mardi 30 mai 2017

Les néo-beaufs' et le conformisme intellectuel



Il y a bien longtemps, Marcel Aymé a publié un livre étrange...


...un livre qui ne s'inscrit pas dans la veine imaginaire de ses autres ouvrages : le confort intellectuel. C'est la rencontre avec un personnage un peu obtus en apparence, qui veut juger de tout à l'aune de son bon sens. Voilà qu'il épluche un poème de Baudelaire, se plaignant à chaque ligne de l'absurdité des images et de leur gratuité...

Mais ce n'est ni Monsieur Homais, ni Bouvard ni Pécuchet, ni l'autodidacte de Sartre - ce n'est pas l'imbécile de service. Il révèle au fil du livre une subtilité qui laisse interrogatif. C'est ainsi qu'Aymé pose la question du confort intellectuel et des modes intellectuelles sans qu'on sache en fin de compte de quel côté il se place. Eh oui, Aymé est un auteur génial et pas du tout orthodoxe : ce n'est pas pour rien qu'il a été placardisé après 68.

Autrefois, nous avions le beauf'. Il était de droite, il était CRS, il était méchant, alcoolique, inculte, colérique, vulgaire et gavé de certitudes. Et curieusement, il n'était jamais jeune.

Le beauf' était la caricature d'une certaine droite - insupportable et oppressante. Ses certitudes, c'était la nécessité de l'ordre à tout prix, et du respect servile de la tradition. Avec l'absolue conviction qu'il détenait la vérité.

Aujourd'hui, le beaufisme (ou la beaufité, comme tu veux) est dépassé(e). Mais il a des héritiers. Cette fois, c'est à gauche qu'on les retrouve. Ils sont tout aussi gavés de certitudes, et c'est sur l'écologie, les défavorisés, le féminisme... Pour le néo-beauf', c'est une évidence qu'une personne de gauche est forcément plus gentille, plus généreuse et plus citoyenne qu'une personne de droite. "La gauche n'a pas le privilège du cœur" ? Connaît pas.

Alors que le beauf' était physiquement dangereux (prêt au coup de poing pour régler un différend), le néo-beauf' a une violence plus sournoise, mais il est tout aussi agressif. Il procède par connivence tacite. Tu dois manifester que tu penses comme lui. Sinon, réprobation. Et tu seras aussitôt classé dans la catégorie des vieux croutons irrécupérables, des salauds et des ringards (oups ! c'est ringard d'utiliser ce mot !) Tu sentiras la pression, tu seras exclus, éloigné du gentil troupeau qui se tient chaud.

"Iegor Gran décrit très drôlement tout ça dans ses romans, par exemple O.N.G dont tu trouveras ici la critique sur ce blog.


L'autre jour, un membre de ce nouvel establishment tombait sur une publicité pour la fête des mères...


Les publicitaires sont d'habiles et sympathiques putains, et ils ont bien compris qu'il ne fallait pas sexualiser leurs offres : la différenciation des genres, ce n'est pas porteur en ce moment. Sauf que… ils savent qu'un grand nombre de gens n'ont pas les moyens d'offrir des cadeaux qui ne seraient pas utiles à la vie quotidienne. Ils savent aussi qu'un grand nombre de gens se reposent encore sur les classifications sexuelles traditionnelles : la femme à la cuisine, à la lessive ou au ménage et l'homme au garage, au jardin ou à la bétonnière. Car c'est statistiquement vrai !

Ils savent encore qu'il y a des gens qui, même dans des fonctions utilitaires, peuvent apprécier la technologie d'un fer à repasser avec réserve vapeur réglable et autres sophistications. Car ils aiment bien... repasser, ou ils aiment... bien repasser. Tout se trouve. Même des grands pervers qui aiment les deux. Mais ceux-là, ils feraient mieux de se cacher pour se livrer à leurs dégoutantes saloperie...

Mes bons publicitaires avaient donc mis quelques fers à repasser en dernière page - pour madame. Que n'avaient-ils pas fait ! Les voilà coupables du crime de lèse-féministes ! C'est quand même bizarre : tu leur offres un petit saphir, elles n'en peuvent plus, mais si tu sors la centrale vapeur, tu te fais pourrir. Pourtant, plus marqué genre, le saphir, on ne trouve pas mieux.

On avait les beaufs'. Il suffit de regarder, ils sont toujours là. Maintenant on a les néo-beaufs'. Beaufs', néo-beaufs', ils me fatiguent. Mais les gens ont besoin de penser pareil. Ça les rassure, ça leur garantit une place dans le groupe. Être un néo-beauf, c'est peut-être un signe de fragilité. Ou de médiocrité intellectuelle ? Mais toujours de conformisme.

Moi, je suis un bourgeois, je me tiens au courant et je n'offre pas d'aspirateurs. Mais quand ma femme m'a offert un coffret de clés Facoff pour la fête des pères, j'étais drôlement content ! Des clés Facoff, tu te rends compte !



dimanche 28 mai 2017

50 clés pour (ne rien) comprendre (à) la physique quantique - par Joanne Baker




L'auteur est apparemment une anglaise...


Elle a fait ses études de physique théorique à Cambridge, puis à Sydney. Parfait.

Son livre est une purge. Le genre d'ouvrage qui me donne une fureur glaciale. Glaciale, forcément, car même si je trouvais le cactus, même si je pouvais en enduire les piquants avec du piment brûlant, je ne pourrais pas m'en servir pour empaler Joanne Baker et la punir d'avoir écrit un si mauvais livre. Tu me trouves un peu cruel ? Non : je suis juste et modéré.

Pourtant, autant que je puisse en juger, il n'y pas ou très peu d'erreurs. Parfois des prises de position qui paraîtront inutilement engagées et donc incertaines - mais c'est véniel.

Non, ce que je reproche à ce livre, c'est qu'il ne raconte pas la physique, il ne l'explique pas : il la présente. Attend, je vais t'expliquer. Imagine une démonstration de math qui aurait été expurgé de tous les signes plus, moins, divisé, inférieur, égale, etc. Tu y comprendrais quelque chose ? Tu aurais tout, bien en ordre… mais la relation entre les éléments : que dalle !

Ce livre, c'est pareil. La logique est apparente. Baker n'en dit pas assez pour qu'on puisse comprendre. Un peu, oui, pour qu'on imagine bien qu'il y a une relation logique - mais laquelle ?

On y lit parfois des trucs bizarres comme :

Newton observa que la lumière se comportait comme la houle – s’incurvant autour des obstacles et se renforçant ou s’annulant là où les vagues se superposent. Il en déduisit que la lumière, comme l’eau, était constituée de particules minuscules, les « corpuscules ».

 
C'est la description typique d'une onde et non d'un corpuscule. Comprenne qui pourra.


On m'a offert des livres de ce genre quand j'étais petit : sniff...


Oui, on m'a offert des livres qui n'expliquent pas mais qui font semblant. Or le plaisir, l'orgasme intellectuel, c'est bien de comprendre, non ? Et si on se borne à te présenter et que tu ne comprends pas alors que tu penses que tu devrais comprendre, tu es dégoûté, tu te sens con, tu cherches un arbre où te pendre. Et forcément, tu détestes durablement cette matière qui t'humilie. J'accuse Joanne Baker d'un crime contre la physique !

La structure du livre contribue à sa médiocrité : il s'agit en fait d'une encyclopédie de cinquante concepts de la physique quantique. Il n'y a pas vraiment de lien (un vague lien chronologique parfois). Or, s'il y a une matière rétive au saucissonnage, c'est bien la physique quantique : elle n'existe que par l'enchaînement, la rigueur de la logique.

La forme est faussement attrayante. A part, en gros caractères, on trouve des citations des grands physiciens. Isolées, leur sens originel est souvent appauvri. Mais elles sont là pour faire chic, sans doute ?

En bas de page, il y a une vague chronologie : quelques dates qui se battent en duel, et qui n'apportent rien - car là aussi, décontextualisées. Effet négatif : elles tendent à disperser l'attention.

Le pire est la fin du chapitre qui conclut par une idée forte et obligatoirement simpliste, appelée "idée clé". Par exemple pour l'électromagnétisme, c'est : les couleurs de l'arc en ciel. Va méditer, mon bon !

J'ai pensé que la traduction était mauvaise. L'un des deux traducteurs connaît bien la physique théorique, et l'autre est apparemment une journaliste. Je n'ai malheureusement pas pu me procurer l'original du livre. A mon avis, le physicien était là pour éviter les bourdes (et il a à peu près bien bossé), et la journaliste pour tirer à la ligne. J'ai l'intuition que la traduction n'est pas brillante. Mais à l'impossible nul n'est tenu : c'est le texte originel qui est médiocre.

En cherchant sur le net, j'ai compris que "50 idées" était une collection. Et j'ai trouvé par le même auteur : 50 idées sur la physique, et 50 idées sur l'astronomie, et 100 idées sur les concepts clé de la génétique, de la physique et des mathématiques.

On ne peut pas être bon en tout. Et la bonne vulgarisation implique d'abord qu'on connaisse bien le sujet, ensuite qu'on puisse se mettre à la place du lecteur. Joanne Baker a sans doute quelques connaissances, mais pour le reste...


Quelques perles :

"Puisque les horloges en mouvement ralentissent…" Ben non, justement, les horloges ne ralentissement pas, c'est le temps qui s'écoule différemment. Grosse nuance…

Plus loin, Einstein est présenté comme "faisant de la physique à ses heures perdues" (quand il travaillait au bureau des inventions). Curieux, je le voyais plutôt faire du rubik cube ou des mots croisés.

Encore une pour la route (il y en a beaucoup d'autres)  :
"il est impossible de tromper un photon. Si l’on ferme une des fentes pendant que le photon est en vol, même s’il a déjà traversé la fente (mais avant qu’il n’atteigne l’écran), il se comporte correctement."

Là, c'est le vocabulaire qui me choque - le manque de rigueur. Passe une fois, mais trois fois en trois lignes, c'est un peu gênant, d'autant plus que ça n'aide même pas à la compréhension.

On va quand même finir sur une note positive.


Il y a un ou deux chapitres qui sont un peu plus explicatifs, et donc intéressants. Mais je ne te dis pas lesquels, j'espère bien que tu vas éviter ce livre et cet auteur. Sinon, à quoi ça sert que je me décarcasse !

Car deux sur cinquante, ça fait 4%. Pas terrible quand même !



jeudi 18 mai 2017

Martine chez les pédophiles


Martine au zoo : un pédophile, ça trompe énormément.

On m'a donné une collection de "Martine" pour ma fille. J'ai jeté un coup d'œil. Surprise !

Non, la surprise ne nait pas de la médiocrité des histoires, un narratif élémentaire sans inattendu, avec une petite fille, son frère Jean, ses amis et son chien, la mascotte, censée être adorablement drôle. Un teckel qui permet d'ailleurs de dater précisément la publication de ces albums : la mode des teckels a pris au tout début des années soixante.

Étrange coupe de la robe qui descend au genou devant, mais derrière... Manifestement, ça la fait rigoler !

La surprise ne vient pas non plus de l'allure très français de souche car on pouvait difficilement imaginer autre chose à cette époque. Mais quand même… c'est très marqué ! Avec un côté lisse, moral, qui pouvait rendre Martine acceptable chez les catholiques intégristes. Et pourquoi pas la particule : quelques aventures se déroulent dans une ferme normande qui évoque un très joli manoir de ma connaissance.

Des attitudes typiques de l'enfance. Mais pas souvent peintes par Corot, Chardin, Greuze et les autres. Pourquoi ?

Non, la surprise vient du dessin. Qui montre un festival de petites culottes de petites filles (et de petit culs moulés de garçonnets). Gratuitement. Hors tout contexte d'époque, car les petites filles avaient des robes plutôt longues, au niveau du genou, et les petits garçons des pantalons beaucoup moins serrés que les jeans actuel : il s'agissait d'être à l'aise pour jouer.


Mais que regarde ce coquin de Patapouf ?

Attend, arrête-moi, je délire ? C'est moi qui ai l'esprit mal tourné ? Qui voit le mal dans de charmants dessins d'enfants roses et blonds ? C'est moi le pervers ?

En studio, on apprend aux modèles à faire pareil : le bras en l'air pour soulever les seins, la pointe des pieds pour bien souligner le galbe de la jambe, et la robe courte qui laisse entrevoir : un métier tout trouvé pour Martine.
(fais défiler l'image jusqu'à faire disparaître le haut de tête, en gardant juste la bouche et dessous : tu vois quoi ?)



Dans les derniers livres, le tir a été corrigé et les gamines portent des pantalons amples ! Ce qui semble plaider pour mon interprétation. Mais bon, je te laisse juge...

J'ai gardé le meilleur pour la fin : la main de ma sœur dans la culotte d'un zouave...


lundi 1 mai 2017

"Il était sept fois la révolution" : Klein aurait mieux fait de tourner sept fois sa langue...

Tu sais que sur la fin de sa vie, il était considéré comme un vieux con par ses collègues du fait de ses positions anti Bohr et anti probabilités quantiques ?

Malgré le titre, le livre d'Etienne Klein n'a pas de rapport avec le film de Sergio Leone. Mais est-ce qu'il a des rapports avec la physique ? C'est une question difficile malgré les apparences.

Il s'agit d'une étude biographique et un peu psychologique de sept physiciens célèbres (au moins dans le monde de la physique). Ces physiciens ont en commun d'avoir vécu dans la première moitié du vingtième siècle, au moment de l'explosion de la physique moderne.

C'est un livre très facile à lire. Pas une formule. Les allusions à la physique sont "fragmentées". Je veux dire par là qu'on n'est pas dans un panorama des découvertes successives qui ont abouti à la relativité et au modèle standard des particules. Il n'y a pas d'articulations à comprendre. On n'est pas non plus dans l'histoire de la science à proprement parler, mais dans l'histoire des hommes qui l'ont faite. Il n'y a donc rien d'indigeste, aucun effort n'est demandé au lecteur. S'il connaît déjà les morceaux de science dont il est question, tant mieux pour lui. S'il ne les connaît pas, ce n'est pas grave.

Les découvertes physiques sont plutôt bien explicitées. Je n'ai pas trouvé d'erreurs majeures. Sauf peut-être la présentation de la relativité générale qu'il évoque comme un "lien qui apparaît tout à coup entre le temps et la matière" : il me semblait que c'était plutôt le propos de la relativité restreinte, alors que la relativité générale se penche sur l'espace et la gravitation. Par ailleurs, Klein ne se risque pas au-delà des années 60 - il ne prend donc aucun risque.

Sa prose se laisse bien lire. Je regrette qu'il cède à des facilités et rapprochements qui confinent au ridicule.

On trouve ainsi la mention de la ville d'Odessa "située entre le Dniepr et le Dniestr". La référence n'a strictement aucune utilité ici. Surtout, les embouchures du Dniepr et du Dniestr sur la mer Noire sont très éloignées de la ville (presque 100 km pour le Dniepr) et n'ont aucune incidence sur sa vie portuaire : c'est vraiment parler pour ne rien dire.

Sinon, on peut trouver : "Intellectuellement, il se comporte comme une particule quantique, incapable de demeurer en un seul endroit à la fois."

Bof... Klein aime faire des phrases. Une fois, ça passerait. Mais on en trouve d'autres qui ne pèsent pas loin de dix tonnes :
"Sa nouvelle conquête s'appelle Ella Kolbe. Histoire intense et brève, qui révèle à Schrödinger que son cœur, comme son esprit, est capable de se mettre en état de superposition : il peut aimer plusieurs femmes à la fois, sans se sentir partagé, divisé."

Ouf, on a échappé de peu à la superposition horizontale… Mais Schrödinger excite particulièrement la verve de mauvais goût de Klein. Quand le physicien se fait éconduire par une noble, Klein commente :
"Un psychanalyste verrait peut-être dans cet épisode l'origine de la réticence que Schrödinger éprouvera toute sa vie pour la particule en général, de nature nobiliaire ou physique".

Il y en a d'autres... mais je passe charitablement. Le lecteur un peu moral pourra se demander si ces anecdotes personnelles apportent quelque chose à la physique, et si les physiciens concernés auraient aimé se voir ainsi exposés dans leur intimité - intimité supposée car il n'est pas exclu que Klein se trompe dans ses interprétations. C'est vrai que l'ouvrage, certes hagiographique, tire quand même souvent sur Voici. La question du rapport entre l'homme est l’œuvre se pose, et la connaissance biographique peut donner (parfois) un éclairage intéressant, particulièrement sur la littérature et la peinture. Mais en physique, le lien est plus ténu...

En tout cas, Klein ne s'interroge pas sur ces aspects moraux. Ajoute à cela la licence stylistique qu'il s'accorde, on comprend qu'il se soit laissé aller à glisser... au point de se voir aujourd'hui reprocher des dérives dont il est certainement coupable, et qui s'expliquent.

Difficile de juger d'un tel livre - si on laisse de côté les "particularités" stylistiques. En effet, je suis toujours content quand je vois quelqu'un qui tente d'intéresser le public à la physique. Même si le vulgarisateur doit faire quelques concessions à la rigueur… sinon au mauvais goût général. Il paraît que Klein est le scientifique le plus apprécié des français. Dommage pour les autres, les vrais scientifiques. Mais bon, on ne changera pas le monde. Et si Klein que je crois sincère dans son admiration pour la physique du début du siècle dernier recrute quelques nouveaux fans et intéresse, tant mieux !