samedi 24 septembre 2016

Honda CB250




C’était un soir de juin. J’avais l’été devant moi, les vacances. On rêvait tous de partir, on n’avait pas beaucoup de pognon. Mon paternel m’a emmené dans le garage, en bas de l’immeuble. Il a fait basculer le portail. Elle était là, noire et métal, luisante dans l’obscurité, avec ses tripes d’acier qui jaillissaient des cylindres, comme un cheval éventré. Sa 2-50 Honda. Elle avait un retour de kick à te péter le tibia. Mon paternel m’a donné ses clés. Sur la selle, il a ramassé les gros gants de cuir noir qui sentaient un peu l’essence, il me les a tendus : "et n’oublie pas..."

Un décret oblige maintenant tout conducteur de moto ou de scooter à porter des gants sous peine de sanction.

Déjà, un texte immortel conseille de porter des gants en cas de grand froid. Je n’invente rien, j'ai trouvé ça sur un site officiel.

Après la parution du décret, on a publié un arrêté pour décrire quels gants on était obligé de porter. Des gants normés par la communauté européenne. Je les imagine avec un majeur très long, qui dépasse...

Je le plains, le flic qui t’arrêtera. Il te demandera peut-être de retirer tes gants pour en vérifier la conformité. Il va certainement se sentir grandi de te retirer un point parce que tu as oublié tes gants, ou que la sueur aura effacé "CE" sur l’étiquette. Il s’en vantera le soir auprès de sa femme, c’est sûr, ça va la rendre folle.

Un mauvais point… Quand j’étais petit, on me donnait des bons points. Et quand j’avais dix bons points, la maîtresse me donnait une image que je choisissais dans une grande boîte LU en fer blanc. J’étais content, j’étais fier.

Image brouillée. Maintenant, l’État prend la place. L’État occupant. L’État usurpateur.

Il prend la place de mon père, mais aussi celle de ma maîtresse. Mais lui, il donne de mauvais points, des gros points noirs, sinistres, baveux de leur encre de pieuvre. Et quand j’en aurai douze, il reprendra l’image rose.

On pourrait questionner l’efficacité du tout répressif. L’infantilisation des gens. L’absence de justification financière du projet, d’évaluation statistique pour l’accompagner. Les mesures plus urgentes, plus utiles.

On pourrait dire aussi que le Droit, c’est fait pour interdire certaines choses qui rendraient difficile la vie en société - c’est tout, pas la peine d’en rajouter.

Que la liberté, c’est comme une corde. A force de faire des petites entailles, c’est toute la tresse qui se défait, il n’en reste plus rien.

On pourrait dire tout ça. Je ne peux pas. Ça me débecte qu’on me dise comment je dois m’habiller. Ça me fait gerber qu’on s’immisce chez moi. Qu’on en vire mon père. J’en ai marre de ce petit fascisme douceâtre.


(Un autre post dans ce blog sur la vitesse et sa répression : Mauvaise conduite)