samedi 31 décembre 2016

Et si les schizos avaient raison ?


Gosse, on rêve d'être pompier, docteur, président. On rêve jamais d'être administratif.

Je vais te raconter une histoire vraie. Un jour, il y a un mec qui reçoit un mail d'une administration qu'on va appeler Hun, à laquelle il envoie des trucs - pas important de savoir quoi, c'est juste son job. Allez, on va dire qu'il envoie des caramels mous.

Le mail de l'administration Hun lui reproche d'être en retard. Neutre et laconique, le mec répond que oui, mais que c'est l'administration Dheux qui est à l'origine du retard, parce qu'elle n'est pas ponctuelle et qu'il dépend de cette administration pour envoyer ses caramels mous.

Le retard de Dheux, c'est vrai, je le sais, j'ai vu. Et je le connais, ce mec.

Le mec reçoit alors un mail moralisateur de l'administration Hun. Ce mail dit qu'il faut être à l'heure, que c'est l'intérêt de la France, que c'est beau, que c'est bon, que ça fait des guilis, que c'est Versailles et un bar beurre blanc réunis. Et qu'il faut avoir le petit doigt sur la couture du pantalon quand on envoie des caramels mous. Avec des détails qui montrent que l'administration Hun ne connaît rien aux contraintes de ceux qui envoient des caramels mous - dur métier s'il en est.

Comme le mec n'aime pas se faire monter sur ses blue suede shoes, il répond. Mais il se retient - soft : il répond juste que la réponse de Hun l'a fait rire. Il imagine l'administrative (c'est une femme en l'occurrence), avec ses petits principes et ses certitudes, la photo de son jules et de sa fille sur son bureau. Et la tasse de café vide posée à côté de son cerveau vide, lui aussi. Tu visualises ? Ou tu veux que je te fasse un dessin ?

Et ensuite, il imagine sa tête quand elle lit son mail : "Vous m'avez bien fait rire ! Merci !" La stupéfaction, l'indignation, la vexation : comment, c'est comme ça qu'on traite l'immense personne que je suis ! Car je n'ai pas l'air, mais je suis très importante. Et tout ce que je dis et fait est très sérieux...

Ça le fait vraiment rire de penser à la surprise de la fille, elle a dû se retrouver comme une poule qui trouve un couteau. Mais le jour même, il reçoit un mail de la cheffesse. Ouaille ! DE LA CHEFFESSE ! Un mail très sérieux, qui dit que tout ce qu'a dit la première administrative, c'est que du bon, du vrai et du nanan. Le ton est franchement agressif, moralisateur, déplaisant.

Alors le mec se dit qu'il va répondre et démonter facilement les arguments des deux péronnelles. Mais entretemps, il croise son coloc et ne peut s'empêcher de raconter l'affaire. Il faut dire que ça l'étouffe un peu : il fait bien son boulot, il n'emmerde personne, et voilà qu'une conne se permet de lui souffler dans les bronches. Elle mérite une leçon, non ? Ou alors il n'y a pas de justice sur cette basse terre.

L'autre est un gars prudent. Il lui dit que les péronnelles sont des connes, et que plus elles sont connes, plus elles sont dangereuses. Y a-t-il un danger pour lui ? Oui, il pourrait avoir des difficultés, et se trouver bêtement privé d'une ressource non négligeable. Ce serait con de perdre ce pognon juste pour avoir le plaisir de gueuler - sans pouvoir convaincre : car bien sûr, elles sont trop connes pour comprendre ! Le gars est persuasif, et le mec du départ décide de la mettre en veilleuse.

Un peu de temps passe. Et là, survient une conjoncture qui change la donne : la nouvelle situation permettrait facilement de moucher les péronnelles de l'administration. Le mec du départ a déjà écrit le mail qu'il veut envoyer : neutre et poli, mais avec un pH de 3. Son coloc, une fois encore, lui dit de n'en rien faire. Car le risque reste toujours aussi grand. Tort ou pas tort, une conne administrative reste une conne potentiellement dangereuse : c'est vindicatif comme un roquet, cette espèce, et plein de poison comme un poisson-pierre. Alors le mec du départ rouscaille. C'est quand même pas normal de courber l'échine quand on a raison, si ?

Ça se chicorne dur.

Quand arrive un troisième dude, lui aussi coloc, qui était parti en vacances. Il a une solution. Pour calmer le mec en conflit, il lui fait raconter son histoire, il lui dit qu'il va en faire un petit post et le publier sur un blog. Le mec en conflit se calme - l'idée du blog lui plaît. Et le deuxième coloc est content, parce qu'il n'y aura pas d'affrontement.

Les trois mecs, tu l'as compris, c'est des circuits de mon cerveau. Je les ai écoutés se chamailler sans broncher. En vieillissant, je suis devenu un peu plus sage - même si j'ai encore une énorme marge de progression.

Les schizos, il ont aussi la perception de plusieurs interlocuteurs dans la tête. Bon, ok, c'est pas pareil, ils ont carrément des hallus. Et ils souffrent. Et surtout, ils perdent le contact avec la réalité commune. Mais quand même, la manière multiple dont ils se décrivent me trouble. On serait tous plus ou moins un peu schizophrène ?


Bien plus riant et gai que le travail administratif