les précéder - j’espère bien que le narrateur n’a pas abusé de cannabinol, pour être si peu sûr de lui. Quant à l’idée générale, c’est vrai que si le souffle sortait de leur occiput au lieu de précéder les joggeurs, ce serait plus original.

Mais globalement, ils ont tous les deux un style efficace. Et surtout, il ont un rythme, une trame, une intrigue. Leur succès est parfaitement mérité. Certes, l'un a l'obsession des numéros de vols d'avion, des transferts de fichier par Bluetooth et des échanges de SMS. Mais bon, ça plait, ça donne l'air moderne. Marc Levy donne dans le surnaturel. Il n'y a pas de mal. Mérimée l'a fait, et personne ne s'en plaint.

Voilà un fragment de Musso :

"Elle se souvenait surtout de ce soir-là comme d'un moment où elle avait ressenti un besoin désespéré d'exister dans le regard de quelqu'un d'autre. Ce désir illusoire n'avait duré que le temps d'une étreinte et, à son grand étonnement, elle s'était retrouvée enceinte quelque temps plus tard [...] Elle n'en gardait aucune amertume puisque cet épisode lui avait donné le plus beau cadeau du monde en la personne de Josh."

Je traduis, au cas où tu n'aurais pas tout compris :

Un soir, elle avait eu besoin de compagnie et s'était fait sauter. Surprise ! Elle s'était retrouvée en cloques. Ça l'avait pas défrisée. Elle kiffait le moutard.

Ok, j'aurais dû trouver une autre couleur que le rose pour la police. Le rose, c'est pas bon pour avoir le besoin désespéré d'exister dans le regard d'un autre. Mais le vrai problème, c’est plutôt la platitude psychologique des personnages. A ne pas laisser traîner à côté du papier à cigarette, on pourrait confondre et se rouler une clope avec.

Musso et Levy sont considérés comme des auteurs de romans de gare. A juste titre. Ils n'ont aucun fond, aucune originalité littéraire, et leurs "trucs" sont trop visibles. Ils illustrent l'impasse dans laquelle se trouve la littérature. Mais je les préfère aux auteurs qui "se la pètent". Yann Moix par exemple a meilleure réputation. Pourtant, sa recherche stylistique me paraît totalement factice et dénuée d'intérêt. J'en ai d'ailleurs déjà parlé sur ce blog (Yann Moix et le style néo-nouille).

Il y a quelques années, j’ai lu l’un des livres les plus bouleversants de ma vie. Le "Dictionnaire des clichés littéraires", de Hervé Laroche. Il ne faut pas imaginer un ouvrage pédant et rébarbatif, c’est tout le contraire. Laroche réfléchit sur le rôle des clichés dans la littérature, et fait le point sur la situation au tournant du siècle. Sa conclusion : il en faut forcément, mais peu, et la dose doit être réfléchie avec beaucoup de soin. Ce livre m'a fait hurler de rire. Il donne les clés pour comprendre comment se construit le style aujourd'hui. Et explique pourquoi je préfère le style de la Cour des Comptes à celui des écrivains actuels.

Le style de la Cour des Comptes : bitonal, précis, un peu terne mais non sans charme


dimanche 4 septembre 2016

Le chemin de Compostelle de l’auto-édition


Écrivain traditionnel récoltant des lecteurs et les mettant en bottes

Il y a un mois, j’ai publié sur un site d’auto-édition un petit livre de souvenirs habillés en roman : "Souvenirs de la maison des morves". Cette expérience me laisse perplexe. Le livre a été lu plus de quatre cent fois. Je dis lu, mais je pense qu’en réalité, des curieux ont ouvert quelques pages, se sont lassés et sont passés à autre chose. Quelques uns l’ont terminé, parmi lesquels, sans doute, beaucoup de mes amis que je remercie au passage.

L'édition, je n’y connais rien, et je découvre un monde inconnu. De plus, je ne dispose pas de statistiques. Ni sur les caractéristiques des lecteurs. Ni sur celles des livres qui se vendent (il y a juste le hit-parade des ventes). Je suis persuadé que les grandes maisons d'édition ont diligenté des études très précises. Mais les gardent secrètes, concurrence oblige. Je me sens un peu aveugle dans ce monde.

Le site est à la fois bien et mal fait. Bien fait car il est plutôt simple d’accès et agréable. Mal fait parce qu’il vend des services dont on ne sait pas quoi attendre : payer 90 euros tous les six mois, indéfiniment, sans avoir la moindre idée du bénéfice qu’en tirerait le livre - je bronche. Là encore, ça manque de statistiques.

On y dit que la qualité d’un roman est nécessaire mais absolument pas suffisante pour qu’il ait du succès. Qu’on me comprenne bien, je ne suis pas en train de chercher des excuses au sort très moyen qu’a eu mon petit livre. Je connais ses qualités, mais aussi son défaut majeur, qui est de ne pas avoir un fil assez serré, une trame assez dense pour porter d’un trait le lecteur moderne, plus impatient qu’il y a un siècle, du début à la fin. Ou alors, il fallait rajouter des larmes, du pathos, mais ce n'est pas ma fibre. Ou encore, il aurait fallu être vraiment bon, ce que je ne suis pas.

On ne peut pas écrire quelque chose qui puisse avoir du succès tant qu’on n’a pas épuisé la veine autobiographique qu’on a en soi. La vie n’est pas assez exceptionnelle au yeux des autres pour pouvoir être racontée. Elle ne l’est qu’à nos propres yeux et à celle de nos proches. Il faut donc avoir recours aux ficelles du roman - actes extraordinaires, sentiments exceptionnels, hasards incroyables - de même qu’au théâtre et au cinéma, et même en photo, il faut sur-jouer, parler fort, saturer et contraster.

Oui, à moins d’avoir accompli quelque chose de l’ordre de l’exploit, Paris-Stockholm l'hiver en patins à roulettes, ou d’être déjà connu pour autre chose, un humain ne peut intéresser en racontant sa vie. Je sens que tu vas m’objecter le roman réaliste, en prenant pour exemple les nouvelles de l’excellent Raymond Carver. Mais Carver parle de choses quotidiennes, pas de lui. Tu m'envoies Proust à la figure ? Lui, c’est l’exception. Et puis justement, beaucoup ont été arrêtés par la lenteur autobiographique de la Recherche.

Mon petit livre a donc eu le succès ou l’absence de succès qu’il méritait, point. Mais s'il avait été très bon, cela n'aurait pas suffi pour qu’il accède à la notoriété. Déduction : il y a d'immenses auteurs qui ne seront jamais connus. Forcément. Quel gâchis ! Tout ça parce qu'ils n'ont pas compris qu'il fallait faire la promotion de leur livre. Ils ne peuvent s'en prendre qu'à eux-mêmes...

Voilà ce qu'ils auraient dû faire. D'abord faire vivre le livre sur les réseaux sociaux. Créer un compte Facebook, un compte Twitter, et si possible encore un autre, par exemple Google+. Sur ces comptes, il faut être actif, donner des nouvelles tous les jours, et cela prend beaucoup de temps. Il faut aussi fréquenter les autres sites qui peuvent avoir des retombées positives, sites de lecture, site d’auteurs. Bref, il faut faire du bruit, le plus de bruit possible, être gentil avec le plus de gens possible et ne surtout pas s’en faire oublier.

Je suis trop paresseux et je n'ai pas assez d'entregent pour le faire. Il y a de plus dans Facebook quelque chose qui me déplaît intrinsèquement : le principe de l'affichage personnel.

Quand j’avais quinze ans, je voulais que ma chambre reflète ce que j’étais, ce que j’aimais. J’avais mis des posters sur les murs, quelques décorations sur les étagères - des objets que je voulais lourds de signification (effectivement, ils étaient lourds...) Je voulais me donner à voir à toute personne qui entrait dans mon antre. Cela m’est passé assez vite. Maintenant, je déteste l'impudeur dans une maison. Je considère qu’on ne doit pas à pisser aux quatre coins de sa chambre pour exister et se faire connaître des autres. Ça finit par sentir mauvais.

J’aime les endroits vides, sans déco. Une déco, ça connote toujours, au moins socialement. Je trouve qu’on a déjà suffisamment de classifieurs sociaux dans la vie quotidienne pour ne pas en rajouter.

Oui, j’ai le goût esthète (traduis : bourgeois) : j’ai une reproduction d’un Bonnard chez moi, c’est tellement lumineux…

Je t’entend déjà râler : "mais fous-leur la paix, si ça leur chante d’avoir un Bonnard, ce n’est pas interdit, et puis c’est beau, non ? Pourquoi douter a priori de leur sincérité ?"

Je ne doute pas de leur sincérité. Je me borne à souligner la complexité de leurs motivations, qui ne sont pas celles qu’ils affichent. Et personne ne me fera croire qu’on regarde encore un tableau qu’on a mis au mur de son salon il y a un an.

Une chambre d’hôtel me va donc parfaitement, si j’ai de la lumière naturelle, et un bureau sur lequel je peux étaler l’électronique qui m’est devenue indispensable. Je me fous du reste. Alors j’ai peine à comprendre Facebook. Peut-être fais-je l'erreur de prendre pour de l’exhibitionnisme quelque chose qui n’en est pas. La communication avec les autres. Zut. J'ai encore raté quelque chose d'important.

Quant à Twitter, le mot même de "follower" me donne des boutons. Suivre ? Suivre quoi ? Suivez le bœuf ? Un suiveur, c’est un genre de fan, non ? Mais fan, c’est une abréviation de fanatique : là encore, route barrée.

Peut-être je suis trop critique - d’ailleurs je n’ai pas de compte Twitter, je ne sais pas ce que je perds. J’ai juste un compte Facebook parce que c’est obligatoire quand on veut aller sur le Facebook de quelqu'un qui vous y a invité.

Bref, je ne suis pas encore décidé à parcourir le chemin de Compostelle de l’édition. A mon sens, il y a un problème. Et ce n'est pas le problème de l'édition, c'est celui de la littérature toute entière.

(la suite de cet article d'ici peu)