vendredi 30 décembre 2016

C'est (vraiment?) moi qui décide


La vie sexuelle débridée des campus américains

En lisant le titre français de ce livre, je ne peux m'empêcher de penser au titre de Gazzaniga, "Who is the boss", un livre que j'ai largement commenté (ici sur ce blog) et qui n'est pas sans relation avec "C'est (vraiment ?) moi qui décide". Le titre anglais est plus intéressant : "Predictably irrational" car il donne en deux mots deux informations surprenantes : nous prenons sans arrêt des décisions irrationnelles en croyant agir de façon raisonnée  - et le pire est que cette absence de logique est parfaitement prévisible.

Le livre est écrit par Dan Ariely, un psychologue israélo-américain. Il décrit nos choix aberrants dans la vie de tous les jours. Puis il argumente en décrivant des expérimentations souvent amusantes pratiquées sur des étudiants dans des universités américaines - qui sont en fait plus ou moins des tests de manipulation. C'est concret. Ça se laisse bien lire.

C'est aussi un peu bordélique. On trouve des phrases qui font rigoler, du genre (je simplifie) : si ce ne sont pas mes goûts qui déterminent mes comportements d'acheteur, pourquoi prétendre que le commerce va accroître mon bonheur ? Et de conclure que le gouvernement doit jouer un rôle plus important dans la régulation de certaines activités au risque de brider la libre entreprise. Pas vraiment dans le sens des dernières élections américaines…

Après avoir évoqué la technique qui consiste à mettre sa carte de crédit dans un verre d'eau placé au congélateur, Ariely raconte comment les banques pourraient programmer très facilement les cartes de crédit pour qu'on ne fasse pas n'importe quoi avec - et donc comment elles pourraient perdre des milliards : ça va certainement les intéresser.

On le comprend, ce n'est pas un livre de science, c'est un livre grand public. Certainement pas une excuse pour manquer de rigueur scientifique. Nous n'en savons pas assez sur les expériences, nous n'avons pas les effectifs, ni les probabilités calculées : pas de problème. Mais parfois, le raisonnement n'est pas complet, il esquive des interprétations qui pourraient mettre par terre les conclusions.

Si tu veux, je t'explique ce qui me chagrine :

a/ Ariely veut voir si on a des opinions différentes dans le domaine sexuel selon qu'on soit excité sexuellement ou non. Une des questions : si vous étiez avec une fille super, sur le point de passer à l'acte, et aucune capote disponible, iriez-vous jusqu'à sauter le pas ? Bien sûr, il y a plus de réponses positives si celui qui répond est en train de regarder du porno que s'il lit les confessions de Saint Augustin. Ariely en déduit que notre arbre décisionnel varie selon l'état d'esprit dans lequel on se trouve. Pas tout à fait d'accord. L'information reçue est déclarative. On peut imaginer que l'étudiant interviewé (même par écrit) essaye de donner une bonne idée de lui-même à froid. Qu'il y a une forme de mensonge. Mais qu'en réalité, il sait très bien qu'il sauterait la fille sans capote si l'alternative était l'abstinence. L'excitation sexuelle lui permet de dire qu'il le ferait joue un rôle de désinhibition pour de l'enquête. Bien sûr, la possibilité pour qu'il croie réellement ce qu'il dit (à savoir qu'il ne va pas le faire) existe quand il répond à froid. Mais ce n'est pas la seule. La méthodologie d'Ariely n'est pas parfaite.

b/ Ariely constitue deux échantillons d'étudiants qui ont acheté des traitements contre le rhume, certains déclarant avoir acheté des remèdes discount, d'autres au prix normal. Il les interroge ensuite et constate que ceux qui ont payé le prix fort ont eu des résultats ressentis meilleurs que ceux qui ont acheté les discounts. Ok. Mais d'abord, le critère de tri des étudiants est déclaratif. On pourrait imaginer que certains aient eu honte de dire qu'ils avaient acheté des remèdes discount et donc menti, ce qui aurait modifié l'échantillonnage. Mais surtout, qui dit que le fait d'acheter des produits discount et et celui d'être moins positif sur les résultats du traitement ne sont pas deux variables liées et qu'il n'y a pas un biais de recrutement ? Une meilleure méthodologie aurait exigé que les étudiants recevant l'un ou l'autre des traitements soient tirés au sort, et non qu'ils choisissent eux-mêmes leur traitement.

Si j'avais tous les détails de l'expérimentation, j'abonderais sans doute dans le sens d'Ariely. Mais là, j'ai le doute. Tu me diras qu'il met les références de ses articles en fin de bouquin. La flemme. J'en ai regardé un. De loin, ça paraît sérieux, mais il faudrait plusieurs heures pour vérifier.

Au fait, je cherchais la source d'une expérimentation qu'il aurait faite à Hong Kong. L'histoire est assez intéressante. En effet, partant de l'idée que les asiatiques ont culturellement une tendance à adopter des choix uniformes quand ils sont en groupe, alors que les occidentaux tentent au contraire de se différencier, Ariely serait parti là bas conduire un test. Malheureusement, pas de référence sur cette expérimentation - et surtout, pas de référence sur cette différence culturelle.

On trouve parfois dans ce livre des termes psychanalytiques dont on se demande un peu ce qu'ils font là : les notions de Ça, de Surmoi débarquent sans justifications. Un peu comme si Ariely faisait référence à la théologie papoue et glissait ça et là quelques expressions de la terminologie qu'elle emploie. Ça n'apporte rien aux démonstrations.

Au total, le livre est agréable, mais pas très puissant. Je pardonne quand je lis la phrase suivante : "Il ressort de nos expériences que les modèles de comportement sont peut-être à repenser. L'être humain pourrait bien être un conglomérat de moi multiples."

Tu vois, Dan, tu peux quand tu veux !

Vue antéro-septale du cerveau d'une femme ayant des idées érotiques (obtenue par tomographie par émission de positons)