lundi 26 décembre 2016

La crise de conscience du poulpe


Des intellectuels, à ce que disent les cognitivistes.

Tu connais sans doute Franz De Waal. Même si tu n'as pas retenu son nom, tu le connais quand même : c'est lui qui a dirigé nos regards - envieux ! - sur la vie sexuelle exubérante du bonobo, et suscité notre admiration pour les capacités de réconciliation de ce singe convivial avec ses pairs.

J'ai lu plusieurs bouquins de De Waal, toujours avec intérêt, voire fascination pour nos cousins qui ne lisent pas de livres. Je viens de finir le dernier qui date de 2016 : Are we smart enough to know how animals are ? traduit par l'éditeur français sous le titre : Sommes nous trop "bêtes" pour comprendre les animaux.

Par parenthèse, l'éditeur a souligné bêtes par des guillemets : il pense déjà qu'on est trop bêtes pour comprendre ses jeux de mots.

Ce livre est différent des autres. De Waal, je le connaissais comme un primate heureux de vivre parmi ses semblables, zen mais enthousiaste, porté par sa recherche. Là, on sent nettement qu'il a certains primates dans le collimateur. Des primates zoologistes qui ne sont pas du même avis que lui.  Qui rechignent à donner aux animaux la place qui leur revient - et ça lui fait de la peine, à De Waal, le livre est tout mouillé de larmes !

Résultat, il part en croisade, et il en deviendrait presque agressif. Je te rassure, il n'y a pas de noms d'oiseaux dans le livre, juste des noms de singes et de dauphins. Pour élargir son argumentaire, De Waal ne fait plus seulement appel au monde des primates supérieurs, mais à l'ensemble du règne animal. C'est là qu'on rencontre des poissons d'espèces différentes qui forment des associations de malfaiteurs, et un poulpe - ce bon vieux poulpe aux cerveaux multiples, tout droit jailli d'un roman de science-fiction.

Le but de De Waal est de nous faire sortir de notre anthropocentrisme, il ne veut plus que nous jugions des capacités des animaux en fonction des nôtres et de nos réalisations. Et aussi en fonction de notre ego : l'homme n'est pas le roi des animaux, et cette idée profondément ancrée en lui fausse énormément sa perception - y compris dans les expérimentations les plus sérieuses. Un regard plus pénétrant, moins centré sur nous-mêmes permet de découvrir toutes sortes de performances cognitives animales dont on n'avait pas la moindre idée.

"Je vous en donne 72 000, c'est tout ce que ça vaut. Et encore, je suis généreux..."

Le livre rôde autour la notion de conscience chez les animaux comme un pédophile à la sortie d'une école primaire. Mais De Waal prévient tout de suite : c'est un concept trop difficile à définir. Alors il relate des expériences qui tournent autour de cette faculté vague dont nous pensons avoir l'exclusivité : conscience des limites du corps de l'animal, conscience de ce que l'autre animal sait et l'expérience démontre alors que l'animal sait que l'autre sait - alors si tu sais que je sais que tu sais, tu agis en conséquence… Conscience aussi de ce que l'animal ne sait pas, problème de la reconnaissance dans le miroir... Tout cela est passionnant.

Pour décrire ces mécanismes et pour éviter de parler de conscience (et d'intelligence - concept trop protéiforme et donc peu opérationnel), De Waal parle de cognition. Il la définit ainsi : c'est le processus qui transforme les sensations en compréhension de l'environnement, et qui applique ce nouveau savoir de manière adaptée. L'intelligence étant la capacité de mener ce processus à terme avec succès. Est-ce que ça t'aide à t'y retrouver ?

Un argument qui revient à plusieurs reprises, c'est qu'en zoologie, la rupture est l'exception. Ainsi, des animaux de lignées proches ont montré certaine capacité à des degrés divers. Cette capacité n'est pas apparue tout d'un coup dans l'évolution. De la même manière, il serait ainsi très étonnant que la conscience apparaisse brutalement chez l'homme sans exister sous d'autres formes dans d'autres espèces.

Pour expliquer pourquoi ces capacités n'ont pas été mises en évidence par la recherche, De Waal évoque des capacités sensorielles que l'homme n'a pas, le système d'ultra-sons de la chauve-souris par exemple. Dans ce cas, le chercheur doit imaginer des tests permettant de mettre en évidence le processus cognitif qu'emploie l'animal pour utiliser ces perceptions qui nous sont inconnues. Il doit tenir compte de l'Umwelt de l'animal - son monde perceptif spécifique. De Waal évoque l'Umwelt des dauphins, dans lequel les ultra-sons jouent aussi un rôle essentiel. En tenant compte de cet Umwelt, on finira par apprendre que les dauphins s'appellent par leur petit nom.

Franz De Waal a l'honnêteté d'évoquer les nombreuses contradictions dont sa position fait l'objet. Et se défend. Il met en lumière les erreurs techniques qui disqualifient certaines expérimentations alternes dont le résultat contrevient à sa vision - par exemple les expérimentations / comparaisons enfant versus singe, en général menée de manière si partiale qu'elles interdiraient toute conclusion. Mais il n'argumente que pro domo : on ne saura pas quels sont les arguments de ses opposants, il faudrait les lire ailleurs. Tu as le temps ? Moi pas trop, mais j'ai surtout peur qu'ils n'écrivent pas de manière aussi distrayante que De Waal. Ce qui fait que je sors du livre avec un doute - et c'est très bien ainsi.

Je n'ai pas l'intention d'en faire un résumé. J'espère que tu me pardonneras de ne pas situer la cognition par rapport au behaviourisme, à l'éthologie, à la psychologie comparée (dont l'apprentissage est le maître mot - la cognition allant au-delà de l'apprentissage). Hormis la première, ces écoles avancent des positions scientifiques que De Waal veut faire évoluer en les fusionnant avec sa propre thèse, celle de l'existence d'une cognition animale. Tu liras. De Waal termine par une synthèse qui clarifie parfaitement son point de vue. Le livre est limpide si tu le lis avec attention (et encore plus si tu as lu ce post !)

J'ai bu du petit lait en lisant des passages comme : "Et si la théorie de l'esprit ne reposait pas sur une seule grande capacité, mais sur tout un éventail de petites ? […] Pourquoi ne pas décrire le phénomène en termes plus modestes […] L'ironie de l'étude de la cognition animale : si elle revalorise à nos yeux les aptitudes des animaux, elle nous apprend aussi, souvent, à ne pas surestimer notre propre complexité mentale."

Apparemment, la thèse de Franz De Waal s'inscrit bien dans le courant de recherche actuel pour lequel la conscience n'est finalement peut-être qu'un artefact, beaucoup moins important que l'homme ne veut le faire croire. De Waal fait état de plusieurs expériences où des animaux qui n'ont pas cette "conscience" humanoïde sont néanmoins capables de performances élaborées, complexes, impressionnantes d'intelligence, performances cognitives pour reprendre le terme-leitmotiv de son livre.

Si tu es familier de mes écrits, tu sais à quel point j'abonde dans ce sens : conscience, glace sans tain qui interdit de regarder tourner les rouages de notre esprit, fenêtre obscure tournée vers l'extérieur laissant voir quelques ombres de réalité parmi les trompe-l'œil, surestimation délirante de soi... Non, ça, c'est pas De Waal, c'est juste moi.

Selon la bible, personnifie la Connaissance. Les éthologistes lui mettent un bonnet d'âne. Il tient comment?