jeudi 13 octobre 2016

Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens


Aujourd'hui, je m'adresse solennellement à toi, cher lecteur, mon semblable mon frère !

Tu connais ma méfiance envers les psychologues français - trop souvent dégoulinants de psychanalyse ? Tu sais que ce livre a été écrit par deux psychologues sociaux, Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois ? Là, je mange mon chapeau. Ouvrage de vulgarisation, mais d'une grande rigueur. Ouvrage scientifique, pourtant parfaitement accessible à tous, et drôle, voire jubilatoire par moment. Excellent livre dont il faudrait rendre obligatoire l'étude au lycée. Véritable sujet moderne d'instruction civique.

Car ce livre décrit les fonctionnements de l'homme soumis à diverses manipulations. Au laboratoire, d'abord. Puis au travail, au supermarché, dans la rue, dans la vie courante. Il enseigne la manière dont on peut se défendre contre les manipulations de la société après les avoir décrites par le menu. Il est applicable dans tous les domaines (y compris le domaine politique). C'est un ouvrage d'apprentissage et d'exercice de la liberté.

C'est aussi un livre de modestie. Où on voit que celui qui se fait manipuler tous les jours, en permanence, ce n'est pas l'autre, c'est toi. Oui, toi. Inutile de regarder derrière toi, ou de dire que tu es au dessus, que tu es indépendant, que tu as ta personnalité, que tu fais ce que tu veux et que personne ne te fait changer d'avis : le livre te démontre le contraire, car ce que tu penses être ta force, c'est justement ta faiblesse.

Le livre va plus loin et pose discrètement la question du libre-arbitre. Ce n'est pas son objet, mais quand on voit à quel point les gens sont menés par le bout du nez, quand on les voit prendre à leur insu des décisions qui les engagent et peuvent être pénibles, on comprend la question de Gazzaniga : "Who is in charge ?" C'est qui le patron ? (Gazzaniga auquel j'ai consacré une série de quatre posts ici). Est-ce que ce "moi" existe vraiment - à part à l'état civil ? Es-tu tellement différent de la fourmi qui réagit automatiquement aux phéromones, quand on te voit répondre tout aussi uniment à des injonctions librement consenties ?

Ce livre s'inscrit parfaitement dans le courant neurophysiologique actuel, qui présente l'homme comme une machine à prendre des décisions - à l'insu de notre plein gré - sans que nous ayons pour l'instant une idée exacte de ses mécanismes. Le travail de notre ego étant de motiver a posteriori les décisions qui ont été prises par la machine - sans même avoir conscience de la dimension purement justificative de son rôle.

Oui, on est bien peu de chose, mon bon monsieur ! Mais heureusement, ça n'enlève rien au plaisir du camembert avec un coup de Bordeaux…


A quoi associe-t-on "librement" les mousquetaires aujourd'hui : Alexandre Dumas ou Intermarché ?