mardi 21 février 2017

L'Apprenti (de Raymond Guérin) : j'ai retrouvé le petit frère de Louis-Ferdinand Céline !



Garçon de café aux Halles : run, run, run !

Je ne me rappelle pas qui m'a recommandé ce livre. Je ne lis quasiment plus de romans depuis que je trouve la réalité scientifique bien plus abasourdissante que la fiction. C'est donc par hasard que j'ai ouvert L'Apprenti - je n'avais rien d'autre à lire ce jour-là. J'ai failli abandonner. Et puis non : je suis allé jusqu'au bout, plus de quatre cent pages sans m'ennuyer. Exceptionnel, car depuis quelques temps, les romans me tombent des mains.

Je me vante en prétendant avoir découvert la parenté entre Guérin et Céline. En lisant le peu d'articles qu'on trouve sur Guérin sur le net, j'ai vu que d'autres avaient fait le rapprochement avant moi.

L'Apprenti est paru en 1946, alors que Le Voyage est sorti en 1932 avec un succès immédiat. Probable que Guérin l'a lu. Ça n'en fait pas un plagiaire. Même pas sûr qu'on doive voir un clin d'œil dans la fin du livre : le héros prend un train de nuit, voyage décisif durant lequel il cogite et se pose mille questions - jusqu'au bout de la nuit que le roman n'atteint pas…

Le ton, le contenu, beaucoup de choses diffèrent. Le style lui-même, si on y regarde de près, est moins pressé, moins frénétique que celui de Céline - un cran en dessous. Mais il reste dru, rapide, haut en couleur - c'est un long monologue à la troisième personne (Céline écrit à la première). L'apprenti est facile et agréable à lire. Dommage, il paraît que Guérin change de style à chaque roman !

Mais de quoi parle-t-on ? Du journal d'un garçon d'étage voyeur et torturé au Crillon, grand hôtel parisien, dans les années trente.

On pense forcément au Journal d'une Femme de chambre, de Mirbeau, paru en 1900. Et on trouve chez la voluptueuse Célestine une révolte proche de celle de Guérin contre la condition des domestiques et le pourriture des riches dans l'intimité. Mais Célestine n'a pas d'états d'âme. Contrairement à l'apprenti, c'est un personnage fort, qui n'est ni torturé ni dépressif. Elle use de son charme pour faire son chemin et s'arrangera fort bien des vices des autres pour réussir.

Oui, c'est là, c'est au pied que j'ai mal - vous savez, c'est ça le service - toujours courir...

Les articles qui parlent de Guérin mentionnent tous le pessimisme et l'amertume de l'homme. Qui transparaissent dans son personnage principal. Guérin a toujours rêvé de succès littéraire mais n'en a jamais eu, malgré le soutien de Camus, de Paulhan et d'autres. L'Apprenti, lui, rêve d'un succès sur scène... On pourrait critiquer le côté trop autobiographique du livre, qui ne permet guère de fantaisies narratives. C'est vrai qu'il s'agit d'un récit linéaire, extrêmement simple - tout bêtement chronologique. Les autres n'existent qu'à travers le ressenti du héros. Il n'y a pas d'intrigue à proprement parler, pas de complexité dans la trame ou les personnages.

En réalité, c'est la sincérité de Guérin qui m'a fait continuer jusqu'au bout. Il n'est pas si fréquent de voir quelqu'un s'exprimer avec autant de franchise, sans désir de séduire ni de manipuler. A travers ce que je devine, Guérin était quelqu'un d'assez imbuvable, par parenthèse... Mais réellement plein des questions que se pose son héros et qu'il crève de coller sous le nez du lecteur. Ses autres romans font la même chose : ils ont pour thème son divorce, un séjour chez Malaparte, sa vie au stalag, la mort de son père...

L'Apprenti n'est pas pour autant le récit bio-documentaire d'un auteur sans talent. Roman classique certes - il y a même du Rousseau chez Guérin, avec ce même caractère de chieur... Mais bluffant par le modernisme du ton : il dit les choses, il ne fait pas de la littérature. Certes, il ne mérite pas le panthéon des écrivains, mais il a sa place chez les bons auteurs.

La révolte de Guérin - révolte individuelle contre le conformisme et la société - a dû plaire à Camus. Elle frôle le politique sans jamais l'atteindre. Guérin est tout sauf un révolutionnaire : il dit clairement qu'il aimerait être à la place des possédants, mais pas les super-riches pour avoir "toujours quelque chose à désirer".

Les articles trouvés sur internet évoquent aussi l'onanisme du héros… ailleurs présenté comme un double de l'auteur. Le sexe - dont l'auto-érotisme - tient une part importante dans ce livre très cru, et il y est décrit par le menu : l'Apprenti raconte la guerre qu'il fait plusieurs fois par jour au pus nauséabond qui sourd de son gland quand il a la chaude-pisse, ou décrit comme il lèche son propre éjaculat sur les draps après s'être masturbé. On sent le vécu… D'une certaine manière, Guérin se confesse - non, ce n'est pas le mot : Guérin veut tout dire et faire tomber les conventions, sans provocation… mais sans crainte de choquer. Advienne que pourra !

J'imagine que son livre, dans les années cinquante, a été perçu comme hautement inconvenant, ce qui explique sans doute son insuccès. Mais aujourd'hui encore, inconvenant s'applique ! Raison pour laquelle il n'a jamais été en Livre de Poche…

Et les sans-grades qui sont en dessous ? Ils ont de bonnes godasses ?

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