jeudi 22 juin 2017

True detective : pourquoi je ne regarderai (peut-être) pas la saison 2 de cette excellente série


Des bonnes gueules de flics américains qui auraient pu dater des années 50


True detective est une série policière classique d'excellente facture. La saison 1 (je n'ai pas vu la 2) n'est pas construite sur une série d'enquêtes comme par exemple Elementary ou NCIS. Elle est traversée par une enquête unique sur des crimes étranges, mais sans complications ni retournements spectaculaires.

L'enquête permet de visiter les inquiétants bayous de la Louisiane, avec ses cultes anciens dérivés du vaudoo. Beaux paysages sinistres... mais l'intérêt réside avant tout dans la personnalité des deux enquêteurs - l'un surtout, qui développe une philosophie pessimiste et ira en chercher les arguments jusque dans les D-branes, un chapitre assez fumeux de la théorie des cordes.

Il y a des bagarres, on boit beaucoup de bières, mais on fait aussi du travail de bureau. Ce n'est pas de la dentelle psychologique, et pourtant, les deux personnages sont bien campés, avec beaucoup de relief : ça tient bien la route, et toutes proportions gardées, c'est réaliste. Les histoires de femmes, amenées dans le contexte tranquillement machiste des vies de flics de petits bleds jouent le rôle auquel on s'attend. Les féministes bornées (est-il nécessaire de rappeler qu'elles ne le sont pas toutes ?) trouveront à redire sur cette description pourtant neutre, car purement descriptive d'un certain milieu. Quant aux psychanalystes, ils iront sans doute de leur couplet stéréotypé sur l'homosexualité inconsciente, qui comme tout ce qu'ils disent, est impossible à prouver et donc nul et non avenu.

Le contexte social de la Louisiane est évoqué, avec sa pauvreté (c'est un des états les plus pauvres des USA), et ce qui va avec, l'inceste, la prolifération de crimes sexuels, les superstitions, l'illettrisme, les paysages destroy avec les bâtiments laissés à l'abandon. Comment je sais ça ? J'ai les mêmes à la maison... dans certains coins du Nord-Pas de Calais.

Les dialogues anglais font appel à l'argot des flics, et beaucoup de personnages parlent avec un accent du sud prononcé, parfois à couper au couteau... Je recommande pourtant de voir la série en VO, utilement sous-titrée en anglais. Il faut avoir l'excellent Urban Dictionnary à portée de clic (à cette adresse). Une raison de regarder en VO, c'est la voix du flic philosophe : grave, lente, elle ajoute un énorme plus à la série.

La construction est intéressante car elle est non linéaire : on trouve à l'intérieur une enquête sur les enquêteurs, avec des retours en arrière, ou des parallèles entre une histoire racontée et ce qui s'est réellement passé. Mais sans prises de tête.

Une particularité de cette série, c'est son extension chronologique : l'enquête s'étend sur plus de vingt ans, avec de longues discontinuités. Élément essentiel pour ma conclusion...

Les acteurs qui jouent les flics ont un look très américain. Ils sont excellents. Leur vieillissement progressif au cours du temps est remarquablement mis en scène - pas simplement le maquillage (déjà bluffant), mais l'évolution du style, les options de vie de chacun - jusqu'au choix des voitures.

La fin de la série donne une closure, selon l'expression même des flics : il y a conclusion de l'enquête, mais aussi résolution des conflits psychologiques des enquêteurs eux-mêmes.

Beaucoup de temps est passé, et les héros sont arrivés au terme de leur évolution. Ils ne pourront plus resservir. Dans ces conditions, la série est terminée. Pour le réalisateur, il n'y a d'autre possibilité que de recommencer avec d'autres personnages, une autre construction sinon un autre style. C'est mission impossible.

Et c'est pourquoi je ne suis pas certain de regarder la saison 2 de True detective. Mais je t'encourage vivement à regarder la saison 1 !


mardi 20 juin 2017

Encore un livre de physique traduit de l'américain avec un nom à la c…


Tryphon Tournesol n'a jamais rencontré son contemporain, Albert Einstein : dommage...


"Trous noirs. La guerre des savants" : qui parle encore de savants aujourd'hui ? Le terme a dû tomber dans l'obsolescence à la fin des années soixante quand on a compris qu'il n'y aurait plus jamais de savants sur terre : la connaissance étant si vaste qu'aucun individu ne pouvait se l'approprier dans sa totalité.

Il a pourtant fallu que l'éditeur du livre de Susskind dénature "The black hole war" en ce titre ridicule. Les éditeurs français sont vraiment des putes : c'est systématique, ces titres qui se veulent racoleurs (et qui le sont peut-être). Je l'ai signalé à maintes reprises sur ce blog.


Ce livre ne manque pourtant pas d'intérêt.


Essayons de dire comment il est construit et ce qu'il contient :

a/ le livre raconte l'histoire d'un conflit scientifique autour d'une question introduite par S. Hawking en 1983, problème qui aurait été résolu (par l'auteur) au bout de vingt ans de travaux. J'utilise un conditionnel - tu verras pourquoi ;

b/ ce n'est pas un livre scientifique mais un livre de vulgarisation avec
- des passages qui racontent un peu l'histoire personnelle des savants en question et surtout l'ambiance entre physiciens,
- et d'autres passages, dans le dernier tiers, nettement plus abstraits.
Globalement, on trouve vraiment très peu de formules mathématiques ;

c/ la question traite d'un sujet que je n'avais jamais vraiment abordée auparavant, celle de l'information telle qu'elle est envisagée par les physicien - en l'occurrence la perte d'information dans un trou noir. Cette notion d'information est liée à l'entropie, et Susskind redéfinit l'entropie d'une manière plus moderne que ce qu'on en connait d'habitude - il faut un peu s'accrocher. La réponse à la question aboutit à une représentation holographique des trous noirs, et par extension de l'univers ; ah zut, spoiler !


Il m'est difficile de dire à quel point ce livre est compréhensible par tous.

 

D'abord parce qu'à force de lire des livres de ce type, je finis par connaître un peu le sujet, et certaines explications ne me sont plus nécessaires, je relie les pointillés. J'ai quand même un gros doute. En effet, les deux premiers tiers du livre apportent de manière très fine et compréhensible des explications préparant ce qui est le sujet du livre, la question de la perte de l'information dans les trous noir. A ce titre, Susskind est un excellent pédagogue. On trouve même une explication des marées comme je n'en avais jamais lue - et bien meilleure.

Mais… il s'agit d'un livre de physique théorique et non d'un livre de physique "avérée", appuyée sur des expérimentations. On y trouve bon nombre d'expériences de pensée, mais pas de véritables expérimentations. J'ai donc peine à tracer la limite entre ce qui est certain, et ce qui est possible. Après avoir terminé le bouquin, j'ai le sentiment que le problème était un devoir de math, que Susskind a réussi à traiter jusqu'à la fameuse cinquième question - mais est-on encore dans la réalité ?

Par ailleurs, il se trouve que Susskind est un théoricien des cordes. Il a clairement conscience des critiques qui sont faites à cette théorie considérée à l'extrême comme non-scientifique (malgré les superbes démonstrations mathématiques) pour une raison simple : elle n'est pas réfutable. Or, tout ce qui n'est pas réfutable - l'existence de Dieu, ma préférence pour les Sneakers par rapport aux Mars, etc. - ne peut faire partie de la science par définition.

Je dois dire que son plaidoyer, malgré quelques arguments intéressants, ne m'a pas convaincu. Je n'ai jamais réussi à reprendre pied sur des certitudes observationnelles, et je me demande si tout ce que j'ai lu dans le dernier tiers du livre n'est pas gratuit. Malaise.


Petit malaise aussi quand Susskind parle de Hawking.

 

Tu te rappelles forcément : Hawking est ce physicien atteint d'une maladie dégénérative neurologique gravissime qui ne se déplace qu'en chaise roulante, qui ne peut plus parler, etc. Ok. J'ai déjà critiqué un de ses livres sur ce blog - avec d'ailleurs une conclusion défavorable. Mais Hawking, c'est une icône médiatique, et ce d'autant plus qu'il a montré un courage exceptionnel au cours de sa maladie. Pas une raison pour considérer qu'il a raison sur tout, que c'est un saint. Mais Susskind dit à un moment qu'Hawking "n'a pas compris". Et pourquoi n'a-t-il pas compris ? Parce qu'à 56 ans, il n'était plus au faite de ses capacités intellectuelles. A cause de sa maladie. Sans doute vrai - vrai d'ailleurs de tous les physiciens, y compris d'Einstein qui était la risée de ses collègues sur la fin de sa vie car il refusait de cautionner le fonctionnement probabiliste du monde quantique. Mais que Susskind parle comme ça de son adversaire scientifique, cela ne m'a pas semblé élégant. Et tous les éloges qu'il déverse à la fin du livre sur Hawking (dont je n'ai personnellement rien à foutre) ne réparent pas ce manque de tact.


Je tiens pourtant à terminer sur une note positive.

 

...et j'encourage la lecture de ce bouquin en dépit des réserves que j'ai émises, et même si ce n'est pas un livre "d'initiation". D'abord, il est vraiment instructif car il aborde sous l'angle physique et non cosmologique un sujet que les livres de vulgarisation ne traitent que rarement et de manière superficielle - les trous noirs. Ensuite, il est bien fait et intéressant. Est-il clair ? Je n'arrive pas à me prononcer. Comme je l'ai dit, les deux premiers tiers sont limpides. Le dernier tiers me semble si spéculatif que je ne sais pas quoi dire. Autant on peut imager des résultats expérimentaux, autant il est difficile de "traduire" un raisonnement mathématique et d'en donner les articulations. Que faire ? En lire les deux premiers tiers avec la plus grande attention... La suite est plus touristique, l'armature logique manque un peu, tu auras peut-être l'impression d'être suspendu au dessus du sol...

L'avantage et l'inconvénient de ce bouquin, c'est qu'il donne la parole à un théoricien des cordes. Inconvénient, car la théorie semble clairement en perte de vitesse - alors à quoi bon ? Avantage, car en France, on entend plus volontiers les tenants de la gravité quantique à boucle que les cordistes : il est bon d'entendre toutes les cloches ! Les cordes n'ont peut-être pas dit leur dernier mot.

Je n'ai pas lu la version anglaise, mais pour une fois, la traduction m'a semblé bonne - le traducteur s'autorisant même quelques notes pertinentes au fil du récit.

Pour conclure, je dirais que Susskind est un mec splendidement intelligent, mais sans doute un drôle de pistolet. C'est ce que j'ai ressenti en lisant son bouquin. Et toi ?

dimanche 18 juin 2017

Parks and recreation : histoire d'un vol plané dans une fosse en construction


Une série familiale n'est pas forcément mauvaise...


On m'avait dit du bien de Parks and Recreation. J'étais d'autant mieux disposé que cette série est faite par ceux qui ont réalisé "The office", une série qui raconte la vie quotidienne d'une succursale de vente de matériel de bureau que j'avais adorée.

On y retrouve la signature des auteurs : les épisodes sont filmés comme s'il s'agissait de reportages amateurs, les plans et travellings sont délibérément mal soignés, et régulièrement les acteurs fixent la caméra (ce qu'on te dit de ne jamais faire quand tu fais de la figuration). Inversement, la caméra fixe les personnages et récupère leurs réactions off - comme si ça devait être coupé au montage. Le résultat est original et très drôle.

Le thème est la vie quotidienne de la petite administration des parcs et jardins d'une petite ville de l'Indiana - un état agricole qui est tout sauf touristique et représente l'Amérique profonde.

Alors que "The office" raconte presque équitablement l'histoire de tout un groupe de personnes, Parks cible avant tout la responsable de l'administration, Leslie Nope, qui est un genre de gourdasse gaffeuse, morale et bienveillante, idéaliste et bosseuse, célibataire un peu coincée qui rêverait de se faire sauter par les gentils garçons qu'elle rencontre... et que l'échec peut rendre un peu aigre.

Les autres personnages de l'administration sont tout aussi intéressants et drôles - on les a tous rencontrés. Les deux premières saisons sont donc burlesques, les personnages interagissent de manière suffisamment désynchronisées pour qu'on soit plié de rire, avec situations awkward en cascades.

La description du fonctionnement administratif d'une petite ville américaine ne manque pas d'intérêt pour un français. On est forcé d'établir certains parallèles...

Parfait. Mais… au cours de la troisième saison, les choses changent progressivement. Leslie est de moins en moins une gourdasse, elle réussit systématiquement ce qu'elle entreprend, elle quitte son habit de looser pour devenir brillante. Les valeurs morales triomphent systématiquement, les cyniques sont des philanthropes qui se dissimulent, les nuls ont des talents cachés et les méchants sont toujours punis. Leslie finit par rencontrer l'âme sœur et file le parfait amour. Un autre couple se forme dans l'administration, couple improbable sans grand intérêt. Bref, ça devient complètement chiant.

On aurait pu imaginer sauver la série de la répétition en faisant évoluer l'un des dix personnages (dix, quand même...). En pratique, c'est impossible : on ne peut pas transformer des archétypes sans leur faire perdre leur intérêt.

Je t'encourage pourtant à regarder les premières saisons. Elles racontent le combat de Leslie pour faire reboucher un chantier abandonné au stade des fondations afin de le transformer en parc. C'est une réussite. Le problème, c'est qu'en cours de route, la série tombe dans le trou et se casse les pattes.

vendredi 16 juin 2017

Le paradoxe du Nutella

(pour Marie qui m'a beaucoup soutenu lorsque j'étudiais la réanimation d'un camembert décédé au cours d'un passage au réfrigérateur, à l'aide de la flore d'un autre camembert)


Montréal : lèche-vitrine interdit..

Introduction

 

L'un des plus graves problèmes que rencontre l'humanité, outre la faim et la guerre, c'est le dessèchement du Nutella sur les parois du bocal.

Est-il nécessaire de décrire les parois de ce bocal où la pointe de la cuillère a gratté des lignes de pâte, laissant des crêtes trop peu visqueuses se solidifier au fil des jours, formant des bandes peu ragoûtantes sur un bocal ouvert il y a une ou deux semaines ? Le consommateur soucieux d'éviter un tel spectacle sera inconsciemment incité à augmenter sa consommation pour finir au plus vite le pot. D'où l'accroissement du nombre d'obèses dans les pays concernés. Donc un grave problème de santé publique.

Heureusement, un jeune chercheur de l'université de Montréal a mis en route une expérimentation pour tenter de trouver une solution à ce fléau.

 

Observation initiale

 

A l'état naturel, le Nutella possède une viscosité suffisante pour pouvoir s'écouler vers le bas. Ce qui l'empêche de descendre le long des bords du pot, c'est précisément les stries dépourvues de Nutella qu'un utilisateur a pu faire en grattant avec une cuillère ou un couteau. Ces stries sont sèches, et la tension de surface y est extrême. La viscosité naturelle du Nutella ne lui permet plus, par gravitation, de franchir cet obstacle.

Pour résoudre le problème, il suffirait alors de ne pas gratter les parois, et de laisser le Nutella s'écouler naturellement vers le bas.

Expérimentation 

 

Elle nécessite les ingrédients suivants : un pot de Nutella neuf, un consommateur de Nutella (pas forcément neuf) armé d'une cuillère d'un diamètre sensiblement inférieur à celui du couvercle (en vente dans toutes les bonnes quincailleries).

L'expérimentation consiste à ne prendre du Nutella qu'au milieu du pot, sans jamais gratter le long des parois (ce que personne ne fait jamais). Du fait de la gravitation universelle, la dépression ainsi creusée va entraîner les strates de Nutella à tomber vers le centre et ainsi combler le trou qui a été creusé. Le long des parois, l'écoulement (laminaire) du Nutella ne sera arrêté par aucun relief importun.


On voit bien ici les traces de la cuillère. Une strie dans le pot, c'est un no-control-Z :
aucune espoir de revenir à moins d'entropie

Résultat attendu

 

Quand le récipient aura été partiellement vidé après quelques jours de consommation, on espère pouvoir observer un pot aux parois encore transparentes jusqu'au niveau du Nutella (qui aura alors pris la forme d'un cône légèrement rentrant - cf. le paradoxe de la flèche de Zénon).

On peut attendre deux avantages si les résultats de cette expérimentation s'avéraient positifs :
a/ une économie de l'ordre de quelques pour cent de la quantité consommable du Nutella ;
b/ un avantage esthétique non mesurable, le pot gardant ses parois claires ; il faut en effet se rappeler que le Nutella a peu ou prou la couleur du caca ; cette couleur, répartie uniformément, ne pose pas de problème ; en revanche, éclatée sous forme de stries et de virgules, elle connote désagréablement.

Les résultats seront publiés d'ici quelques jours ici même, et si possible dans Science, le prestigieux journal de Thomas Edison qui a déjà publié Hubble et Einstein.

On voit les traces de l'attaque centrale du pot. Sur les bords, la délamination du Nutella gagnant vers le centre.

jeudi 15 juin 2017

Qu'est-ce qui rend les français tristes et agressifs ?


Bienveillante Irlande...

Il fût un temps où j'allais très souvent en Irlande...

J'adorais ce pays où les gens étaient si gentils et - en apparence - si bienveillant. Quand tu es un étranger et que les gens sont agréables avec toi, tu peux te dire qu'ils essayent simplement de faire valoir leur pays, qu'il y a derrière cette amabilité un orgueil national. Ou à l'inverse, qu'ils n'aiment pas tant leur pays que ça et qu'ils démontrent à quel point ils considèrent que les habitants des autres pays sont tellement plus intéressants. Une amie française qui a passé sa vie en Irlande me dit que le pays contient son lot de cons et de jaloux. Mais elle y reste. Et elle préfère à la France dont elle n'aime pas l'ambiance.

A l'époque, j'essayais d'expliquer la bienveillance irlandaise par leur pauvreté. J'imaginais que la grande détresse des famines avait laissé des traces dans l'esprit des gens : c'est dans le malheur qu'ils sont solidaires et donnent le meilleur d'eux-mêmes. C'était avant qu'ils ne bénéficient des largesses de l'Europe agricole, avant qu'ils ne fassent du dumping fiscal pour attirer toutes les grosses sociétés comme Apple ou Microsoft. Depuis, c'est vrai, ils sont devenus moins bienveillants au quotidien. Mais je ne suis plus aussi sûr de mon explication par la richesse ou la pauvreté. Il y a tant d'exceptions !

En Thaïlande...

En Thaïlande, on trouve aussi beaucoup de gens souriant. Bien sûr, pas dans les endroits touristiques. Et puis l'écart culturel est tellement important qu'il n'y a pas de contact possible - autre que superficiel. Qui a son meilleur ami en Thaïlande ? Un thaï, forcément. Je ne connais pas de français dont le meilleur ami soit thaï.

Mai raconte que dans les campagnes, beaucoup de gens se refuseront à faire quelque chose pour quelqu'un - voisin par exemple - si cela peut lui faire plaisir. Comme on dit, ils se tirent dans les pattes et passent leur temps à s'envier et se jalouser. Certains disent que la situation s'est dégradée, que les gens sont devenus âpres, en Thaïlande, pas comme autrefois - même en excluant les thaïs en contact avec les touristes.

On décrit aussi les thaïs comme obsédés par le paraître. Ils se ruinent - littéralement - pour une voiture neuve, avec des taux à l'emprunt qui peuvent dépasser 20%. Ils font des fêtes pour montrer comme ils sont riches et l'argent est la chose la plus importante du monde. Pourtant, beaucoup d'étrangers trouvent la vie douce en Thaïlande, et ce n'est pas le seul fait du climat et de la mer bleue.

Compte combien de sourires sur cette photo dans cette fête populaire

Je suis aujourd'hui à Montréal...

Mon fils y habite depuis quelques mois. Il s'étonne de la gentillesse habituelle des gens : "on rencontre des gens, ils vous parlent, on a l'impression d'être entourés d'amis". Dans les cafés, les serveurs prennent l'initiative de faire durer la happy hour juste pour vous être agréables. Et s'il passe une soirée avec des français, il s'attriste d'entendre leurs éternels sarcasmes à n'importe quel propos. Car les français ne rient pas de choses, ils rient des gens.

Tout nouveau, tout beau au Canada. Et puis ce n'est qu'une vision superficielle des choses : il n'a pas d'amis canadiens, du moins pour l'instant. Mais il s'étonne : pourquoi les français sont-ils méchants ? Comment en sont-ils arrivés là ?

D'abord, sont-ils vraiment méchants ? Quand je vais dans mon supermarché habituel, en France, les vendeuses sont plutôt aimables, les gens sont à peu près polis. Mais on sent qu'il s'agit d'une politesse de surface. Il y a malgré tout parfois des comportements, des attitudes qui viennent du cœur. Il ne faut pas exagérer, les français ne sont pas des monstres.

Mais quand même. Il y a d'autres signes. Dans le classement des pays selon le pourcentage de gens qui se disent globalement heureux, la France est en net décalage par rapport à son niveau économique. Les français ne semblent pas très heureux de leur sort. Évidemment, il faudrait connaître avec précision les conditions de l'étude, les questions posées. Mais je suis enclin à penser qu'elle révèle quelque chose de vrai. Les français ne sont pas satisfaits de leurs existence, et ce qui va de pair, ils sont sarcastiques, pas très bienveillants. Il se dit que leur consommation de psychotropes - antidépresseurs et compagnie - crève le plafond en France. Et puis les français n'ont pas une excellente réputation à l'étranger - mais ils ne sont pas les seuls. Les russes par exemple ne sont pas appréciés.

Il faudrait comparer l'humeur des français avec celle des britanniques, des allemands, des espagnols, des italiens. Est-ce vraiment la peine ? Non. Car j'en suis sûr : en règle générale, les français sont plus agressifs que la moyenne, et je n'aime pas ça.

Et la question de mon fils reste sans réponse : qu'est-ce qui les a rendus comme ça ?

Ils vivent dans un pays magnifique. Ils ne sont pas dans la misère pour la majorité. Ils ont le droit de s'exprimer librement (enfin si on compare avec les dictatures). Ils bénéficient d'un système social et d'un système d'enseignement qui tiennent la route - et mieux que cela.

Alors qu'est-ce qui plombe les français ?

Et si c'était de ne plus être les maîtres du monde ? Douce époque du roi-soleil… enfin douce pour qui ? Pas pour les 95% de paysans qui travaillaient dur. Heureux intermezzo napoléonien… qui a duré une douzaine d'année et qui n'a pas été heureux pour tout le monde, loin de là. Mais bon, les français portent peut-être au fond d'eux, bien caché, le regret de ne plus être à la pointe, de ne plus régir l'économie, la culture, la mode, des colonies lointaines. Ils n'espèrent plus d'expansion. Ils ne se voient pas embarqués dans une aventure où ils joueraient le premier rôle. Ils ne peuvent plus qu'observer les petits signes quotidiens de leur déclin, MacDonalds, films américains, modes nippones, voitures coréennes, complexe vis-à-vis du dynamisme économique allemand, impression d'envahissement par les enfants des travailleurs qu'ils ont autrefois invités à bosser à leur place dans leurs usines à Billancourt et ailleurs.

Les français pleurent leur gloire défunte. Les allemands ont le projet de se faire pardonner et de revenir au premier plan. Les anglais ont le Commonwealth et des relations privilégiées avec les USA qui leurs permettent de se croire encore les maîtres du monde. Les américains et les russes ont en commun un nationalisme aigu qui les fait vivre. Les italiens, les espagnols, les belges n'ont jamais été les maîtres du monde et n'ont rien à regretter.

Il y aurait d'autres hypothèses. Celle d'une génétique dépressive et geignarde, d'une congénitalité pisse-vinaigre des français. Peu probable, avec tous les mélanges de population. Et pourquoi s'exprimerait-elle maintenant ? Autre hypothèse, celle d'une culture de l'amertume et du cynisme - mais alors, d'où viendrait cette culture ? Dire : c'est culturel repousse le problème et n'explique rien.

Même si je n'ai aucune certitude, même si l'hypothèse historique de la maussaderie française, ne me satisfait pas pleinement, je la retiens car je n'en ai pas d'autre.

Mais peut-être as-tu quelque chose de plus intéressant à proposer ?

Certainement un des plus beaux pays du monde car on peut y trouver de la beauté au détour de chaque chemin


samedi 10 juin 2017

Le grand roman des maths (Mickaël Launay)


Mon prof de math en 3ième.Heureusement, celui que j'ai eu en première et terminale était super !


Le grand roman des maths : n'étant ni historien, ni spécialiste en mathématiques et n'ayant jamais lu de livre de vulgarisation dans ce domaine, je ne peux que me prévaloir d'être un (petit) lecteur d'ouvrages scientifiques pour oser ce compte-rendu. Mais je n'ai guère d'éléments de comparaison et je sollicite ton indulgence, cher ami !

Le sous-titre "de la préhistoire à nos jour" précise qu'il s'agit là d'un livre d'histoire des maths et non d'un livre de présentation des maths, ou d'introduction à cette science à proprement parler. C'est un genre d'apéri...cube ! Ce livre court et sympathique est extrêmement facile à lire. Il s'adresse aux grands comme aux petits - dès qu'ils ont commencé à faire un peu d'algèbre et de géométrie.

Pour les formulophobes : non, il n'y a pas une seule grosse formule. Juste parfois un petit polynôme de rien du tout qui traîne par-ci par-là.

Tiens, à propos, j'ai bien aimé cette formulation ancienne : le carré d'un nombre auquel on ajoute dix fois ce même nombre donne trente-neuf. Qu'est-ce que c'est ? Une nouvelle énigme du sphinx ? Là, tu ne peux pas dire qu'il s'agit d'une formule alambiquée ! Tu ne reconnais pas ? C'est une bête équation du second degré !
x2 +10x - 39 = 0

Bien déguisée, non ! Très beau aussi cette remarque : l'addition d'une infinité de nombres (dans une suite) peut donner un résultat fini. Je te laisse méditer. Ou lire le bouquin.

Une conclusion personnelle, c'est que les maths telles qu'on les connaît datent de cinq siècles, pas plus. Certes, il y a eu une véritable réflexion sur les chiffres et les nombres (Mésopotamie, Inde, Arabie) et sur la géométrie (Grèce antique). Mais la grosse cavalerie mathématique est née en Europe au quinzième siècle, pas avant. Est-ce que je m'avance trop si je dis la chose suivante : la tradition mathématique explique largement le mode de pensée occidental, elle le structure - par rapport à d'autres cultures, par exemple orientales ? N'oublions pas que la culture mathématique fait partie de la culture générale... enfin, en théorie !


Le principe de Mickaël Launay...


Le principe de Mickaël Launay, c'est qu'on peut aimer les maths en amateur, comme on peut aimer la musique sans savoir jouer d'un instrument ou la peinture sans être capable de toucher un pinceau. Belles comparaisons ! J'ai aussitôt décidé de faire une expérience sur une amie... une amie qui ne manque pas d'intelligence et de logique mais qui ne s'intéresse pas aux sciences et aux techniques. Je lui donc ai parlé de quelques aspects les plus étonnants qu'évoque Le grand roman.

Certes, ma narration a sans doute moins de séduction que celle de Mickaël Launay. J'ai pourtant fait de mon mieux. Peine perdue. Elle ne voit aucun charme à ces rencontres inopinées qu'on trouve en mathématique, faux hasards, boucles et pirouettes où on finit par retomber sur ses pattes : qui te font glisser de la stupéfaction à l'admiration (béate).

De même, elle est totalement insensible à la beauté qu'on trouve dans cette alliance de simplicité et de puissance qu'il y a dans certaines formules et dans certains raisonnements. Moi, ils me donnent envie de poser genou à terre devant l'artiste qui les a inventés.

Quant à l'étrange mariage de la physique et des mathématiques, mariage de la nature avec l'invention humaine, il me jette dans une spirale de doutes et de vertige, comme l'araignée qui flotte sur l'eau de ma baignoire et qui arrive près de la bonde. Chez mon amie, électroencéphalogramme plat.

J'avoue avoir été un peu déçu. J'espérais quand même une petite lueur. Dois-je en conclure qu'il existe un facteur personnel, et qu'aimer les maths, même quand on les appréhende sous leur aspect le plus charmant, n'est pas donné à tout le monde ? Horreur ! Je ne comprends pas ! L'univers s'effondre autour de moi…

Mon amie me fait remarquer que c'est on ne peut plus banal. Elle adore les chevaux, elle en a sept chez elle, il y a des gravures, des peintures de chevaux qui recouvrent tous ses murs, des représentations de chevaux qui encombrent toutes les étagères de sa maison. Alors que moi, les chevaux, merci très peu… Un peu étourdi par la déception, je lui réponds que si, j'aimais beaucoup les chevaux - en steaks tartares, mais que les boucheries chevalines ont toutes fermé.

Un silence un peu pesant s'ensuit. Oui, les maths, finalement, c'est un sujet plus sensible que ça en a l'air.


mardi 6 juin 2017

Ça peut vous arriver (une émission animée par Julien Courbet)


Topologie du cortex cérébral. Le genre de dessin que je n'aime pas trop car en neurophysiologie, toute cartographie fige les idées - on y retrouverait presque la bosse des maths ! Pourtant, ce ne sont que des circuits en corrélation les uns aux autres. Même si le concept de "centre" est parfaitement valide : sans doute un genre de hub.


Il y a sur RTL une émission qui me fascine : "ça peut vous arriver". Il s'agit de résoudre en direct des litiges commerciaux ou administratifs soumis par des auditeurs : tel s'est vu commander des travaux mais n'est pas payé, tel autre s'est fait refiler une voiture d'occasion pourrie par un garage, tel autre ne touche pas ses indemnités à la suite d'un imbroglio administratif…

Le présentateur, Julien Courbet, est un ludion plus commun que vulgaire, qui interpelle les uns et les autres, fait des plaisanteries vaseuses tout en menant assez rondement les affaires dans la bonne humeur. Les cas ne sont pas tous traités le même jour, on revoit la même histoire émerger régulièrement pendant une semaine voire plus. J'ignore combien sont résolus, mais je pense beaucoup - bien plus que dans la vie réelle. C'est d'ailleurs presque gerbant d'entendre le cadre qui a toujours allégué un dossier incomplet, l'administratif toujours en réunion, le commerçant toujours aux abonnés absent se confondre en veules et plates excuses devant le journaliste débonnaire. A la place de l'auditeur lésé, ça m'agacerait beaucoup.

Quand j'écoute cette émission durant laquelle le méchant doit rendre gorge et le bon repart heureux, je ne dirais pas que ça clique dans la région supra-orbitaire de mon lobe frontal, mais c'est tout comme. Car c'est là qu'on a trouvé un centre de l'équité. Tu connais cette expérimentation dont je résume de mémoire le principe : on donne vingt dollars à un étudiant volontaire pour accomplir un travail de trois fois rien en lui disant qu'il doit redistribuer une partie de ces vingt dollars à un autre volontaire pour accomplir la même tâche, mais qu'il n'est pas obligé de donner à parité.

L'autre volontaire sait combien le premier a reçu, et on le prévient que l'expérimentation sera annulée s'il refuse la part que lui accorde le premier. Résultat, en dessous d'un certain seuil, le second préfère ne rien gagner que de gagner ce qui lui semble trop inférieur à ce qu'il devrait recevoir  - pourtant pour une tâche insignifiante, qui resterait bien payée à cinq dollars. Il aurait nettement intérêt à aller jusqu'au bout. Mais non, il s'indigne, il se rebiffe contre cette minuscule injustice ! Quel est le centre qui s'allume quand la décision se prend lors des enregistrements cérébraux ? C'est le fameux centre de l'équité.

Alors quand Julien Courbet vole au secours des opprimés et que justice est faite, clic ! dans toute la France, dans toutes les maisons, tous les centres de l'équité des auditeurs s'allument… d'où le succès de l'émission qui serait la plus écoutée de toutes dans sa tranche horaire. Jubilatoire...

L'autre conclusion que je tire de cette histoire, c'est qu'aujourd'hui, la morale, la justice, voire les associations de consommateurs ne sont plus d'un grand secours en cas de litige. Alors que les médias peuvent résoudre tes problèmes en deux temps trois mouvement comme personne ne pourrait le faire. La puissance de l'audio-visuel et de manière plus générale celle des journalistes me terrifie. Robin des bois a des gros bras.


mardi 30 mai 2017

Les néo-beaufs' et le conformisme intellectuel



Il y a bien longtemps, Marcel Aymé a publié un livre étrange...


...un livre qui ne s'inscrit pas dans la veine imaginaire de ses autres ouvrages : le confort intellectuel. C'est la rencontre avec un personnage un peu obtus en apparence, qui veut juger de tout à l'aune de son bon sens. Voilà qu'il épluche un poème de Baudelaire, se plaignant à chaque ligne de l'absurdité des images et de leur gratuité...

Mais ce n'est ni Monsieur Homais, ni Bouvard ni Pécuchet, ni l'autodidacte de Sartre - ce n'est pas l'imbécile de service. Il révèle au fil du livre une subtilité qui laisse interrogatif. C'est ainsi qu'Aymé pose la question du confort intellectuel et des modes intellectuelles sans qu'on sache en fin de compte de quel côté il se place. Eh oui, Aymé est un auteur génial et pas du tout orthodoxe : ce n'est pas pour rien qu'il a été placardisé après 68.

Autrefois, nous avions le beauf'. Il était de droite, il était CRS, il était méchant, alcoolique, inculte, colérique, vulgaire et gavé de certitudes. Et curieusement, il n'était jamais jeune.

Le beauf' était la caricature d'une certaine droite - insupportable et oppressante. Ses certitudes, c'était la nécessité de l'ordre à tout prix, et du respect servile de la tradition. Avec l'absolue conviction qu'il détenait la vérité.

Aujourd'hui, le beaufisme (ou la beaufité, comme tu veux) est dépassé(e). Mais il a des héritiers. Cette fois, c'est à gauche qu'on les retrouve. Ils sont tout aussi gavés de certitudes, et c'est sur l'écologie, les défavorisés, le féminisme... Pour le néo-beauf', c'est une évidence qu'une personne de gauche est forcément plus gentille, plus généreuse et plus citoyenne qu'une personne de droite. "La gauche n'a pas le privilège du cœur" ? Connaît pas.

Alors que le beauf' était physiquement dangereux (prêt au coup de poing pour régler un différend), le néo-beauf' a une violence plus sournoise, mais il est tout aussi agressif. Il procède par connivence tacite. Tu dois manifester que tu penses comme lui. Sinon, réprobation. Et tu seras aussitôt classé dans la catégorie des vieux croutons irrécupérables, des salauds et des ringards (oups ! c'est ringard d'utiliser ce mot !) Tu sentiras la pression, tu seras exclus, éloigné du gentil troupeau qui se tient chaud.

"Iegor Gran décrit très drôlement tout ça dans ses romans, par exemple O.N.G dont tu trouveras ici la critique sur ce blog.


L'autre jour, un membre de ce nouvel establishment tombait sur une publicité pour la fête des mères...


Les publicitaires sont d'habiles et sympathiques putains, et ils ont bien compris qu'il ne fallait pas sexualiser leurs offres : la différenciation des genres, ce n'est pas porteur en ce moment. Sauf que… ils savent qu'un grand nombre de gens n'ont pas les moyens d'offrir des cadeaux qui ne seraient pas utiles à la vie quotidienne. Ils savent aussi qu'un grand nombre de gens se reposent encore sur les classifications sexuelles traditionnelles : la femme à la cuisine, à la lessive ou au ménage et l'homme au garage, au jardin ou à la bétonnière. Car c'est statistiquement vrai !

Ils savent encore qu'il y a des gens qui, même dans des fonctions utilitaires, peuvent apprécier la technologie d'un fer à repasser avec réserve vapeur réglable et autres sophistications. Car ils aiment bien... repasser, ou ils aiment... bien repasser. Tout se trouve. Même des grands pervers qui aiment les deux. Mais ceux-là, ils feraient mieux de se cacher pour se livrer à leurs dégoutantes saloperie...

Mes bons publicitaires avaient donc mis quelques fers à repasser en dernière page - pour madame. Que n'avaient-ils pas fait ! Les voilà coupables du crime de lèse-féministes ! C'est quand même bizarre : tu leur offres un petit saphir, elles n'en peuvent plus, mais si tu sors la centrale vapeur, tu te fais pourrir. Pourtant, plus marqué genre, le saphir, on ne trouve pas mieux.

On avait les beaufs'. Il suffit de regarder, ils sont toujours là. Maintenant on a les néo-beaufs'. Beaufs', néo-beaufs', ils me fatiguent. Mais les gens ont besoin de penser pareil. Ça les rassure, ça leur garantit une place dans le groupe. Être un néo-beauf, c'est peut-être un signe de fragilité. Ou de médiocrité intellectuelle ? Mais toujours de conformisme.

Moi, je suis un bourgeois, je me tiens au courant et je n'offre pas d'aspirateurs. Mais quand ma femme m'a offert un coffret de clés Facoff pour la fête des pères, j'étais drôlement content ! Des clés Facoff, tu te rends compte !



dimanche 28 mai 2017

50 clés pour (ne rien) comprendre (à) la physique quantique - par Joanne Baker




L'auteur est apparemment une anglaise...


Elle a fait ses études de physique théorique à Cambridge, puis à Sydney. Parfait.

Son livre est une purge. Le genre d'ouvrage qui me donne une fureur glaciale. Glaciale, forcément, car même si je trouvais le cactus, même si je pouvais en enduire les piquants avec du piment brûlant, je ne pourrais pas m'en servir pour empaler Joanne Baker et la punir d'avoir écrit un si mauvais livre. Tu me trouves un peu cruel ? Non : je suis juste et modéré.

Pourtant, autant que je puisse en juger, il n'y pas ou très peu d'erreurs. Parfois des prises de position qui paraîtront inutilement engagées et donc incertaines - mais c'est véniel.

Non, ce que je reproche à ce livre, c'est qu'il ne raconte pas la physique, il ne l'explique pas : il la présente. Attend, je vais t'expliquer. Imagine une démonstration de math qui aurait été expurgé de tous les signes plus, moins, divisé, inférieur, égale, etc. Tu y comprendrais quelque chose ? Tu aurais tout, bien en ordre… mais la relation entre les éléments : que dalle !

Ce livre, c'est pareil. La logique est apparente. Baker n'en dit pas assez pour qu'on puisse comprendre. Un peu, oui, pour qu'on imagine bien qu'il y a une relation logique - mais laquelle ?

On y lit parfois des trucs bizarres comme :

Newton observa que la lumière se comportait comme la houle – s’incurvant autour des obstacles et se renforçant ou s’annulant là où les vagues se superposent. Il en déduisit que la lumière, comme l’eau, était constituée de particules minuscules, les « corpuscules ».

 
C'est la description typique d'une onde et non d'un corpuscule. Comprenne qui pourra.


On m'a offert des livres de ce genre quand j'étais petit : sniff...


Oui, on m'a offert des livres qui n'expliquent pas mais qui font semblant. Or le plaisir, l'orgasme intellectuel, c'est bien de comprendre, non ? Et si on se borne à te présenter et que tu ne comprends pas alors que tu penses que tu devrais comprendre, tu es dégoûté, tu te sens con, tu cherches un arbre où te pendre. Et forcément, tu détestes durablement cette matière qui t'humilie. J'accuse Joanne Baker d'un crime contre la physique !

La structure du livre contribue à sa médiocrité : il s'agit en fait d'une encyclopédie de cinquante concepts de la physique quantique. Il n'y a pas vraiment de lien (un vague lien chronologique parfois). Or, s'il y a une matière rétive au saucissonnage, c'est bien la physique quantique : elle n'existe que par l'enchaînement, la rigueur de la logique.

La forme est faussement attrayante. A part, en gros caractères, on trouve des citations des grands physiciens. Isolées, leur sens originel est souvent appauvri. Mais elles sont là pour faire chic, sans doute ?

En bas de page, il y a une vague chronologie : quelques dates qui se battent en duel, et qui n'apportent rien - car là aussi, décontextualisées. Effet négatif : elles tendent à disperser l'attention.

Le pire est la fin du chapitre qui conclut par une idée forte et obligatoirement simpliste, appelée "idée clé". Par exemple pour l'électromagnétisme, c'est : les couleurs de l'arc en ciel. Va méditer, mon bon !

J'ai pensé que la traduction était mauvaise. L'un des deux traducteurs connaît bien la physique théorique, et l'autre est apparemment une journaliste. Je n'ai malheureusement pas pu me procurer l'original du livre. A mon avis, le physicien était là pour éviter les bourdes (et il a à peu près bien bossé), et la journaliste pour tirer à la ligne. J'ai l'intuition que la traduction n'est pas brillante. Mais à l'impossible nul n'est tenu : c'est le texte originel qui est médiocre.

En cherchant sur le net, j'ai compris que "50 idées" était une collection. Et j'ai trouvé par le même auteur : 50 idées sur la physique, et 50 idées sur l'astronomie, et 100 idées sur les concepts clé de la génétique, de la physique et des mathématiques.

On ne peut pas être bon en tout. Et la bonne vulgarisation implique d'abord qu'on connaisse bien le sujet, ensuite qu'on puisse se mettre à la place du lecteur. Joanne Baker a sans doute quelques connaissances, mais pour le reste...


Quelques perles :

"Puisque les horloges en mouvement ralentissent…" Ben non, justement, les horloges ne ralentissement pas, c'est le temps qui s'écoule différemment. Grosse nuance…

Plus loin, Einstein est présenté comme "faisant de la physique à ses heures perdues" (quand il travaillait au bureau des inventions). Curieux, je le voyais plutôt faire du rubik cube ou des mots croisés.

Encore une pour la route (il y en a beaucoup d'autres)  :
"il est impossible de tromper un photon. Si l’on ferme une des fentes pendant que le photon est en vol, même s’il a déjà traversé la fente (mais avant qu’il n’atteigne l’écran), il se comporte correctement."

Là, c'est le vocabulaire qui me choque - le manque de rigueur. Passe une fois, mais trois fois en trois lignes, c'est un peu gênant, d'autant plus que ça n'aide même pas à la compréhension.

On va quand même finir sur une note positive.


Il y a un ou deux chapitres qui sont un peu plus explicatifs, et donc intéressants. Mais je ne te dis pas lesquels, j'espère bien que tu vas éviter ce livre et cet auteur. Sinon, à quoi ça sert que je me décarcasse !

Car deux sur cinquante, ça fait 4%. Pas terrible quand même !



jeudi 18 mai 2017

Martine chez les pédophiles


Martine au zoo : un pédophile, ça trompe énormément.

On m'a donné une collection de "Martine" pour ma fille. J'ai jeté un coup d'œil. Surprise !

Non, la surprise ne nait pas de la médiocrité des histoires, un narratif élémentaire sans inattendu, avec une petite fille, son frère Jean, ses amis et son chien, la mascotte, censée être adorablement drôle. Un teckel qui permet d'ailleurs de dater précisément la publication de ces albums : la mode des teckels a pris au tout début des années soixante.

Étrange coupe de la robe qui descend au genou devant, mais derrière... Manifestement, ça la fait rigoler !

La surprise ne vient pas non plus de l'allure très français de souche car on pouvait difficilement imaginer autre chose à cette époque. Mais quand même… c'est très marqué ! Avec un côté lisse, moral, qui pouvait rendre Martine acceptable chez les catholiques intégristes. Et pourquoi pas la particule : quelques aventures se déroulent dans une ferme normande qui évoque un très joli manoir de ma connaissance.

Des attitudes typiques de l'enfance. Mais pas souvent peintes par Corot, Chardin, Greuze et les autres. Pourquoi ?

Non, la surprise vient du dessin. Qui montre un festival de petites culottes de petites filles (et de petit culs moulés de garçonnets). Gratuitement. Hors tout contexte d'époque, car les petites filles avaient des robes plutôt longues, au niveau du genou, et les petits garçons des pantalons beaucoup moins serrés que les jeans actuel : il s'agissait d'être à l'aise pour jouer.


Mais que regarde ce coquin de Patapouf ?

Attend, arrête-moi, je délire ? C'est moi qui ai l'esprit mal tourné ? Qui voit le mal dans de charmants dessins d'enfants roses et blonds ? C'est moi le pervers ?

En studio, on apprend aux modèles à faire pareil : le bras en l'air pour soulever les seins, la pointe des pieds pour bien souligner le galbe de la jambe, et la robe courte qui laisse entrevoir : un métier tout trouvé pour Martine.
(fais défiler l'image jusqu'à faire disparaître le haut de tête, en gardant juste la bouche et dessous : tu vois quoi ?)



Dans les derniers livres, le tir a été corrigé et les gamines portent des pantalons amples ! Ce qui semble plaider pour mon interprétation. Mais bon, je te laisse juge...

J'ai gardé le meilleur pour la fin : la main de ma sœur dans la culotte d'un zouave...


lundi 1 mai 2017

"Il était sept fois la révolution" : Klein aurait mieux fait de tourner sept fois sa langue...

Tu sais que sur la fin de sa vie, il était considéré comme un vieux con par ses collègues du fait de ses positions anti Bohr et anti probabilités quantiques ?

Malgré le titre, le livre d'Etienne Klein n'a pas de rapport avec le film de Sergio Leone. Mais est-ce qu'il a des rapports avec la physique ? C'est une question difficile malgré les apparences.

Il s'agit d'une étude biographique et un peu psychologique de sept physiciens célèbres (au moins dans le monde de la physique). Ces physiciens ont en commun d'avoir vécu dans la première moitié du vingtième siècle, au moment de l'explosion de la physique moderne.

C'est un livre très facile à lire. Pas une formule. Les allusions à la physique sont "fragmentées". Je veux dire par là qu'on n'est pas dans un panorama des découvertes successives qui ont abouti à la relativité et au modèle standard des particules. Il n'y a pas d'articulations à comprendre. On n'est pas non plus dans l'histoire de la science à proprement parler, mais dans l'histoire des hommes qui l'ont faite. Il n'y a donc rien d'indigeste, aucun effort n'est demandé au lecteur. S'il connaît déjà les morceaux de science dont il est question, tant mieux pour lui. S'il ne les connaît pas, ce n'est pas grave.

Les découvertes physiques sont plutôt bien explicitées. Je n'ai pas trouvé d'erreurs majeures. Sauf peut-être la présentation de la relativité générale qu'il évoque comme un "lien qui apparaît tout à coup entre le temps et la matière" : il me semblait que c'était plutôt le propos de la relativité restreinte, alors que la relativité générale se penche sur l'espace et la gravitation. Par ailleurs, Klein ne se risque pas au-delà des années 60 - il ne prend donc aucun risque.

Sa prose se laisse bien lire. Je regrette qu'il cède à des facilités et rapprochements qui confinent au ridicule.

On trouve ainsi la mention de la ville d'Odessa "située entre le Dniepr et le Dniestr". La référence n'a strictement aucune utilité ici. Surtout, les embouchures du Dniepr et du Dniestr sur la mer Noire sont très éloignées de la ville (presque 100 km pour le Dniepr) et n'ont aucune incidence sur sa vie portuaire : c'est vraiment parler pour ne rien dire.

Sinon, on peut trouver : "Intellectuellement, il se comporte comme une particule quantique, incapable de demeurer en un seul endroit à la fois."

Bof... Klein aime faire des phrases. Une fois, ça passerait. Mais on en trouve d'autres qui ne pèsent pas loin de dix tonnes :
"Sa nouvelle conquête s'appelle Ella Kolbe. Histoire intense et brève, qui révèle à Schrödinger que son cœur, comme son esprit, est capable de se mettre en état de superposition : il peut aimer plusieurs femmes à la fois, sans se sentir partagé, divisé."

Ouf, on a échappé de peu à la superposition horizontale… Mais Schrödinger excite particulièrement la verve de mauvais goût de Klein. Quand le physicien se fait éconduire par une noble, Klein commente :
"Un psychanalyste verrait peut-être dans cet épisode l'origine de la réticence que Schrödinger éprouvera toute sa vie pour la particule en général, de nature nobiliaire ou physique".

Il y en a d'autres... mais je passe charitablement. Le lecteur un peu moral pourra se demander si ces anecdotes personnelles apportent quelque chose à la physique, et si les physiciens concernés auraient aimé se voir ainsi exposés dans leur intimité - intimité supposée car il n'est pas exclu que Klein se trompe dans ses interprétations. C'est vrai que l'ouvrage, certes hagiographique, tire quand même souvent sur Voici. La question du rapport entre l'homme est l’œuvre se pose, et la connaissance biographique peut donner (parfois) un éclairage intéressant, particulièrement sur la littérature et la peinture. Mais en physique, le lien est plus ténu...

En tout cas, Klein ne s'interroge pas sur ces aspects moraux. Ajoute à cela la licence stylistique qu'il s'accorde, on comprend qu'il se soit laissé aller à glisser... au point de se voir aujourd'hui reprocher des dérives dont il est certainement coupable, et qui s'expliquent.

Difficile de juger d'un tel livre - si on laisse de côté les "particularités" stylistiques. En effet, je suis toujours content quand je vois quelqu'un qui tente d'intéresser le public à la physique. Même si le vulgarisateur doit faire quelques concessions à la rigueur… sinon au mauvais goût général. Il paraît que Klein est le scientifique le plus apprécié des français. Dommage pour les autres, les vrais scientifiques. Mais bon, on ne changera pas le monde. Et si Klein que je crois sincère dans son admiration pour la physique du début du siècle dernier recrute quelques nouveaux fans et intéresse, tant mieux !

dimanche 23 avril 2017

Le vote des imbéciles


Un bacille toi-même !

Un bacille heureux


Imbécile vient du latin et veut dire : celui qui ne peut pas se passer d'un bâton - d'une canne pour marcher. D'ailleurs, on retrouve le mot originel, bacellus, ou bacillus dans bacille, la bactérie qui a la forme d'un bâton - par opposition aux coccis, ou coques.

Ma vieille mère ne se déplace pas sans canne. Surtout, elle est affligée d'une maladie d'Alzheimer très progressive qui a aboutit à sa mise sous tutelle. Depuis deux ans, elle n'a plus le droit de voter.

Toute sa vie, elle a voté, toute sa vie, elle a été constante dans ses choix et a donné sa voix au même parti. Maintenant, elle n'a plus le droit de faire valoir ses droits.

Pourtant, si elle devait voter aujourd'hui, je ne doute pas de ce qu'elle ferait, je sais qui elle choisirait. Si seulement elle avait eu le droit de mettre par écrit ses vœux avant de sombrer dans la maladie ! Ainsi, personne n'aurait pu prendre avantage de sa faiblesse : système simple, qui m'aurait paru plus juste que le système actuel. Car maintenant, ma mère n'existe plus comme citoyenne.

Pourtant, elle continue de payer des impôts, elle a un poids économique, elle a des intérêts à défendre. Mais elle ne peut pas se faire représenter. Quelqu'un gère ses comptes et prendra des décisions pour elle quand elle sera en fin de sa vie. Mais personne ne votera pour elle. Elle est morte politiquement.

Car la société considère… la société considère quoi, au fait ?

La société considère qu'elle ne dispose plus du discernement qui lui permettrait de faire un choix en connaissance de cause. Dis-moi, parce que tous les autres font leur choix en connaissance de cause ?


Déficit intellectuel


On est considéré comme déficitaire quand on a un QI de 80 ("niveau limite"). Entre 80 et 100, on est dit "normal faible". Il fût un temps où l'arriération mentale était considérée, peu ou prou, comme une maladie. Un état pathologique stable, mais dérogatoire à la bonne santé. On avait raison dans bon nombre de cas. En effet, la courbe de Gauss qui mesure l'intelligence sous toutes ses formes est plus épaisse à gauche qu'à droite : il y a plus de déficitaires que de surdoués. Pourquoi ? Parce qu'on ne peut pas devenir surdoué à la suite d'une maladie. Alors qu'une partie des déficitaires est devenue débile du fait d'un accident de parcours (parfois très précoce) - les autres l'étant du fait de la distribution aléatoire des facultés intellectuelles.

De nos jours, on peut être déficitaire et aller voter. Le vote ne s'accompagne d'aucun contrôle. Alors qu'il faut un permis pour conduire une simple mobylette, on n'a besoin d'aucun permis pour voter. Question de principe. Question de démocratie.

Pourtant, ceux qui votent sont soumis à un matraquage intense par les médias. Qui est le plus fort, celui qui a un QI de 85 ou les radios et les chaînes de télévision. Oui, je te demande, qui est le plus fort ?

Et qui est le couillon qui a un QI de 85 et qui s'est tellement fait niquer qu'il croit qu'il n'a subi aucune pression quand il a mis son bulletin dans l'urne - ou du moins, qu'il a résisté victorieusement ! Ce serait drôle si ce n'était pas pathétique. Qu'on me cite une personne qui admette qu'il a été téléguidé et que ses motifs de vote sont pour le moins obscurs - à part moi.

Oui, mort de rire, quand tu connais quelques petits trucs de cognitivisme et de psychologie expérimentale. Quand tu sais à quel point on est influençable - tout le monde sans exception. A quel point on fonctionne de manière irrationnelle.

Et tu sais combien ils sont, en France, ceux dont on peut penser qu'ils ne sont pas vraiment armés pour voter ? Sans doute plus d'un million. Oh, je sais bien que beaucoup ne votent pas. Et surtout, qu'on ne doit pas parler de ça, c'est le tabou de la démocratie. On a juste le droit de citer Churchill en prenant l'air entendu…

Pourtant, il y aurait des palliatifs. Par exemple confiner le matraquage médiatique, quitte à limiter temporairement la liberté de la presse ? Qu'est-ce qui est le plus important, l'exercice de la démocratie ou la liberté de la presse ? Parce qu'apparemment, on est dans un cas où leurs effets sont antagonistes et il faut choisir.

Voter sans comprendre ?


On a le droit de se foutre du vote. Question de liberté. C'est un peu comme le vaccin : on a le droit de le refuser, même s'il y a des retombées collatérales et qu'on met en danger l'ensemble de la communauté. Mais la liberté individuelle passe avant l'exercice de la démocratie. C'est une très bonne chose - si le danger n'est pas trop menaçant.

Mais est-ce qu'on a le droit de voter sans comprendre ? Alors que des malades mentaux en rémission ne peuvent pas voter, les insuffisants intellectuels peuvent mettre leur bulletin dans l'urne. Le droit de voter est-il une chose si légère et anodine qu'il ne mérite pas d'être scruté. Pour exercer un droit, il faut en avoir la capacité, non ? Personne n'aurait l'idée de laisser piloter un avion quelqu'un qui n'a pas les compétences nécessaires. Et le droit de vote serait le seul droit qu'on pourrait exercer n'importe comment ?

Entends-moi bien, je ne récuse pas un droit à la représentation à ceux qui ne sont incapables de faire une opinion et de manifester du discernement. Peut-être faudrait-il qu'ils puissent donner leur voix à quelqu'un de leur choix qui a assez de jugement pour pouvoir voter valablement pour eux. Comme on se fait conduire par un ami quand on n'a pas son permis. En tout cas, il y a une solution à trouver pour que numériquement, tout le monde soit représenté et que les équilibres soient respectés. Tous les hommes naissent égaux en droit...

Y compris les Alzheimer et autres pathologies du genre. Ils sont malades, mais ce sont des citoyens français comme les autres. Ils sont nés égaux en droit. Ils doivent aussi mourir égaux en droit.

Je sais qu'en lisant ce texte, certains diront que j'attaque la démocratie. Ils se trompent du tout au tout. Je la respecte trop pour l'attaquer - au contraire, je la défend en souhaitant qu'elle soit traitée avec plus de respect.

Les cordes : l'aventure d'une théorie (filandreuse ?) racontée par Lee Smolin


Elle aurait dû s'appeler la théorie des élastiques. Pas assez chic : c'est devenu la théorie des cordes. Sans dec !

Ambitions de la théorie des cordes


Le titre du livre de Smolin, c'est The Rise of String Theory, the Fall of a Science, and What comes next. Traduit en français par : Rien ne va plus en physique.

Très intimidant de parler d'un livre aussi riche et complexe. Un livre qui sort de l'ordinaire. Smolin y fait un tableau de la recherche en physique théorique au cours de ces quarante dernières années. Et se concentre particulièrement sur la théorie des cordes dont il examine méthodiquement la viabilité au terme d'années de développement.

Avec la théorie des cordes, on arrive à un degré d'abstraction rarement atteint. Nous savons que le vingtième siècle a vu émerger :

a/ une théorisation einsteinienne relative à l'espace et au temps :
- d'abord la liaison du temps à l'espace (et sa définition comme une caractéristique propre à tout mobile - exit le temps universel),
- ensuite l'explication du phénomène de gravitation, équivalent d'une accélération, et une description de l'espace (espace-temps) comme dynamique et susceptible de courbures. Exit le référentiel plat et stationnaire de Newton,

b/ le modèle standard (fondé sur la théorie des quanta) qui décrit particules et forces subatomiques, sur un espace NON EINSTEINIEN (c'est-à-dire sur un fond statique et plat)

La conciliation des deux (c'est-à-dire la gravité quantique) est problématique. Je ne détaille pas, l'explication est mathématique - on obtient des solutions infinies quand on rapproche les calculs de probabilité  qui sont utilisés pour les quantas - car il n'y a pas de trajectoire définie des particules, donc des fluctuations incontrôlables des variables - avec la description des champs gravitationnels qui est celle d'une infinité de points.

Or, la théorie des cordes ambitionne de donner de la nature (du réel, de la matière, comme on voudra bien l'appeler) une description plus fondamentale englobant les deux parties de la physique moderne que je viens d'évoquer très sommairement. Elle n'a pour rivale, à l'heure actuelle, que la gravité quantique à boucle (sur laquelle travaille Smolin).

Comment se fait la physique contemporaine


Ce qu'il faut comprendre dès le départ, c'est qu'on n'est pas en train de faire une description de la nature fondée sur des observations comme on décrirait les mouvements des molécules dans un bocal, ou les échanges de chaleur à l'intérieur d'un corps.

Non !

Bien qu'au départ, dans les années 70, la théorie des cordes ait eu pour objectif de rendre compte d'interactions entre certaines particules, il faut l'imaginer comme un pur jeu théorique : elle pose un certain nombre d'équations qui vont être ajustées pour décrire ce qu'on observe dans le modèle standard et ce qu'on peut inclure de gravitation. Il s'agit à la base d'un travail mathématique, mais pas de mathématiques théoriques : c'est une tentative de description en langage mathématique de tout ce qu'on connaît sur les particules, les forces en intégrant autant que possible d'espace-temps (relativité restreinte).  C'est une "théorie du tout".

Puis le but du jeu est de transformer ces formules à l'aide des règles classiques des mathématiques pour aboutir à d'autres formules, et de voir ce que finissent par dire ces autres formules. Ce qu'elles disent et prédisent de la nature.

Soit elles disent des trucs qui collent avec la réalité, soit des trucs déconnants. Elles peuvent aussi faire état de possibilités difficilement testables : dimensions supplémentaires de l'espace (9, 10 ou 26…), multiplicité des univers… qui ne sont pas obligatoirement fausses, mais qui rendent plus compliqués les rapprochements avec l'observation.

Évidemment, si elles disent des choses qui ne vont pas, il y a possibilité de revenir en arrière et de triturer les formules de base. Mais on ne peut quand même pas trop triturer, sous peine de perdre toute crédibilité.

Smolin décrit les cordes de manière très négative :

"Ce que nous avons, en fait, n’est pas une théorie mais une large collection de calculs approximatifs, qui s’accompagnent de tout un réseau de conjectures, qui, si elles sont vraies, tendent vers l’existence d’une théorie. Mais jamais cette théorie n’a été couchée sur papier. Nous ne savons pas quels sont ses principes fondamentaux. Nous ne savons pas dans quel langage mathématique elle s’exprimera ; ce sera peut-être un langage nouveau que nous devrons inventer. Vu cette absence de principes fondamentaux et de formulation mathématique, nous ne pouvons même pas dire que l’on sait ce qu’affirme la théorie des cordes."

La panne


Il existe aujourd'hui 10500 théories des cordes aujourd'hui (ce qui éclaire l'expression : il pleut des cordes). Smolin regroupe ces théories en  catégories selon qu'elles donnent une constante cosmologique positive ou négative (une constante négative ne correspond pas à l'observation), selon qu'elles sont construites sur un espace-temps plat ou non, etc. Bien entendu, une majorité de ces théories est non formulée.

Comment s'y retrouver ? Il faut trier. Comment faire ? Le fait de retomber sur ses pieds et de décrire ce qu'on connaît ne suffit pas. Il faut aussi que la formulation soit prédictive de phénomènes nouveaux. Et donc il faut expérimenter.

Et là, c'est la panne totale. La théorie des cordes ne prédit rien, elle se contente d'être partiellement conforme à ce qu'elle veut décrire. La multiplicité de ses formes constitue en soi un obstacle, puisqu'il est toujours possible d'ajuster des variables pour faire coller la théorie à la réalité.

Alors il y a le coup de pouce de la super-symétrie. Celui de la S-dualité. Celui de la théorie M censée englober toutes les théories des cordes en en faisant des solutions de ses propres équations. Mais ça ne va toujours pas.

Pourquoi ? Je ne vais pas paraphraser, c'est compliqué, je préfèrerais que tu lises.


L'échec des quarante dernières années


Le bouquin raconte aussi comment la théorie des cordes est devenue quasiment une mode, scotomisant dangereusement l'esprit critique des brillants chercheurs qui travaillaient dessus. Au point de les inciter à vouloir redéfinir les critères scientifiques qui détermine la validité d'une théorie. C'est l'angoisse.

Mode aux effets dévastateurs pour les autres champs de recherche en physique théorique, car les cordes ont vampirisés tous les crédits et tous les postes. D'où un assèchement de la recherche. Aucune découverte majeure n'a été faite au cours de ces trente dernières années : une première dans l'histoire de la physique depuis qu'elle est constituée comme science.

(Dix ans après la publication de ce livre, rien de neuf à ma connaissance. La plus que probable mise en évidence du boson de Higgs en 2013 avec le super-collisionneur du CERN n'est pas une découverte mais une belle confirmation expérimentale qui renforce le modèle standard ; en revanche, aucune manifestation de supersymétrie, qui aurait pourtant arrangé la théorie des cordes ; pas grave, il suffit d'ajuster les variables et de dire que la supersymétrie n'aurait pu apparaître qu'avec des énergies beaucoup plus grandes que l'énergie dont est capable le collisionneur.

Même chose avec l'analyse des données envoyées par le satellite Planck : renforcement de l'hypothèse de l'inflation cosmique, plus de finesse et de précision, mais aucune piste pour une découverte.)

Pourquoi ce vide, cet échec qui semble incroyable ? Smolin émet une autre hypothèse : priorité a été donnée aux chercheurs brillants mais scolaires au détriment des chercheurs originaux et imaginatifs. Alors qu'il y a des périodes où les scolaires sont vraiment utiles (comme pendant l'exploitation des découvertes des pionniers entre 1940 et 1980), il y a d'autres périodes - comme après 1980 - où il aurait fallu recruter des novateurs pour avancer. Manifestement, Smolin a lu le fameux livre "comment se faire des amis".


Les engagements personnels de Smolin


Dans ce livre, Smolin confie qu'il est pro-Einstein  - il prend son parti dans le conflit qui l'a opposé à Bohr pendant trente ans. Pour lui, la théorie des quanta est une révolution inachevée, l'utilisation des probabilités un pis-aller, et il existe des variables cachées, inconnues à ce jour, qui vont permettre un jour d'aller vers une théorie plus globale et - d'après lui - moins bancale, et surtout réaliste et causaliste. C'est un peu un scoop pour moi, car toute la littérature que j'ai lue semble reléguer cette position aux oubliettes de la physique. Là encore, désolé, j'aurais bien détaillé, mais ce serait des pages et des pages. Juste pour dire que c'est (presque) plus haletant qu'un épisode de Breaking Bad.

Grand vertige aussi en lisant :

" La géométrie de l’espace ne fait pas partie des lois de la nature. Par conséquent, rien qu’on puisse trouver dans ces lois ne nous dit ce qu’est la géométrie de l’espace. Ainsi, avant de commencer à résoudre les équations de la théorie générale de la relativité d’Einstein, nous n’avons strictement aucune idée de ce qu’est la géométrie. On la découvrira seulement une fois les équations résolues.
Cela signifie que les lois de la nature doivent s’exprimer sous une forme qui ne présuppose pas que l’espace ait une géométrie fixe. C’est le cœur de la leçon einsteinienne."


Et plein d'autres choses. Un chapitre très subtil sur le "principe anthropologique", idéologie non scientifique qui tend à expliquer la nature par la présence de l'homme, et non l'inverse - et ce à la suite d'un raisonnement vicié et téléologique. En résumé, le principe anthropologique consiste à dire qu'il y a trop de constantes très finement ajustées dans la nature (et dont l'ajustement très fin aboutit à la possibilité de la présence de l'homme) pour que ce soit un hasard. Coucou, Dieu !


Tracer l'avenir de la physique


Constatant l'échec actuel de la théorie des cordes, Smolin passe en revue quelques observations et hypothèses actuelles qui lui semblent des pistes intéressantes pour la physique. Par exemple l'idée que dans la relativité restreinte, le principe de relativité lui-même serait juste, mais la vitesse de la lumière serait variable (j'espère que tu étais assis).

Il examine aussi certaines anomalies dont l'existence fait consensus. Comme celle qui aboutit à l'hypothèse de l'existence de matière sombre - dont on n'a toujours pas trouvé trace directe aujourd'hui. Il envisage l'hypothèse alterne, la théorie MOND qui propose rien de moins que de modifier la (seconde) loi de Newton, celle sur la pomme. Même pas peur...

Smolin tente d'analyser les règles du progrès en science. Il rappelle que la physique avance à travers des unifications. Par exemple mouvement continu et immobilité (principe de relativité de Galilée), attraction terrestre et gravitation (Newton), temps et espace, gravitation et accélération (Einstein).

Il définit les cinq questions auxquelles une future théorie doit répondre :
- unification de la gravité et des quanta (et résolution du problème des infinis),
- unification des particules et des forces (= fermions et bosons)
- solution au problème de l'observateur dans les quantas (l'observateur interfère avec l'observation, il est impossible pour l'instant de séparer l'observation de l'observateur)
- explication de la valeur des (≈20) constantes qu'on observe dans la nature (mais oui, en cours on te dit que c'est une constante, mais c'est un peu court, non ? Comment se construit-elle ?)
- explication de la matière sombre et de l'énergie sombre

Beau programme. Quand est-ce qu'on commence ?


Ai-je le droit de parler de ce livre ?


Franchement, je n'ai pas assez de connaissances ni de compétence (il s'en faut de beaucoup) pour pouvoir critiquer les positions de Smolin.

Je peux quand même faire des comparaisons avec d'autres ouvrages. Peu avant que j'attaque ce livre, j'étais tombé sur un numéro spécial "The quantum world" publié par New Scientist, une revue britannique en principe fiable, 130 pages consacrées à l'état actuel des connaissances et de la recherche en physique quantique. Une catastrophe. Outre le style journalistique racoleur, sensationnaliste,  aucune vision synthétique, aucune information sur le caractère démontré ou purement hypothétique des théories exposées, pas la moindre appréciation sur le caractère sérieux ou extravaguant des recherches dont il est question  - dont certaines m'ont pourtant parues bien mal fondées.

Je peux aussi comparer avec d'autres bouquins dont j'ai fait la revue dans ce blog. La particularité du bouquin de Smolin - qui tient à l'ambition des cordes d'être une théorie moderne du tout - c'est qu'il donne une vision très large de l'état des connaissances. On ne se borne pas à la relativité, à la cosmologie ou aux quantas, et on ne s'arrête pas en 1950.

Et je m'autorise à dire, tout simplement, que j'ai eu beaucoup de plaisir (et de passion) à lire ce livre.


Petite mise en garde


Ce livre est sans doute un ouvrage de vulgarisation sur les cordes, mais ce n'est pas un livre de vulgarisation sur la physique en général. Il faut avoir des idées à peu près claires sur les fondamentaux de la physique jusqu'aux années 50 pour être à l'aise. Tout ce qui tourne autour des notions de jauge (théorie de jauge, symétrie de jauge, boson de jauge) aurait peut-être mérité une description plus détaillée.

Il m'est arrivé d'être en difficulté - et pas seulement à propos du principe de jauge. Ainsi…


" Voici une version simplifiée de ce qu’a réalisé le groupe de Stanford. Ils ont commencé avec un type de théorie des cordes très étudié – un espace-temps quadridimensionnel plat avec une petite géométrie à six dimensions, attachée à chaque point. Ils ont choisi la géométrie de l’un des espaces de Calabi-Yau comme étant celle des six dimensions enroulées. En effet, puisqu’il existe au moins cent milles espaces de Calabi-Yau, on doit en choisir un représentant dont la géométrie sera caractérisée par plusieurs constantes.
Ensuite, ils ont enroulé de grandes quantités de flux électrique et magnétique autour des espaces à six dimensions, en chaque point. Puisqu’on ne peut enrouler que des unités discrètes de flux, cela tend à geler les instabilités. Pour stabiliser mieux encore la géométrie, il faut utiliser quelques effets quantiques, qui ne sont pas issus directement de la théorie des cordes, mais qui relèvent des théories de jauge supersymétriques et pourraient par conséquent jouer un rôle ici. En combinant ces effets quantiques avec les effets des flux, on obtient une géométrie où tous les modules sont stables."


Une pincée de sel, de la noix de muscade rapée… Il ne faut pas se laisser intimider mais accepter de ne pas avoir toujours tous les éléments nécessaires à la compréhension, et donc de rester au niveau de la description. Heureusement, ce type de passage est l'exception.

Bon, d'accord, c'est plus dur à lire que l'almanach Vermot. Au fait, tu veux savoir à quoi ça ressemble, l'humour d'un physicien ? Un exemple tiré du livre : Smolin évoque la théorie de la relativité doublement restreinte (DSR), qui propose que non seulement la vitesse de la lumière soit invariable, mais aussi la longueur de Planck (la plus petite longueur possible). C'est intéressant, et ça avance apparemment bien. Mais ce n'est qu'une théorie et Smolin attend donc une confirmation par l'observation - en cours. Si ça marche, tant mieux. Sinon, dit Smolin, "on prouvera au pire qu'elle est fausse, ce qui signifie que DSR est une véritable théorie scientifique."

MDR. Mais si tu veux, je peux expliquer...


Ça te dérange pas que j'en profite pour passer une petite annonce ?
Je cherche à acheter 10 ou 20 mètres de corde comme celle-ci. Tu notes qu'elle est câblée, et non tressée. C'est du 4. Elle est raide et ne s'emmêle jamais : c'est bien pour la chasse sous-marine. De mémoire, elle flotte. Mais je n'arrive pas à savoir si c'est du polyéthylène, du polypropylène ou un autre polymère. Merci de ton aide  !