jeudi 20 juillet 2017

Le nouveau "la belle et la bête" des studios Disney : destroy !


Test : sur cette photo d'époque, dire qui est la Belle, qui est la Bête. Classer selon l'intelligence du regard.


Il paraît que le thème de la belle et la bête est transculturel, répandu aux quatre coins de l'univers. J'en ai lu ou vu quelques versions, et je considère celle de Madame de Beaumont, que me lisait ma grand-mère dans un vieux livre relié de rouge, comme la plus achevée.

Le dernier Disney ne prétend pas s'inspirer de cette version de référence - qu'il ne cite pas dans son générique. Mais il déclare sa filiation avec le dessin animé des mêmes studios Disney sorti en 1991. C'est peut-être aussi bien pour madame de Beaumont…

La version de Cocteau est appréciée des esthètes, mais je ne l'aime pas tant que cela : peut-être parce que je n'avais que douze ans quand je l'ai vue et qu'elle m'avait effrayé. Le dénouement, où l'on voit apparaître le prince alors que git à ses pieds la dépouille de la bête me dérangeait : la magie a des limites, et ce dédoublement me semblait incompréhensible. Quand j'ai revu le film à l'âge adulte, il m'a semblé sinistre limite ridicule : le carton-pâte vieillit mal. Et puis je n'aimais pas le prince, moins digne d'intérêt que la bête pathétique et effrayante - juste un bellâtre assez niais, pas de quoi grimper au rideau.

Hélas ! Je ne savais pas jusqu'à quel niveau de médiocrité Disney allait abaisser ce joli conte qui donne de l'espoir aux garçons (et sans doute aux filles) quand la puberté est ingrate. Cocteau écrivait (dans Les Enfants Terribles) : "leur jeunesse leur tenait lieu de beauté". Ça ne suffit pas toujours...

L'histoire se résume en une phrase : une jeune femme charmante à tous points de vue se trouve captive d'un homme hideux, mais découvre avec le temps les qualités de cœur du monstre et finit par s'éprendre de lui.

J'aurais mauvaise grâce de reprocher à Disney d'avoir modifié le scénario - tout le monde l'a fait. Encore eut-il fallu que les modifications apportent un plus, une tension. Malheureusement, l'introduction d'un rival n'ajoute rien, ni celle des villageois obtus. Le rival n'a aucune épaisseur, dès le départ, on comprend que c'est un "méchant", et il n'y a rien d'autre à en dire. Le combat entre lui et la bête sur les toits d'un château a été vu et revu cent mille fois. Il n'y a jamais aucun suspens. De même, l'adjonction de mascottes, d'une kyrielle de petits personnages censés être drôles en contrepoint de l'histoire principale tragique est maintenant d'une terrible banalité. S'ils sont réellement amusants et charmants, pourquoi pas. Mais là, ils sont d'une laideur repoussante.

Jusqu'aux couleurs criardes des scènes de magie, jusqu'aux effets spéciaux qui n'impressionnent pas, tout est minable, limite de l'intenable. Peut-être que des études ont été faites, qui démontrent que cette hideur est ce qui plaît aux petits enfants. Ça me donne honte pour ce que j'étais... mais je m'incline, si ça fait vendre.

L'intéressante morale du conte - laiderons et laideronnes, gardez espoir et soyez bons (et si possible intelligents), c'est ainsi que vous gagnerez votre salut - disparaît complètement dans la version Disney. Ce n'est plus qu'une histoire de bons et de méchants, sans la moindre réflexion, d'une désespérante platitude.

Tu me trouves dur ? J'ai bien remarqué que l'héroïne se distinguait par une qualité qui la rend différente des gens de son village : elle aime les livres. Ce qu'elle en fait, ce qu'elle en tire, qu'elle se mouche dedans ou se torche avec : aucune importance. D'ailleurs, rien ne dit qu'elle ne lit pas un Club des Cinq un SAS ou un titre de la collection Harlequin. Mais comme elle aime les livres, elle est spéciale, presque bizarre. Les scrutateurs du sexe auront beau jeu de hurler au sexisme. En effet, un garçon qui s'intéresse aux livres n'est pas forcément un ahuri, c'est plutôt quelqu'un d'intelligent - tout simplement. Tandis qu'une fille… tout de suite suspect !

Le choix même d'une passion pour les livres (même si l'histoire est censée se passer il y a bien plus de deux siècles) est grotesque. La morale de Disney est-elle : "si tu lis des livres, tu épouseras quelqu'un de vachement gentil ?" Ça me tue, une telle médiocrité. Aujourd'hui, il n'y a que les vieux qui lisent des livres de papier. Qu'on ne me dise pas qu'il s'agit d'éviter un anachronisme. Le film en est bourré (par exemple la marche funèbre de Chopin qui est exécutée dans le film alors qu'elle n'a été composée qu'en 1837). Le pire est qu'ils n'ont pas fait exprès.

Quand on pense aux innombrables versions qu'on aurait pu imaginer - bonnes ou mauvaises selon le traitement qui en aurait été fait - on pleure. En vrac, ce qui me passe par l'esprit, des versions délicatement psychologiques, des versions sociologiques, interrogations sur le rôle de la beauté dans la société ou dans les relations hommes-femmes, une version médicale avec George Clooney (il se dit que le modèle du conte aurait pu être une histoire vraie, la "vraie" bête étant frappée d'hirsutisme), voire une intelligente version homosexuelle - mais bon, je te l'accorde, ça aurait rajeuni Disney, mais ça aurait fait râler. J'aurais aussi aimé une version avec des protagonistes tous les deux très laids - beaucoup à dire sur une telle rencontre. Sans oublier la version psychiatrique : la Belle captive a en fait un syndrome de Stockholm et finit dans une unité de soins fermée, sous placement administratif. Zut, j'oubliais la version SF, où à la fin, la bête se transforme en Dr. Spock.

Tu vas me demander si j'ai regardé jusqu'au bout. Ben oui. J'étais dans un avion, coincé entre un étudiant pétomane et un obèse suant en marcel. Et ma liseuse oubliée ans la valise. Je n'avais pas envie de revoir pour la quatrième fois "Singing in the rain". Par parenthèse, les chorégraphies de Singing, c'est autre chose que les animations à trois balles de "la Belle et la Disneytte".

Et puis il y a la belle Emma Watson, qui semble se complaire dans les rôles de bas-bleu - tu sais bien qu'elle joue Hermione dans les Harry Potter. Elle ne repêche pas ce film insauvable, mais je suis très sensible à son charme d'intello sage.

Bref, ce film est d'une immense laideur, il est inepte et gâche un très joli conte. La version de ce prétentieux mondain de Cocteau a encore de l'eau à courir.

lundi 17 juillet 2017

J'ai (enfin) trouvé le meilleur livre d'initiation à la physique moderne !




C'est "A la poursuite des ondes gravitationnelles", de Pierre Binétruy.

Il a tout bon !

- le livre est écrit de manière parfaitement claire et compréhensible ; tout est bien expliqué ; Binétruy a le don de se mettre à la place de l'élève - du lecteur - pour gommer toute difficulté, tout grand écart logique qui rendrait la lecture difficile ; c'est néanmoins une lecture qui demande de la concentration, car Binétruy n'arrête (presque) jamais de suivre sa chaîne logique ; il faut donc parfois s'arrêter, regarder les titres des chapitres, faire le point, retrouver la "big picture" ;

- le livre est complet puisqu'il s'arrête en 2015 - juste avant qu'on ne confirme expérimentalement l'existence de ces étonnantes ondes gravitationnelles qui ont définitivement changé notre vision du monde : maintenant, tous dans la méduse !

- complet aussi parce qu'il passe toute la physique récente en revue ; non pas avec le point de vue d'un historien des sciences ou des idées, mais celui d'un maître qui veut donner une formation sans faille à son élève : à ce titre, ce livre est un monument de cohérence, il n'est jamais gratuit, jamais encyclopédique, il donne juste ce qu'il faut, mais tout ce qu'il faut ;

- je n'ai relevé aucune erreur - ce qui ne veut pas dire qu'il n'y en a pas car je ne suis pas une référence. A part ce qui est sans doute une petite faute d'inattention, tout à fait à la fin du livre, dans le glossaire - fermion à la place de boson.

Maintenant, il faut se méfier de moi : comme je l'ai déjà dit dans ce blog, à force de lire, j'ai fini par avoir une petite culture dans ce domaine, et peut-être le livre est un peu moins facile à lire que je ne semble le dire.

Le ton de Binétruy est celui de ces professeurs que nous adorions : sûr de lui, sans la séduction factice de traits d'esprit ou des plaisanteries trop nombreuses - juste parfois un bref clin d'œil. Mais l'élève est délicieusement entraîné par la discrète passion du maître. Au bout de quelques chapitres, j'ai pensé que le titre était une arnaque, je ne voyais pas venir les ondes gravitationnelles. Pas du tout ! Profondément attentif à son lecteur, Binétruy nous amène sans heurts et avec efficacité vers la fin du livre. J'avoue que j'ai eu de la peine quand j'ai vu cette fin arriver, comme la fin d'un trop bon roman. Mais je m'en fous, je vais le relire tout de suite.

Ce qui est profondément triste, c'est que Pierre Binétruy est mort de maladie en avril dernier à l'âge de 62 ans. C'est sans doute une perte pour la science, et aussi pour tous les amateurs de physique, car je n'avais jamais trouvé jusqu'à présent de livre aussi équilibré et clair.

Ma quête n'est pas achevée pour autant, la physique continue de progresser, et il reste cent domaines où mes connaissances sont vraiment minables. Mais c'est peut-être maintenant le moment pour moi de réviser le calcul infinitésimal, d'attaquer les espaces de Hilbert et les lagrangiens, bref, d'aborder la physique par la voie royale, celle des mathématiques.

Merci Pierre, honneur à toi - te voilà redevenu simple poussière d'étoile, de ces étoiles pour lesquelles, de toute évidence, tu avais de la tendresse.




dimanche 2 juillet 2017

Quelle force obscure s'est emparée de moi et m'a obligé à lire "Free will" (de Sam Harris) ?


Au Canada : un panneau pose la question d'un "motif raisonnable". Les américains sont plus concis : no loitering !

Surprise en lisant ce tout petit livre. J'y ai retrouvé ce que j'ai déjà noté plusieurs fois dans ce blog, avec beaucoup d'arguments identiques : le libre arbitre est une illusion.

Cela fait très longtemps que je m'en doute - depuis mon adolescence. C'est en lisant un livre de Gazzaniga (auquel j'ai consacré une analyse attentive - clic ici) que j'ai été définitivement convaincu. Pourtant, Gazzaniga plaide en faveur du libre arbitre. Avec des arguments qui m'ont semblé si faibles : en est-il si sûr en son for intérieur ? Il est possible qu'il adopte une attitude conforme aux attentes de la société : décréter que nous ne sommes que des pantins est très mal vu, car l'idée remet en question les notions de bien et de mal et de responsabilité pénale et autres. Mais Gazzaniga n'en pense peut-être pas moins…?

Pourtant, pas de doute : l'expérimentation montre que les décisions sont prises plusieurs millisecondes, voire plusieurs secondes avant qu'elles ne montent à la conscience. Elles ne sont donc pas prises en pleine conscience, c'est le moins qu'on puisse dire. Gazzaniga, qui est cognitiviste, le sait parfaitement.

Des raisonnements simples montrent qu'on croit connaître la cause des décisions que nous prenons, mais qu'en réalité, leurs traces se perdent derrière un rideau opaque : pourquoi ai-je réussi à résister à manger toute la tablette de chocolat aujourd'hui, alors qu'hier, j'ai succombé ? Pourquoi aujourd'hui alors que rien n'a vraiment changé ? Les justifications que l'on trouve sont des faux-semblants qui viennent en deuxième ligne… mais n'expliquent pas du tout ce qui se passe en troisième ligne, derrière le rideau noir.

Quant à dire qu'"on aurait pu faire autrement", c'est une affirmation sans aucune fondement. Faire autrement dans un monde parallèle ? Tu aimes la science-fiction, toi !... Nos coordonnées spatio-temporelles sont uniques, ce qui a existé existera de toute éternité et ce qui n'a pas existé ne peut être que le fruit de supputations absolument gratuites - bref, de notre imagination.

Harris montre aussi comme on vit mieux en prenant en compte l'inexistence du libre-arbitre. Ce n'est pas la catastrophe qu'on imagine, au contraire. Juste l'ego qui en prend un petit coup, pas grand-chose en fait. Mais on a alors une nouvelle vision du monde - absolument passionnante, et beaucoup plus relax.

J'ai de la peine à dire si le livre de Sam Harris est convainquant, puisque j'étais acquis à ses opinions dès le départ, et que je m'étais déjà formulé tous ses arguments. Je peux quand même dire qu'il n'est pas très bien écrit. Je l'ai lu dans le texte original, en anglais, et il ne semble pas qu'il y ait eu une traduction. Mais cinquante pages, c'est vite avalé : je recommande vivement… mais tu es libre, tu sais !

Ma pensée est plus compliquée que la sienne, mais je n'ai pas plus de libre-arbitre que lui.