mercredi 29 mars 2017

Faut-il être vieux pour aimer Mad Men ?



 Betty, la femme de Don, jouée par January Jones. Je suis big fan : tu n'y échapperas pas...


Dans la bibliothèque de la maison de vacances, il y avait un livre en collection J'ai Lu usé jusqu'à la corde. La couverture montrait un homme avec un costume et un chapeau. C'était "L'homme au complet gris" de Sloan Wilson. Le livre raconte la classe moyenne américaine dans l'après-guerre, avec le dilemme classique qu'on trouve déjà dans La Citadelle, de Cronin - mais en Angleterre : sacrifier sa vie de famille à son ascension sociale ? On connaît déjà la réponse : oui, bien sûr, car on changera facilement de femme - tandis qu'on pourra plus difficilement changer de carrière !

Je ne me rappelle pas les détails de ce livre. Il me reste l'impression d'une prose grise comme le costume du héros, mais d'une histoire suffisamment intéressante pour que j'aille jusqu'aux trois lettres qui terminaient tous les romans américains de l'époque. Et tous les films aussi. Les cinéphiles se rappelleront peut-être Gregory Peck, mis en scène par Zanuck dans le film tiré du livre.

Impossible en tout cas de penser que les auteurs de Mad Men ne connaissaient pas The Man in the Gray Flannel Suit.

Mais là, avec cette série, on a quelque chose d'énorme. Mad(ison) Men est une série en sept saisons. Ce n'est pas une tranche de vie, mais une tranche d'époque qui part de l'Amérique de 1960 et s'achève en 1970. Sans s'attarder sur les révoltes étudiantes et sans expliquer en quoi elles sont importantes, cette série illustre comment cette période est le pivot d'un énorme changement de mentalité, et signe la naissance d'un nouveau monde.

 Froide, élégante sinon fashion addict...

 

 

Un publicis américain


Il ne se passe en apparence rien d'extraordinaire dans ces bureaux qui vendent de la publicité sur Madison street. Les hommes ont des combats d'idées, ou des batailles d'égos. Les gestionnaires et les créatifs font valoir des points de vue contradictoires. Les secrétaires tombent amoureuses de leur boss ou les manipulent. Les problèmes personnels interfèrent avec la vie professionnelle. Il y a des embuscades, des trahisons, mais aussi des loyautés, de l'amitié, et même de l'affection - par exemple celle du fondateur pour ses employés. Les relations évoluent lentement - au rythme de la vie quotidienne. Triomphe du réalisme.

Les épisodes sont constitués de séquences parfois très brèves où presque rien ne se passe - mais il y a l'atmosphère, une impression, un visage expressif, un message subtil qui passe - comme dans les quarante secondes d'une bonne pub, bien sûr.

L'histoire de l'Amérique coule en parallèle et interfère discrètement. La guerre au Vietnam, l'assassinat de Kennedy, la lutte pour l'égalité des noirs, celle des femmes.

La façon de penser des américains est tout autant mise en scène que les tribulations de l'entreprise, et c'est ce qui fait de cette série une œuvre exceptionnelle. Les gens sont naturellement racistes, sexistes, homophobes, ils croient que les premiers hommes sur la lune représentent l'avènement d'une ère nouvelle. Le gauchisme, l'agitation dans les campus vient naturellement perturber les relations familiales. L'arrivée de l'informatique bouleverse les esprits. L'alcool est un problème quotidien - l'alcoolisme mondain fait partie de la vie. La drogue fait son chemin chez les étudiants et se répand chez les moins jeunes. Et Kerouac a sa citation. Le changement est en route.

 ...elle n'est pas sans complexité : serait sans doute qualifiée de personnalité obsessionnelle compulsive.

 

Don Draper, héros d'une tragédie psychologique à l'avènement du pop art


La reconstitution de l'époque est extraordinaire et suscite un concert de louanges chez les critiques. C'est un défilé de robes, coiffures et pantalons à pinces, de voitures américaines, de décors et de couleurs (ce bon vieil orange…) et de modes. Jusqu'à la chanson finale, un "tube" différent à chaque épisode… qui semble écrit pour la série. Même la langue est contextualisée. Même la manière de filmer est d'époque.

En font-ils trop sur la reconstitution ? Honnêtement, je ne trouve pas - mais je sens venir la critique : décor creux. A l'inverse, la profusion d'éloges sur cette reconstitution pourrait faire passer la richesse psychologique de la série au second plan - grosse erreur.

Don, le héros, est un homme au complet gris. Loyal, élégant, séduisant, brillant, généreux, fondamentalement gentil, mais coureur et alcoolique, il a ses zones de vulnérabilité. C'est tout sauf un antihéros : il peut être triste, mais il n'est jamais déprimé, plein de faiblesses, mais pas torturé, en porte-à-faux mais toujours bien reçu par ses pairs. Il représente un archétype qui n'a plus cours : l'homme qui tente de cacher ses émotions. De l'émotion, il y en a beaucoup dans cette série - je te rassure, rien de larmoyant.

Malgré les ennuis, Don affiche tant bien que mal l'égalité d'humeur que Kipling exige d'un homme - prêt à accepter ses pertes, à toujours reconstruire. Il décide, il ne regarde pas en arrière, il n'a pas d'états d'âme, il est cohérent avec lui-même. Mais il ne contrôle pas son besoin irrépressible d'être aimé par tout le monde. Un psychiatre évoquera le faux self du héros - autant dans la dimension psychologique que dans la réalité : un gros problème d'identité... Il dira peut-être qu'il n'a pas beaucoup d'insight, de capacité d'introspection, et pourrait le classer dans la catégorie des états-limites - abusivement

Une explication consisterait à tout faire remonter à la faute originelle, son secret - je n'en dévoile pas plus - et donc la culpabilité. Ce serait une grosse erreur. La dimension véritablement christique de Don (qui se marque particulièrement quand il tend la joue gauche - l'épisode du jeune voleur dans la dernière saison est un exemple parmi d'autres) n'est pas réactionnelle, elle fait fondamentalement partie de son mode de fonctionnement : il pardonne, il n'a jamais de rancœur.

Ce n'est pas par faiblesse. Don n'est certainement pas un loser. Pourtant, c'est sa vulnérabilité le vrai moteur de l'histoire, c'est elle qui crée le suspens. Va-t-il se casser la gueule ? Va-t-il résister ? On ne sait jamais à l'avance.

La  closure me semble de plus en plus importante pour pouvoir attribuer une bonne note à une série. Elle doit être ciselée par les scénaristes et représenter un résumé et une conclusion - elle doit donner son sens à la série et la signer. C'est un point positif de Mad Men - on y trouve ce genre de fin qui te laisse l'œil un peu humide, te disant : "m... c'est terminé pour de bon, je ne les reverrai plus jamais…"

 Le passage du temps est aussi visible sur les personnages - délicatement.

Quel est le public de Mad Men ?


Se pose forcément la question de l'âge des spectateurs : quel est l'intérêt pour ceux qui n'ont pas connu ce monde vieux de cinquante ans ? Que voient-ils ? Est-ce intéressant ?

Et pour ceux que l'Amérique ne passionne pas ? Car c'est l'histoire de l'Amérique qu'on découvre comme une actualité. Les valeurs de l'Amérique sont bien là : le héros vient du ruisseau, enfant maltraité qui s'en sort par ses qualités et sa volonté de monter dans l'ascenseur social. Pourtant, ce n'est pas un success story : il y est démontré que cette ascension ne règle pas les problèmes.

Mais l'argent n'est pas mauvais, il organise la société et maintient son ordre, donne du sens : le capitalisme est présenté sans jugement positif ni négatif. Or, sans être indispensable, la critique du capitalisme contribue aujourd'hui au succès d'une série - je pense à Mr. Robot mais il y aurait d'autres exemples. La neutralité de Mad Men est sans doute un point négatif pour un certain public.

Enfin Mad Men n'est pas non plus une série d'action. Pas un seul cadavre en sept saisons. Peut-être un lourd handicap pour les amateurs d'hémoglobine.

Bref, j'en connais qui ne vont pas accrocher. Tant pis pour eux ! Mad Men, c'est un roman de l'Amérique, la suite de Steinbeck, Faulkner et Dos Passos. Rien de moins.