vendredi 3 mars 2017

Monsieur Lecoq - par Emile Gaboriau : deux romans pour le prix d'un…


Ancien régime...

Un livre de 700 pages, c'est long.

Il faut bien ça pour un livre siamois :

- avec une partie policière, dont je ne dirai pas qu'il est dans la tradition du polar : il fonde cette tradition - avec les indices, les déductions, un embryon de police scientifique... Sa postérité se retrouvera dans Sherlock : elementary, mon cher lecteur…

- et une partie romanesque dans la forme des grands feuilletonistes du XIX° siècle - Ponson du Terrail, Sue, Féval, Dumas, et dont le niveau ne démérite pas. Cette partie pourrait être chirurgicalement séparée de la première - et aurait eu en soi quelque intérêt.

Il faut avoir l'œil de l'historien en lisant ce livre. On y observe les tensions qui clivent la société en 1816 - partisans de l'ancien régime, bonapartistes et plus accessoirement, républicains qui s'agiteront plus tard (en 1830).  C'est l'époque de la Restauration et de la "terreur blanche" - la terreur que font régner certains royalistes ultras. Napoléon est à Sainte Hélène. On oublie volontiers que la France est à l'époque sous occupation étrangère - une armée de 150 000 hommes qu'elle doit entretenir, défaite oblige. Le retour des émigrés a créé des situations explosives du fait de la vente de leurs biens par les révolutionnaires. C'est le cœur du récit, et c'est bien raconté.

Il faut aussi avoir l'œil de l'économiste. Le changement de main des richesses lors de la vente des domaines nationaux était toute une affaire : il a historiquement permis d'enrichir la bourgeoisie au détriment de l'Église et de la noblesse : l'origine de notre société moderne.

Mais dans cette France à inflation nulle, impossible de s’enrichir. Le capital est aussi immobile que les champs, bois et prairies qui le constituent. Il ne change de main qu'aux mariages et aux enterrements. On nait pauvre ou riche et on le reste toute sa vie. Quand on est riche, on n'est pas obligé de travailler. Quand on est désargenté mais de bonne famille, on peut jouer les parasites et les cousines pauvres. Ironie, le crime d'allure crapuleuse par lequel commence l'histoire se déroule rue du Château-des-Rentiers, sobriquet donné à une voie qui existe encore sous le même nom, à la limite de Paris et d'Ivry.

Un point très moderne du roman est l'absence de blanc et de noir : les caractères principaux sont nuancés, avec leurs qualités et leurs ombres, leurs relations sont subtiles. Ce qui n'empêche pas les invraisemblances - mais que diable, c'est un roman !

L'inconséquence voire l'abrutissement populaires sont décrits sans fausse pudeur. Et les préjugés sociaux des autres sont bien mis en lumière. On s'y croirait… entendant des propos qui ne seraient pas si décalés aujourd'hui dans certains appartements du XVI° arrondissement de Paris.

Alors oui, 700 pages, c'est long, mais ça se laisse bien lire. Si tu as un train à prendre, si tu passes vingt minutes tous les jours dans le métro, si tu encaisses plusieurs heures de béton entre deux avions (excuse-moi, je ne sais pas dans quel état t'erres), ce livre - qui supporte bien une lecture saucissonnée - est pour toi.

Sinon, il y a des lectures plus stimulantes et plus roboratives.

Riches fermes de France, grenier du monde et encore première puissance sous le soleil - plus pour longtemps.