vendredi 10 février 2017

Je hais ces touristes sympathiques !



"Cette femme qui m'a souri si gentiment sur le marché aux gnôs, je m'en souviendrai toute ma vie !"

Dylan : "Take me for a trip upon your magic swirling ship…"

Emmène-moi, fais-moi tanguer sur ton bateau magique : ainsi Dylan évoque-t-il le voyage - le trip que produisent certains produits hallucinogènes... ou peut-être simplement la poésie. Non, ce n'est pas de ces voyages dont je veux parler, qui peuvent avoir leur intérêt… mais du voyage de vacances. Celui qu'on accomplit dans un pays plus ou moins lointain, où les gens ne parlent pas la même langue que vous - et c'est déjà un problème.

Le tourisme, une pratique vieille de quatre-vingts ans : on a bien eu le temps de s'habituer, au point de considérer les choses comme naturelles, coulant de source. Peut-être est-il temps de se poser des questions ?

Même si quatre-vingts ans, c'est exagéré. Oui, les congés payés datent bien de 1936, mais il ne faut pas s'imaginer la France inondant le monde entier de ses enfants - que les autres pays reconnaissent au premier coup d’œil même sans leur béret. Il a fallu attendre les années 50, quand la voiture individuelle s'est démocratisée, pour que les gens partent en masse - en camping, ou rejoindre leur famille restée à la ferme : c'était l'époque de l'exode rural. Certains découvraient la mer qu'ils n'avaient jamais vue. D'autres la montagne. Ils restaient en France, et comprenaient tout ce qui se passait partout où ils allaient : depuis Napoléon, un corse, un basque et un breton ne sont pas très différents. Le voyage était intelligible.

Il y a toujours eu des voyages "d'agrément". Dans un monde où la communication se faisait à cheval, il s'agissait de s'instruire, d'avoir des aperçus qu'on n'aurait jamais pu avoir en restant chez soi : il n'y avait ni photos ni vidéo - juste quelques dessins et des récits de voyage. Lucilius est parti, le Lucilius auquel Sénèque écrit que voyager n'est pas guérir son âme - je tente une interprétation alterne de cette phrase mal comprise dans un autre post. Montaigne est parti souvent, longtemps. Les romantiques sont allés en Italie, et même en orient. Ou bien on partait en villégiature, aux eaux - et on ne bougeait pas. Mais c'était une poignée d'aristocrates qui avaient les moyens et le temps.


La version soft de la réparation du cadre
Je devrais donc me réjouir de cette démocratisation du voyage. Eh bien non, pas du tout. Outre qu'il a produit une défiguration d'un grand nombre de sites maintenant déclassés car désormais touristiques, le voyage est devenu une mode, et peut-être un moyen de contenir sans révolte les classes moyennes dans la routine du travail. On part en vacances, et ce break permet de souffler, de se ressourcer… et revenir en pleine forme reprendre le collier. En 68, on disait : la médecine ne soigne pas les travailleurs, elle les répare (ce qui était injuste). Aujourd'hui, les vacances, c'est la version soft de la réparation des cadres, version Meilleur des Mondes. Subtil...

Alors on sacrifie à un rite social. On alimente une économie. On transhume… Mais je le déclare en grande pompe : je place le voyage exotique au même niveau que le Malade Imaginaire, Tartuffe ou les Précieuses Ridicules : une dérive de la société, une mode grotesque, un sujet de comédie. Je hais les touristes sans distinction, ceux qui visitent comme ceux qui prennent un repos bien mérité sur une plage : ils sont tous si sympathiques et si ouverts ! Et si respectueux de la population autochtone !


Surprises dans leur milieu habituel, la mère et ses filles. Vie quotidienne. Il s'est passé quelque chose entre nous...

Le voyage : à l'opposé de la découverte
Je connais d'autres moyens de passer son temps libre... Oh, je sais bien que j'ai tort de m'étonner. Car pour se distraire, on va généralement :
a/ au plus facile,
b/ au plus prestigieux.

Le plus facile, c'est certainement d'aller déambuler dans des endroits qu'on ne connaît pas en arrivant, et qu'on connaît à peine plus en partant. Préoccupé par l'heure de passage du taxi, la pureté microbienne des glaçons et la réussite que constitue une chambre d'hôtel où on a rien oublié. Et pour les aspects positifs, la qualité de son bronzage et le prix sympathique de la bière locale.

Oui, c'est sans doute plus prestigieux de passer une semaine en Mongolie que de rester chez soi pour essayer de comprendre quelque chose. Oui, prestigieux comme de dire tout le temps : "tu sais, en ce moment, je suis surbooké, je mène une vie de dingue..." Il n'y a que les imbéciles pour y croire.


La connaissance en restant dans son lit
Posé par hasard sur un coin de cette terre, je ressens comme un devoir de regarder ce qui m'entoure dans ma prison de cent ans. Cette table, cette chaise, comment tiennent-elles, pourquoi ne se décomposent-elles pas, pourquoi ne montent-elles pas dans le ciel ? Cette prise électrique au mur, cet écran devant mes yeux : quels démons y circulent ? Et plus près encore : ma peau, mon cerveau, quels mécanismes cachés contiennent-ils ?

Je ressens une urgence - mais pas dans le sens pénible. Plutôt un besoin, une faim agréable.

Il y a des tas d'ouvrages qui mettent à ma portée les connaissances les plus pointues. Quelle que soit la médiocrité de mes dons et facultés, j'ai toujours quelque chose à comprendre.

Il ne faut pas s'imaginer que je n'aime pas le dépaysement. Je le trouve dans mon lit en me réveillant, comme Proust, ayant perdu mes repères - dans quelle chambre suis-je, ou est l'armoire, la fenêtre ? Je plaisante : j'aime aussi le dépaysement de l'ailleurs. Mais le plaisir ne dure qu'un temps.

On me dit : connaître le monde. Oui, certainement ! En surfant sur le net, en regardant des émissions bien faites qui vous épargnent la fatigue du jet lag. Pas assez prestigieux ! Il faut le cachet de la vérité, de la réalité - même s'il n'y a pas plus de réalité dans le Taj Mahal aux allées envahies d'européens que dans un reportage de la revue Géo. Oui, je sais, "on y était, on l'a vu de nos propres yeux." L'as-tu mieux vu pour autant ?


Sarcastique et méprisant : tout faux...
My mistake. Oui, je suis ridicule de m'étonner. Tellement plus simple de s'entasser dans la classe touriste d'un avion - à peine mieux traité qu'un animal qu'on transporte en bétaillère. Je m'émerveille à chaque fois de voir les gens se prendre en photo assis dans ces espaces minuscules, et de faire des clichés ratés d'avance du ciel à travers le hublot.

Tellement agréable de sentir qu'on est en position de force, qu'on peut évaluer, qu'on a droit à un service de la part des locaux avec lesquels on reste toutefois aimable et bienveillant - alors qu'on est soumis aux humeurs de chefs pendant le reste de l'année.

Tellement simple de jouer la vache en autobus, la vache en convoi, en file d'attente, devant laquelle le tour-operator fera défiler ce qu'il faut absolument ne pas rater. Je sais, je sais, tu ne voyages pas comme ça - toi, tu es un conquérant, un découvreur, tu vas au devant des habitants et de la nature vierge qui t'entoure, toi le millionième à passer là depuis que le tourisme existe.

My mistake encore. Inutile d'être sarcastique et méprisant. J'ai tort. Je suis complètement à côté. Tout le monde n'est pas comme moi - heureusement ! Je n'ai rien compris. Désolé, mes excuses les plus plates.

Mais l'étude, bon sang ! Oui, l'étude, pourquoi n'a-t-elle plus de prestige ? Ok, j'ai avoué, je suis un vieux con. Passéiste, j'ai des valeurs qui n'ont plus cours, de la monnaie de (vieux) singe.

Ces valeurs reviendront-elles un jour ? Des Esseintes, si tu me lis...