dimanche 5 mars 2017

J'aime faire des bulles avec les Malabars : plaidoyer pour la physique-moquette


 La version 1.0 du Malabar - le seul, le vrai.

 

Quand j'étais petit...


Quand j'étais petit, j'aimais bien la magie : des tours qui semblaient défier les lois du bon sens et de la physique. J'aimais aussi les histoires mystérieuses et les grandes portes noires derrière lesquelles se cachent des secrets.

Quand j'étais petit, j'aimais bien les trucs bizarres, étonnants. Les trucs insolites qui me faisaient sortir du monde matériel barbant que je connaissais trop bien - celui de mes cinq sens et de l'habitude que j'en avais.

Quand j'étais petit, j'aimais les Malabars. Parce qu'on pouvait faire des bulles - brosse-toi avec les Chickleys, les Spearmint et autres Hollywood… J'aimais aussi les Malabars parce que dans chaque paquet, il y avait une petite feuille de papier plastifié pliée en quatre qui racontait des choses étonnantes : "Incroyable mais vrai" : l'antilope gensbok ne boit jamais d'eau, le ver marin sonella viridis possède une trompe 23 fois plus longue que son corps...

Le mieux, c'est que c'était pas du baratin : c'était pour de vrai. Quand on racontait des craques à un copain et qu'il ne vous croyait pas, suffisait de dire qu'on l'avait lu dans Incroyable mais vrai, ça lui coupait le sifflet. Plus efficace que : c'est mon père qui l'a dit !

Oui, quand j'étais petit, j'aimais le merveilleux. Et j'étais comme toi et comme tous les enfants du monde. Qui n'aime pas être surpris ?

En grandissant, je n'ai pas changé - et tu n'as pas changé non plus.


Aujourd'hui, j'aime la physique


Aujourd'hui, j'aime la physique et c'est pareil. Pareil que quand j'étais petit.

Oui, bien sûr, la physique de Galilée, de Newton, celle de Faraday et de Foucault, c'est une physique qu'on peut trouver aride, parce qu'elle prend des chemins compliqués (mathématiques) pour dire des choses que nous savons déjà : la pomme, si on la lâche, on sait bien dans quelle direction elle va aller. Spoiler ! On connaît déjà la fin. Pas drôle !

Mais la physique de XX° siècle, avec ses deux branches - la théorie des quantas pour le minuscule et les relativités pour l'immense - tu peux jamais deviner ce qu'elle va dire : c'est le truc le plus cool qui existe. Bien plus imaginatif que tout ce que tu peux fantasmer. Bien plus invraisemblable qu'aucun roman de science-fiction : ils n'oseraient pas, les gens diraient que c'est vraiment tiré par les cheveux…

Si tu aimes les surprises et les trucs qui te laissent baba, halluciné comme après un coup d'acid... si tu veux voir jetées aux orties comme bidon les saintes notions de vitesse et de trajectoire qui te servent à aller au Seven-Eleven acheter ta baguette... si ça te fait planer de penser que l'univers n'est pas la somme des objets qu'il contient, mais qu'il est en lui même un objet... si tu veux en savoir plus sur des théories physiques qui ne présupposent même pas l'existence de l'espace et du temps dans leurs prolégomènes, mais qui en déduisent les règles de fonctionnement en partant de presque rien - juste une hypothèse qui sort du néant total et qui permet des calculs : la physique moderne est faite pour toi.

Tu verras des trucs de magicien. Des objets qui sont dans plusieurs endroits à la fois. Un secret qui vole d'un endroit à un autre sans qu'on puisse le voir se déplacer. Des objets qui ressemblent à ces dessins en trompe-l'œil qui montrent des escaliers sans fin - mais qui sont la seule manière de décrire notre univers. Et ce ne sont pas des curiosités, des exceptions : c'est très exactement ce qui constitue l'ensemble de notre monde. Sans parler de la courbe, le plus court chemin entre deux points. Ni de la somme des angles d'un triangle, qui ne fait plus 180°, ce qui permet de tourner tout en allant tout droit.


 L'écran de démarrage de la version 2015 de l'immense programme qu'est Photoshop montre un joli trompe-l’œil

Aujourd'hui, on n'a plus peur de rien, on va jusqu'à contester l'existence du temps. Il n'existerait pas - seul existent les phénomènes cycliques, et ce sont eux - les phénomènes cycliques - qui fabriquent le temps. Enfin un scoop sur la poule et l'œuf !

Les hypothèses de multivers (plusieurs univers, chacun d'eux résumant tout ce qui existe) ne sont plus farfelues, mais construites par des calculs plausibles. Le voyage à travers le temps est banal - il n'y a plus que des broutilles techniques à mettre au point (broutilles… je m'emporte peut-être un peu). Quant au vide absolu, il est plein de trucs qui n'arrêtent pas de faire coucou ! L'univers est essentiellement constitué de matière sur laquelle on n'a pas la moindre idée. Et l'antimatière est une obligation comme la vignette d'assurance sur ta voiture.

Jusqu'aux nombres imaginaires (tu te rappelles ? i2 = -1) : ils n'ont plus rien d'imaginaire, ils sont devenus la seconde dimension des nombres…


Peut-être tu as peur d'être noyé dans des maths ?


Peut-être tu as peur d'être noyé dans des maths, tu as oublié, ou tu n'as jamais su. Et tu crains que ça te prenne la tête, que ça te fatigue et que ça t'emmerde.

Tu sais, ça me rappelle un truc. Quand j'ai commencé l'informatique, en 1990, la première chose que j'ai dû faire, c'est acheter un ordinateur. Je me suis offert un SE30, un Apple, tout petit, tout mignon avec son écran de neuf pouces noir et blanc. J'avais une de ces trouilles ! Je savais que je serais obligé d'interagir avec cette bécane. Forcément ! Elle n'allait pas rester dans sa caisse ! J'avais peur de ne pas y arriver parce qu'elle allait se montrer bien plus intelligente que moi - je n'aurais pas le niveau. Et j'aurais l'air d'un con.

Non, ça s'est bien passé. Et au cours des années suivantes, j'ai dû former des tas de gens aux rudiments de l'informatique. Je me rappelle que les plus réticents avaient la même peur que j'avais eue. Air connu… Il ne faut pas craindre de se lancer. On trouve partout des conférences, des émissions, des bouquins qui permettent de faire les premiers pas. Absolument sans math si ça te rebute.

J'en suis arrivé à un point où j'ai de la peine à comprendre comment on peut ne pas s'intéresser à la physique. On t'amène les yeux bandés dans une maison inconnue où tu es séquestré. On enlève le bandeau. Qu'est-ce que tu fais ? Tu explores la maison, tu regardes par les fenêtres ou tu t'assois sur le canapé et t'ouvres la télé ?


PS : au fait, la bulle du Malabar - juste la pellicule rose, pas l'intérieur - reste encore une image efficace pour décrire ce qu'est notre univers en expansion sans bord… Mais quand elle t'éclate au visage en laissant des traces qui ne vont pas tarder à devenir grisâtres… pas encore prévu par la théorie !

 Mondes imaginaires par Jacek Yerka : une approche très valable de la physique contemporaine...