lundi 12 septembre 2016

Hawking : le come back d’une philosophie scientifique ?




As-tu regardé "The big bang theory" ? Tu devrais. C’est une série que j’ai trouvée vraiment sympa et drôle. Elle met en scène deux personnages particulièrement intéressants, tous deux scientifiques engagés dans la recherche, l’un égocentrique légèrement mégalomane perdu dans l’hyper-rationalité, limite syndrome d’Asperger, l’autre juif caricatural ringard et décalé - personnage qui va d’ailleurs évoluer et perdre une partie de ses ridicules.

Dans trois ou quatre épisodes de cette série, on voit Stephen Hawking - tu sais, le physicien anglais qui a une maladie neurologique dégénérative très grave et circule en chaise roulante. Au dernières nouvelles, il ne s’est pas définitivement voué aux planches.

Son dernier livre date de 2010. Le titre originel, The Grand Design, fait allusion à une querelle qui n’en finit pas de secouer l’Amérique. L’interdiction  d’enseigner la religion dans les écoles publiques y est contournée par les protestants : ils présentent une théorie "scientifique" alternative au néo-darwinisme, l’intelligent design, pour expliquer l’apparition de l’homme conformément à la Genèse. Je précise par les protestants, car les catholiques, à travers la parole papale, reconnaissent la vraisemblance de la théorie darwinienne.

L"intelligent design" sous-entend l’intervention d’une puissance supérieure pour expliquer l’apparition de l’homme et des animaux. Faut-il le préciser, la communauté scientifique ne considère pas l’intelligent design comme une théorie scientifique.

La présentation scientifique de l’origine de l'univers à travers le Big Bang est attaquée par les mêmes qui contestent l’évolution néo-darwinienne. Mais la situation est plus confuse, étant donné l’état d’incertitude dans lequel est plongée la physique avec son problème d’intégration de la gravitation dans le modèle standard (elle doit trouver un modèle de gravitation quantique). Confuse aussi du fait de la connaissance imprécise des premiers instants de l’univers durant la période dite de l’inflation.

Le projet de Hawking est précisément de rendre un peu plus claire la question de l’origine de l'univers sur le plan philosophique.

Il y a une erreur qu’il ne faut surtout pas faire en ouvrant son livre : penser qu’il s’agit d’un ouvrage de vulgarisation. Les théories évoquées ne sont pas re-située dans leur cadre ni démontrées. Il n’y a pas un ordonnancement organisé du livre avec le projet d’être didactique.

Non, le livre de Hawking est un livre de philosophie. Les arguments (et donc les théories scientifiques) sont cités et explicités dans la mesure où ils servent à la démonstration de sa thèse.

C’est d’ailleurs clair dès le début. Hawking part du principe que "la philosophie est morte, faute d’avoir réussi à suivre les développements de la science moderne, en particulier de la physique."

Je suis enclin à le suivre. J’ai d’ailleurs plusieurs fois souligné, preuves à l’appui, l’incompétence de Michel Onfray dans le domaine des sciences. De la part d’un philosophe français parmi les plus médiatisés, cette incompétence est gênante, mais elle ne l’empêche en rien de faire des proclamations grotesques dans des domaines qu’il ne connaît pas.  (Onfray I, Onfray IIOnfray III, Onfray IV)

Le titre du livre de Hawking a été traduit par : "Y a-t-il un grand architecte dans l'univers ?" Le titre anglais the grand design n’était pas facile à traduire, car le mot "design" veut dire à la fois dessein et dessin (genre plan d’architecte). La traduction choisie renvoie trop directement à la question de l’existence d’un dieu. Mais j’ai déjà fait la remarque ailleurs (Why we love) : les éditeurs français sont plus racoleurs que les éditeurs anglo-saxons.

Le livre est agréable à lire. Il est préférable d’avoir quelques notions de physique contemporaine pour l’apprécier. D’autant que Hawking n'insiste pas assez sur la différence entre les théories vérifiées par l’expérience et celles qui ne sont que des hypothèses non démontrées, sinon indémontrables comme la théorie des cordes ou le multivers. J’ai aussi un doute en ce qui concerne son interprétation des "sommes" de Feynman, je me demande si Hawking n'extrapole pas un peu trop.

Ayant fait le constat de la mort de la philosophie, Hawking dit simplement qu’il va tenter de répondre à la place des philosophes. En utilisant les connaissances scientifiques et autres dont il dispose. Il n’y a rien à redire.

La manière dont il se débarrasse en trois coups de cuillère à pot du concept de libre-arbitre ne peut que me plaire. J’aime aussi la manière élégante dont il répond à la question de la réalité : existe-t-il une réalité quand nous arrêtons de regarder. Pour répondre à cette question, il invente la notion de "réalisme modèle-dépendant" qui permet de passer au large d’un scepticisme absurde et sans perspective, tout comme d’un réalisme myope.

Dès le début du livre on comprend que Hawking n’est pas très content de Dieu et de ses épigones: ils ont trop longtemps privé l’humanité d’une conception ouverte du monde et de sa description par des lois scientifiques - vingt siècles quand même depuis l’école ionienne. Même s’il ne le dit pas clairement, il trouve que trop de temps a été perdu et ça l’irrite. Je préfère te prévenir : si tu lis le livre comme un polar, tu seras déçu. On devine très vite qui est le coupable. Mais quelles preuves ? C’est là que réside le suspens.

Il ne faut pas s’imaginer qu’on sortira du livre plus savant en physique qu’on ne l’était en entrant. La description de l’expérience à choix retardé est décrite par dessus la jambe. L’expérience de Michelson et Morley bénéficie d’un semblant d’explication avec graphique qui n’explique rien. La quantité de notions survolées est trop importante si l’on n’a pas déjà des bases. Le concept très technique et difficile de supersymétrie par exemple : puisqu’il est nécessaire à la démonstration finale, il aurait fallu la traiter avec plus de soin. Pour un lecteur partant d’une connaissance moyenne, il y aurait sans doute plusieurs semaines de mise à niveau. Cela correspond-il au projet de l’auteur ? A celui du lecteur standard qui achète le livre ? Si la réponse est non, ce livre est un échec.

La traduction française laisse à désirer. On lit par exemple :
"de la même manière que nous avons combiné – au moins en pensée – la théorie quantique et la relativité générale pour en déduire la théorie de l’inflation, il nous faut maintenant, pour remonter jusqu’aux origines de l’Univers, combiner ce que nous savons de la relativité générale et de la théorie quantique."

Dans l’original, cela donne :
"just as we combined quantum theory and general relativity—at least provisionally—to derive the theory of inflation, if we want to go back even further and understand the origin of the universe, we must combine what we know about general relativity with quantum theory."

Même si la traduction passe complètement à côté de l’idée d’aller encore plus en arrière ("go back even further"), omission qui égare le sens de la phrase, la qualité explicative du texte originel de Hawking laisse vraiment à désirer. Est-ce le fait de combiner la théorie des quanta avec la relativité générale est différent de combiner la relativité générale avec la théorie des quanta ? Est-ce ce qui donne un sens dans cette phrase ? Je te laisse apprécier.

Au total, on ne peut pas vraiment dire que le livre soit didactique sur le plan scientifique... Mais ce n’est pas le but. En tant que livre de philo, la démonstration part de très loin, fait des détours et appuie son argumentaire sur une théorie dont beaucoup de physiciens se détournent car ils la considèrent comme indémontrable (M-theory, théories des cordes, multivers). Mais la tentative d’"evidence based philosophy" est intéressante, on ne s’ennuie pas. Le résultat est honnête, il n’y a pas tentative de manipulation.

Ah j’oubliais ! L’humour un peu bébête de Hawking. Simple habitude d’un professeur qui ponctue régulièrement son cours de saillies pour stimuler l’attention des élèves. Les américains raffolent de ce type de plaisanteries, elles font partie de leur culture et sont mises en scène dans les séries. Moi j’aime assez : même si ce n’est pas très bon, ça réveille, ça ponctue.

Cela dit, il y a là quelque chose d’étrange, car Stephen Hawking est un anglais pur souche, né à Oxford, et il a exercé toute sa vie à Cambridge. Par quel mécanisme l’humour de Jérome K. Jérome et celui de Jeeves ont-ils pu se transmuter en ces blagues d’alumni ?

Transport quantique ?

Above the volcano